COMPLICATIONS ET CORRESPONDANCES
La situation universitaire à Montréal, au point de vue médical était alors la suivante. L'Université Laval après l'exclusion de l'Ecole de Médecine et de Chirurgie avait organisé sa Faculté de médecine avec des éléments de fortune trouvés sur place, formés, du reste, par l'Ecole proscrite elle-même. Les professeurs de cette Faculté improvisée, sans être dépourvus de mérites et de talents, étaient néanmoins, loin d'avoir l'expérience et le renom des vieux professeurs de l'Ecole de médecine qui avait repris ses travaux et continué son œuvre à côté de Laval.
Or les sympathies de l'opinion publique étant toutes acquise, à cette ancienne Ecole persécutée, quoique méritante à tous égards, les élèves ne lui dirent défaut à aucun moment ; ils semblèrent même se multiplier à tel point, du moins, qu'ils dépassaient le chiffre le plus élevé, atteint dans les années les plus prospères. Par contre, la Faculté concurrente de Laval, vis-à-vis d'elle, faisait triste figure. Xes élèves y étaient rares et moroses, les professeurs si peu enthousiastes, qu'ils parlaient de suspendre leurs cours faute d'auditeurs.
L'aventure était mortifiante pour les esprits suffisants et vindicatifs qui, pour la courir, multiplièrent leurs intrigues, combinèrent tant d'efforts, de ruses et de dépens pour n'aboutir qu'à cet avortement misérable.
Il fallait à cela mettre bon ordre et livrer un dernier assaut, dût-on, faute de triomphe, périr avec éclat.
L'évoque de Montréal avait donc été de plus en plus cir-
convenu; vers lui avaient afflué les récriminations et les plaintes; par lui les cris d'alarme et de douleur, que ces déboires arrachaient à Laval, arrivaient à Rome ; l'archevêque Taschereau se prodiguait à sa rescousse, tant et si bien que Rome fut bientôt convaincue que sa voix n'avait pas été entendue, qu'on lui opposait une résistance déloyale, intolérable; et que si elle n'intervenait pas vigoureusement, c'en était fait autant de son autorité que de Laval qu'elle protégeait en vain.
Cette persuasion fut si profonde et les objurgations qui l'entretenaient si pressantes que, le Souverain Pontife rendit ce Décret du 13 Février 1889 que les évêques, tous respectueux, mais quelques-uns intimement attristés, publièrent dans les termes et aux dates rappelés ci-dessus.
Voilà donc Laval et les évêques, ses protecteurs, pourvus de raisons péremptoires et aussi d'armes redoutables, qui ne rouilleront pas dans l'inaction, constatons-le de suite.
C'est à Mgr Fabre, le faible et crédulo évoque de Montréal, que revenait le peu enviable honneur de poursuivre une œuvre déplorable : Laval l'excitait, l'archevêque Taschereau l'encourageait et marquait les coups à distance.
Les hostilités s'engagèrent, décisives avant même que le Décret pontifical eût vu le 'jour, par cette lettre de l'évêque de Montréal au Président de l'Ecole de Médecine et de Chirurgie.
Evêché, 22 mars 1883.
Monsieur le Président, Le Décret dont je vous ai parlé est arrivé. J'aimerais à vous le montrer avant de le lancer dans le diocèse. Pourriez-vous venir me voir? Amenez, si vous le voulez, un de vos collègues. Je serai à la maison samedi après-midi, surtout après quatre heures.
Veuillez me croire votre tout dévoué,
(Signé), f Edouard Chs., Ev. de Montréal. A Ths. E. d'Odet d'Orsonnens, Ecr. M. D., Prés. Ecole de. Médecine et de Chirurgie de Montréal.
Le Président de l'Ecole répondit à cette invitation, et une première explication eut lieu à l'évêché, pas tellement explicite cependant que l 'évêque ne crut devoir écrire à M. d'Odet d'Orsonnens le billet que voici :
Evèché, 24 mars 1883.
