‹ Vers l'abîme (volume 2)Chapitre 30 sur 102 · I. — Fondation de l' Université Laval · texte numérisé non relu

I. — Fondation de l' Université Laval

Mgr Bourget avait obtenu dès 1848, à Montréal, l'érection d'une Ecole catholique de médecine et, à sa demande, nos pères avaient également fondé dès 1851, dans la même ville, 'me Ecole de Droit, attachée à notre Collège Sainte-Marie. C'étaient les premières Ecoles de ce genre dans toute l'étendue rlu Canada. Ces Ecoles, par leurs chartes, ne pouvaient malheureusement donner que des certificats d'études (non des diplômes). Elles ne pouvaient donc pas empêcher les jeunes gens catholiques de continuer à fréquenter les cours de l'Université protestante McGill, érigée à Montréal en 1840. Mgr Bouiget aurait probablement pu obtenir assez facilement du Parlement Canadien pour ces deux Ecoles le droit de conférer les grades; car lord Elgin, alors gouverneur du Canada, était sympathique aux Canadiens et aux catholiques. Du reste, Mgr Bourget aurait été le premier à demander cette faveur, et sa demande aurait été aussi modeste que possible.

Mais il désirait laisser tout l'honneur à son Métropolitain; il entrevoyait la possibilité d'obtenir pour la Province une Université catholique complète, et il savait que le Séminaire de Québec, avec ses ressources considérables, serait capable d'accomplir ce que sa propre pénurie ne lui permettait pas de faire. Il s'adressa donc à Mgr Turgeon en mars 1851, et lui écrivit entre autre chose : « N'est-il pas certain que le Séminaire de Québec serait -plaudentibus omnibus, choisi pour être l'Université catholique de notre Amérique Britannique?1 »

Le projet de Mgr Bourget était d'avoir une Université Provinciale établie à Québec et à laquelle auraient pu être affiliées les différentes institutions de la Province, et entre autres les écoles de Droit et de Médecine de Montréal 2. Le Séminaire de Québec agréa l'idée de fonder une Université, il projmit même de se charger de toutes les dépenses, mais il voulut, comme condition sine quâ non, que cette Université fût placée « sous la juridiction de l'Archevêque de Québec tout seul. » Mgr Bourget n'entra pas dans ces vues du Séminaire; renonçant alors à son plan d'Université Provinciale, il ne songeait nlus qu'au moyen d'obtenir au plus tôt ce dont Montréal avait un besoin si pressant. Les autres évêques furent du même avis, comme le prouve cette clause significative du 18e décret de leur Premier Concile Provincial, ouvert à Québec le 15 août de la même année :

« Il nous faudra donc faire tout notre possible pour que les catholiques de notre Province, conformément à leurs droits, jouissent de leurs propres écoles, aussi bien que de leurs collèges et de leurs Universités. »

Mais l'Archevêque et le Séminaire goûtaient beaucoup l'idée d'avoir chez eux une grande Université; ils pressèrent donc les Evêques de signer une supplique au Saint-Père pour de-

1. Lettre de Mgr Bourget à Mgr Turgeon, 31 mars 1851, Arch. du Coll. Sainte-Marie, à Montréal.

2. Expose du projet Bourget, par M. Hamel, Arch. du Coll. Sainto-Mario, à Montréal.

mander l'érection canonique d'une première Université catholique à Québec, leur promettant non-seulement de les laisser profiter des avantages de cette Université en y affiliant leurs Institutions, mais encore de les aider à obtenir plus tard pour eux-mêmes, leurs propres Universités. Les Evêques alors cédèrent et signèrent la supplique 1.

En même temps l'Archevêque et le Séminaire de Québec s'adressèrent tout seuls à lord Elgin pour obtenir par son intermédiaire une charte royale, érigeant le Séminaire de Québec en Université. Lord Elgin, avant de consentir, voulut savoir si toute la Province pourrait profiter des avantages de cet établissement tout local : on lui répondit que oui, grâce aux affiliations. Il demanda aussi si le Séminaire comptait sur la coopération du reste de la Province : on lui répondit que « le Séminaire se faisait fort, avec ses propres ressources, » de commencer sur une échelle convenable, et promettait » de développer l'œuvre à proportion du développement d« » ses ressources 2. »

La charte royale fut octroyée le 8 décembre 1852 et le Saint- Père, par un bref du 6 mars 1853, accorda à l'Archevêque, le pouvoir de conférer les degrés de théologie aux Séminaristes de Québec 3. Quelques années plus tard, il lui permit d'accorder cette faveur à d'autres qu'à ses propres Séminaristes. Mgr Bourget avait lutté jusqu'au bout pour obtenir que tous