Monsieur le Président, Après votre départ j'ai réfléchi à ce que nous nous sommes dit. Je crois nécessaire de vous faire Une observation au sujet de l'Hôtel-Dieu. C'est que le Souverain Pontife nous dit non seulement de ne pas opposer Laval, mais de faire notre possible pour la favoriser. Vous devinez facilement que ceci peut compliquer la question de l'Hôtel-Dieu. En conséquence ne donnez aucune assurance aux Messieurs de l'Ecole, même dans le cas où il y aurait séparation avec Victoria.
Que je désire la paix et l'union, quel bonheur ce serait pour tous et surtout pour
Votre tout dévoué serviteur, (Signé), f Edouard Chs., Ev. de Montréal.
Le Président de l'Ecole avait, en effet, demandé à Mgr Fabre, au cours de leur conversation si, après sa désaffiliation avec l'Université Victoria, l'Ecole pourrait garder le contrôle médical de l'hôpital de l'Hôtel-Dieu. L'évêque avait répondu affirmativement et cela était fort naturel : il se rétractait cependant, ayant sans doute conféré avec Laval et reçu entre temps communication du Mandement de Mgr Taschereau qu'il allait reproduire, tout en aggravant les articulations, les conseils pressants et les menaces voilées.
Le mandement par lequel Mgr Fabre publiait le Décret Pontifical relatif à Laval est daté du 25 mars 1883; l'évêque le commmiique à M. d'Odet d'Orsonnens en sa qualité de président de l'Ecole de Médecine de Montréal avec cette lettre :
Evêché, 30 mars 1883.
Monsieur le Président, Je vous transmets, avec la présente, un Mandement que je viens d'adresser au Diocèse au sujet de la
question Universitaire. A ce Mandement est annexé un Décret du Saint-Siège du 27 février dernier, et dans ce Décret, comme vous pouvez vous en convaincre, sont exposés les devoirs des catholiques concernant la Succursale Laval à Montréal.
Or, monsieur le Président, vous voyez de suite qu'une des premières conséquences de la mise en pratique de ce Décret et l'un des premiers devoirs qui s'imposent, à l'autorité ecclésiastique d'abord et ensuite à tous les fidèles, c'est de diriger vers cette institution la jeunesse catholique étudiante, et conséquemment la retirer des institutions que le Saint-Siège ne peut pas îecommander.
L'Ecole, dont vous êtes le président, compte parmi ces dernières institutions et l'heure, il me semble, est venue pour elle d'entrer dans la voie de l'obéissance au Saint-Siège. Son affiliation avec l'Université protestante de Victoria la met maintenant, si elle y persiste, sur le pied de désobéissance formelle à l'autorité ecclésiastique. Le devoir de celle-ci est tout tracé.
1° L'autorité ecclésiastique devra avertir d'abord la jeunesse qui fréquente votre école, que c'est son devoir de la quitter, et s'il y a hésitation ou résistance, la même autorité devra se servir des armes qu'elle a à sa disposition pour parvenir à son but.
2° Vous concevez aussi que l'autorité ecclésiastique ne pourra tolérer l'Ecole dans les maisons religieuses où plus que partout les volontés du Saint-Siège doivent avoir leur mise en pratique, en dépit de tous les obstacles et des sacrifices que cette soumission dût coûter.
Ce ne sont pas là des menaces que je profère pour vous intimider. Ce sont de charitables avis, que je vous adresse, et j'espère que je serai compris de vous, monsieur le Président, et de l'Ecole de Médecine et de Chirurgie.
Vous savez où est le salut de votre école. Nécoutez pas vos préventions, écoutez la voix de vos consciences catholiques, et contribuez pour la grande part qui vous incombe, au retour de la paix et de l'union en conformité avec les volontés de Notre Très Saint-Père le Pape.
Veuillez, monsieur le Président, me croire Votre tout dévoué serviteur,
(Signé), f Edouard Chs., Ev. de Montréal.
Voilà une alternative poignante pour de vieux serviteurs de l'Eglise, blanchis sous le harnais, usés au service des p livres, des veuves et des orphelins, et dont le dévouement à
toutes les œuvres charitables était de notoriété publique. On leur disait : « Retirez-vous, disparaissez. »
Une assemblée spéciale de l'Ecole de Médecine et de Chirurgie fut tenue dans une des salles de l'Institution, le 6 avril 1883. Il y fut résolu à l'unanimité 'qu'on communiquerait la déclaration suivante à Mgr Fabre, et qu'on ferait parvenir le même document au Saint-Père :
« L'école de Médecine et de Chirurgie de Montréal, ayant pris connaissance du Décret de la Sacrée Congrégation de la Propagande, en date du 27 février dernier, déclare ce qui suit :
» 1° Elle se fait un religieux devoir de recevoir, avec la soumission qui caractérise les vrais enfants de l'Eglise, le susdit Décret de la S. C. de la Propagande, comme elle a reçu le Décret du 1er février 1876, avec la Constitution Apostolique qui érige canoniquement l'Université Laval;
» 2° En faisant cette protestation, l'Ecole se doit à ellemême de déclarer hautement, qu'elle croit humblement avoir toujours agi en parfaite conformité avec les règles d© l'obéissance due au Saint-Siège. Et l'Ecole se croit d'autant mieux fondée à juger ainsi, que, dans les difficultés qui se sont présentées, ni Nos Seigneurs les Evêques, à qui elle a cru devoir exposer ses humbles représentations, ni le Saint- Siège lui-même, auquel elle a fait entendre respectueusement ses plaintes, ne lui ont jamais reproché d'avoir manqué à l'obéissance et au respect dus aux Décrets Apostoliques;
» 3° En se soumettant comme elle le fait, et en renonçant selon le désir du Saint-Père, à son affiliation à une Université protestante, l'Ecole croit porter un secours efficace à la Succursale de l'Université Laval à Montréal. En effet, grâce à l'Université Victoria, qui lui a permis d'accorder les degrés académiques, sans pour cela intervenir en quoi que ce soit dans son enseignement ou sa direction, l'Ecole est actuellement, malgré une dette excédant vingt mille piastres
(cent mille francs) dans un état de grande prospérité, puisque cent quarante (140) élèves ont suivi ses cours cette année. L'Université Laval, entrant de son côté dans les vues du Saint-Siège, et admettant l'Ecole à une participation équitable de ses privilèges universitaires, verra donc, par le seul fait do l'accord qui va s'opérer de nouveau entre elle et l'Ecole, les élèves de sa Succursale s'augmenter d'une manière très considérable; ce qui est le plus grand encouragement auquel elle puisse prétendre;
» 4° En renonçant aux rapports qu'elle n'a eus avec une Institution protestante, que parce qu'il n'a pas été en son pouvoir jusqu'ici de se rattacher à une Université catholique, l'Ecole n'entend pas cependant renoncer à ses droits civils, dits corporatifs, droits qui lui sont garantis par la loi du pays, et qui lui sont absolument nécessaires pour acquitter la dette dont elle est strictement responsable, comme corporation civile. Car l'Ecole est intimement convaincue que telle n'est pas la volonté de Notre Père commun, qui, tout en travaillant à conserver la foi parmi ses enfants, n'a nullement l'intention de porter atteinte à la justice et à l'exercice légitime de leurs droits civils.
» (Signé) Ths. E. d'Odet d'Orsonnens, Président. » (Signé) J. Emery Coderre, Secrétaire. »
Un exemplaire de cette Déclaration fut expédié au Saint- Père le 24 avril avec l'adresse ci-après :
A Notre très saint Seigneur, Léon XIII, Pape par la divine Providence.
Bienheureux Père,
Les Médecins de l'Ecole de Médecine et de Chirurgie de Montréal, se prosternent humblement aux pieds kde Votre Sainteté en implorant sa Bénédiction Apostolique; et ils se font
un devoir de lui transmettre le document ci-joint, qui sera une preuve certaine do leur filiale obéissance à ses Décrets.
Ce qu'atteste, au nom de tous les médecins, le soussigné en sa qualité de Président de la dite Ecole.
Montréal, 24 avril 1883.
(Signé) Ths. E. d'Odet d'Orsonnens.
Et voici l'accueil fait à cette déclaration, par Mgr Fabre :
Evèché de Montréal, 7 avril 1883.