1. Lettres de M. Casault à Mgr Turgeon, du 20 et 30 mars 1852. Lettre de Mgr Bourget à Mgr Turgeon, 27 avril 1852.

Lettre de Mgr Bourget à Mgr Turgeon, 4 mai 1852. Lettre de Mgr Turgeon à Mgr Bourget, 10 mai 1852. Lettre de Mgr Bourget à Mgr Turgeon, 14 mai 1852. Lettre de Mgr Bourget au Sénateur Trudel, 11 janvier 1S82, Arch. du Coll. Sainte-Marie, Montréal.

2. Lettres du Secrétaire provincial à Mgr Turgeon, 8 et 12 mai et 15 juin 1852

Lettre de Mgr Bourget à lord Elgin, 13 mai 1852, Arch. du Coll. Sainte-Marie, à Montréal.

Charte du 8 décembre.

Bref du Saint-Père, 6 mars 1853, aux mêmes archives.

3. Lettre de Mgr Bourget cà Mgr Turgeon, 2 déc. 1853. Mar dement de Mgr Bourget, 27 décembre 1853.

les Evêques de la Province eussent du moins quelque espèce de contrôle sur l'Université, mais il échoua en cela complètement. L'Archevêque ne consentit même pas à recommander l'Université aux fidèles de la Province par un mandement collectif des Evêques comme on l'avait fait pour le nouveau catéchisme. Chaque Evêque dut se contenter de la recommander à son propre troupeau.

Bien que les Evêques fussent exclus du Conseil Universitaire, celui-ci voulut bien les consulter sur la confection des premiers règlements; mais les Prélats, après avoir soumis quelques remarques, discontinuèrent d'en faire d'autres, et refusèrent même de s'en occuper davantage et cela pour des raisons plausibles.

II. — Constructions, Enseignement, Discipline, Refus d'affiliation et refus oV Université à Montréal, iSj2-~2.

Le Séminaire de Québec possède des propriétés considérables, entre autres la Seigneurie de l'Isle Jésus, voisine de l'Isle de Montréal. Sans doute ces biens ne lui avaient pas été donnés pour former des avocats et des médecins, (mais il est probable que le Saint-Siège fut consulté là-dessus dans le temps, et donna les dispenses requises.

Quoi qu'il en soit, le Séminaire fit faire aussitôt des constructions considérables, pour la valeur de 300.000 piastres; et, grâce à des circonstances favorables, il se trouva capable de payer à peu près toute cette dette dans l'espace de quelques années.

En même temps, les Professeurs furent choisis et le Conseil Universitaire organisé. D'après la charte, ce Conseil se compose de six prêtres et de six laïques, tous professeurs \\ l'Université et doit être présidé par le Recteur de l'université, qui est en même temps le Supérieur du Séminaire.

Le premier choix qu'on fit de professeurs et par conséquent les premiers éléments du Conseil Universitaire n'édifièrent ni

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le clergé ni les fidèles; plusieurs protestants francs-maçons furent admis et malgré les réclamations incessantes faites depuis lors jusqu'à ce jour, ce choix malheureux a été maintenu. M. Hamel, du reste, a répété à qui voulait l'entendre que la franc-maçonnerie dans les possessions anglaises et surtout chez les Protestants était passablement inoffensive. Le • procès Landry en fait foi.

Jl y eut aussi dès le commencement dans le pensionnat de l'Université, des misères morales qu'on ne réussit pas à cacher au public et qui firent tort à la bonne renommée de l'Université. Les Evêques cependant jugeaient l'Université avec la plus grande charité et s'efforçaient de diriger sur Québec les jeunes gens de leurs diocèses. Ils ne réussirent en cela que bien médiocrement. Malgré cela, Mgr Bourget qui était pourtant le plus intéressé dans cette affaire, (car Montréal à lui seul renfermait plus d'élèves catholiques de Droit et de Médecine que le reste de la Province), attendit plusieurs années pour demander l'affiliation des deux Ecoles, mais il eut la douleur de voir que presque tout le gain de sa condescendance était pour l'Université McGïll. En effet, il était facile de se convaincre que, sans ombre de mauvaise volonté, la masse des jeunes gens de Montréal ne pourraient ni quitter leurs familles, ni sacrifier les grands avantages qu'ils trouvaient à faire leurs études à Montréal; et, comme les Ecoles catholidues de Droit et de Médecine, faute d'être affiliées pt une Université, ne pouvaient conférer les grades, un bon nombre de jeunes gens catholiques suivaient les cours de YUniversité protestante) McGiïï.