Monsieur le Président, J'ai reçu avec toute la considération qu'elle méritait la déclaration de l'Ecole de Médecine et de Chirurgie de Montréal en date d'hier. L'Ecole a déjà fait un grand pas dans le chemin de l'obéissance; je souhaite de tout cœur qu'elle aille jusqu'au bout, et qu'elle donne, cette fois, une preuve éclatante et irrécusable de « cette soumission qui caraotérisa les vrais enfants de l'Eglise ». Car, jusqu'à ce jour, (vous me permettrez de vous le faire observer en toute franchise) votre conduite extérieure, quelles qu'aient été du reste votre pensée intime et vos intentions (de rébus internis non judicat ecclesia) votre conduite extérieure, dis-je, n'a pas eu ce cachet d'obéissance complète, que l'on pouvait attendre. ;
Encore un fois, je ne nie pas, puisque vous le dites dans votre déclaration que vous croyez avoir toujours agi en parfaite conformité avec les règles de l'obéissance due au Saint-Siège. C'eSt votre conviction, c'est peut-être une illusion; à vous d'en juger par le passé; à vous de repasser les diverses phases de cette importante question universitaire, et vous vous convaincrez que, si ni les évêques de la Province, ni le Saint-Siège ne vous ont adressé de reproche formel de désobéissance, vos représentations, notamment sur la question de la séparation de l'Ecole d'avec la succursale, n'ont pas eu -d'accueil favorable, et l'agitation qui s'est faite et dans la presse et dans le public autour de ce débat, a amené d'abord des exhortations pleines de bienveillance de la part de Notre Très Saint-Père le Pape, et enfin le décret si formel du 27 février dernier. Et veuillez me laisser Vous dire que vous portez une grande partie de la responsabilité dans ces actes solennels du Saint-Siège, lesquels actes ne sont pas à notre éloge et donnent au monde chrétien une idées assez faible de notre générosité à faire
— li'J —
les sacrifices d'opinion que notre mère la Sainte Eglise demande de ses enfants. Et ici, je ne veux pas vous faire l'injure de croire que vous êtes de ceux, qui n'ont pas craint de dire que le Saint-Siège a été mal renseigné, et que, conséquemment, son jugement a été partial. Non, vous n'êtes pas de ceux-là, car vous savez pertinemment que les deux partis ont exposé leurs vues et leurs opinions, et que ce n'est qu'après avoir tout pesé dans la balance de la justice et de la sagesse que l'autorité suprême, qui s'impose à nos consciences, a décrété ce qu'elle a cru être le mieux pour le bien général de Montréal sous le rapport de l'éducation.
Dans l'espoir de voir les vues du Saint-Siège se réaliser complètement et sans secousse, j'ai évité tout ce qui aurait pu soulever quelqu'animosité malgré les attaques que l'on a dirigées contre moi. Je ne perds pas encore l'espoir que vous allez faire cette dernière démarche dont il est question dans votre déclaration et que, tout étant conduit sans acrimonie, sans prévention de part et d'autre, vous entrerez dans la voie qui pour vous est le salât.
Vous penserez à la responsabilité que vous allez assumer à cette heure où il n'est plus permis de tergiverser, mais où tous, suivant les expressions si énergiques du décret du 27 février dernier, doivent s'appliquer suivant leur force à favoriser la dite institution (la succursale) et à lui prêter secours et protection.
Je vous invite en conséquence à rencontrer la faculté de Laval pour vous entendre et je vous conseille de prier un homme, qui aurait toutes les qualités nécessaires, de vous servir d'intermédiaire et de présider vos débats, après avoir convoqué des représen^ tants autorisés de chaque institution.
Veuillez, messieurs, ne pas oublier qUe, si par le passé, 1° l'on a fait de si vives instances auprès du Saint-Siège pour en obtenir une Université catholique, 2° l'on a représenté sous de si vives couleurs les dangers que couraient les étudiants sous le rapport de la foi à cause de l'affiliation des écoles qu'ils fréquentaient à une Université protestante, ce sont vos amis qui ont fait ces instances, et c'est vous qui avez fourni les arguments à l'appui de cette seconde partie de la thèse. Soyez conséquents et vous serez obéissants.
Je ne puis pas répondre de l'autonomie de votre école, mais je puis répondre que la justice, l'équité et la charité chrétiennes présideront à vos pourparlers et à votre entente, et je crois ne pas me tromper.