Mgr Bourget, vivement peiné de cet état de choses, se résigna alors, dès 1859, à rappeler au Séminaire sa promesse d'affiliation à l'égard des différentes institutions, mais le Conseil Universitaire ne se crut pojint lié par les promesses du Séminaire et refusa l'affiliation, ou plutôt ne consentit à l'offrir qu'cà des conditions inacceptables, dont l'exécution aurait simplement eu pour résultat que les deux Ecoles se

seraient vues désertées, et leurs élèves seraient allés grossir les rangs de McGill 1.

Sur ces entrefaites,. l'Un iversité-La val, sans demander d'autres avis que celui de son Conseil Universitaire, avait si bien développé son œuvre, qu'elle avait dépensé, en nouvelles constructions et. en musées, probablement un demi-million de piastres de plus, sans pour cela néanmoins se mettre le moins du, monde dans des embarras financiers. M. Hamel lui-même avoua, en 1881, devant le comité des Bills Privés, que Laval fcr'avait eu, depuis 30 ans, qu'un déficit annuel de 12.000 piastres et par conséquent n'avait, en 1881, qu'une dette de 360.000, et cependant, en ces 30 ans (de 1852 à 1882) il avait dépensé en constructions et en musées près d'un million de piastres.

Du reste, Jjaval n'aurait eu que lui-même à blâmer si de telles extravagances, faites malgré les assurances données à Lord Elgin, l'avaient mis dans la gêne. Et cependant, lorsqu'on 1862 Mgr Bourget, après dix ans d'attente, vint demander une université pour Montréal, Laval s'y opposa de toutes ^es forces et la raison qu'il fit valoir était celle-ci, (et cette raison Laval l'a stéréotypée depuis lors, pour l'opposer intégralement à chaque nouvelle demande de Mgr Bourget) :

« On m'a poussé à faire tous ces sacrifices et à contracter cette dette énorme pour que je puisse fournir un asile à la jeunesse de toute la Province, et maintenant on veut me ruiner en m'enlevant plus de la moitié de cette jeunesse. »

Mgr Bourget eut beau répondre : « Vous n'avez consulté personne pour faire ces dépenses, vous avez même violé la promesse faite à lord Elgin de ne pas aller plus vite que vos ressources; personne ne s'est engagé (pas moi du moins) à attendre, pour demander sa propre Université, que vous ayez les dettes qu'il vous a pris fantaisie de faire, et que du reste Vous êtes parfaitement capables de payer en moins de 20 ans.

1. Lettre do M. Taschereau à Mgr Turgcon, 4 juin 1859. (Arch. du Coll. Sainte-Mario; à Montréal).

Ce n'est que de Montréal que vous viendront des élèves, et par conséquent des fonds (l'expérience de 10 ans l'a prouvé).

Ce n'est donc pas l'Université de Montréal qui vous; fera perdre quoi que ce soit. Soyez donc aussi sensibles à la perte des âmes causée par le manque d'Université catholique à Montréal *.

Laval ne voulant point entendre raison, Mgr Bourget s'adressa au Saint-Siège. La Propagande crut aux lamentations de Laval au sujet de son énorme dette, et dit à Mgr Bourget de patienter. En même temps, elle recommanda aux Evêques d'affilier à Laval leurs collèges et autres institutions, ou plutôt commanda à Laval de leur accorder l'affiliation à des conditions acceptables.

Les Ecoles de Droit et de Médecine espéraient que, cette fois du moins, elles réussiraient à se faire affilier, et les collèges, tout en ne tenant guère à cette faveur, firent des démarches à cet effet, par égard pour les recommandations du Saint- Siège. Mais, de tous les collèges de la région de Montréal, (c'est à-dire la moitié occidentale de la Province) formant une dizaine en nombre, un seul consentit à s'affilier; les autres ne purent se résoudre à sacrifier leur programme d'études classiques, et du reste, les élèves de ces collèges ne tenaient 'point alois à obtenir le grade de bachelier.

Quant aux Ecoles de Droit et de Médecine de Montréal, on leur posa des conditions absurdes, qui offensèrent plus que ne l'aurait fait un refus tout court2.

Mgr Bourget, sans se décourager, revint à la charge en

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