Paix et union, et nous serons forts, et notre jeunesse étudiante
pourra venir puiser auprès de nous, avec une instruction solide, le respect de l'autorité, respect qui sera la sauvegarde de notre société.
J'ai l'honneur d'être, monsieur le Président,
Votre très humble et dévoué serviteur, (Signé), f Edouard Chs., Ev. de Montréal.
Et voici la Réponse du Président de l'Ecole :
A S. Gr., Mgr. E. C. Fabre, Ev. de Montréal.
Montréal, 14 avril 1883, Monseigneur, J'ai eu l'honneur de mettre devant l'Ecole votre lettre du 7 courant. Cette lettre a reçu l'attention qu'elle mérite. L'Ecole a décidé de compléter sa session scolaire selon la suggestion que Votre Grandeur a bien voulu faire, avant d'adopter aucun procédé sur le sujet mentionné dans la susdite lettre.
J'ai l'honneur de me souscrire, de Votre Grandeur,
le très humble serviteur, (Signé), Ths. E. d'Odet d'Orsonnens, Président.
Alors se produisit un incident regrettable.
C'était le dimanche, 15 avril 1883, après avoir célébré pontificalement la messe à Saint-Jérôme, Mgr Fabre, en réponse à une adresse à lui présentée par M. le maire Willemure, en présence de toute la population, dit entre autres choses (nous citons textuellement la Semaine Religieuse de Montréal du 21 Avril, portant l'imprimatur épiscopal) :
« Je ne laisserai pas passer sous silence la première manifestation publique et empressée au sujet de la décision du Saint-Siège relativement à la question de l'Université Laval. Depuis six ans, depuis la bulle de 1876, la volonté de Rome avait été clairement établie et cependant on avait cru pouvoir en appeler à d'autres juridictions, porter la question jusqu'au parlement, même jusqu'au conseil privé. Quant à Nous, nous avons toujours suivi les ordres de Rome, toutes nos décisions, tous nos actes ont été soumis à Rome et ils en
sont toujours revenus avec une complète approbation. Aujourd'hui le Saint-Père ordonne, tout catholique doit obéir. »
Pour défendre leur honneur et leur réputation, que le discours de Mgr Fabre attaquait ainsi publiquement, les médecins de l'Ecole, désirant éviter le scandale, avaient gardé jusque-là le silence, et crurent de leur devoir de déclarer enfin à cette occasion : 1° que jamais la question de l'Université Laval n'avait été portée devant le Conseil Privé; et 2° que si cette question avait été portée devant le Parlement, ce fut par Laval et par les Evêques d'abord, l'Ecole ayant simplement suivi son adversaire sur ce terrain pour se protéger et réclamer le respect de la charte Royale de Laval qu'elle croyait violée contre les intentions du Saint- Siège. Tout, ce qui avait été dit pour leur faire croire que le bill Laval était demandé par le Saint-Siège ou du moins dans le but de se conformer à ses désirs, et que, par conséquent, un catholique ne pouvait en conscience s'opposer à une telle mesure, se trouvait amplement réfuté par la déclaration de son Eminence le Cardinal Préfet de la S. C. de la Propagande à Mgr I. Bourget et à MM. Trudel et Dumesnil, nous l'avons vu.
Mais Mgr Fabre ne perdait pas de temps et n'entendait pas laisser à l'Ecole le loisir de respirer : l'occasion de l'acculer enfin jusqu'à l'obéissance passive était trop belle, il la saisit, et voilà l'Hôtel-Dieu mobilisé !
J. M. J. De l'Hôtel-Dieu de Saint Joseph,
Montréal, 26 avril 1883.
E. Th. d'Odet d'Orsonnens, Ecr., M. D., Président de l'Ecole de Médecine et de Chirurgie de Montréal.
Monsieur le Président, Quoique vous n'ayez encore reçu aucune information officielle, vous n'ignorez pas cependant la position critique et embarrassante faite à notre Communauté, depuis plusieurs jours surtout, en conséquence de certaines ordon-
nances de Monseigneur notre Evêque et premier Supérieur, concernant le service médical de notre hôpital.
Permettez donc. Monsieur le Président, que je compte beaucoup sur la bonne volonté, les efforts et la diligence de Messieurs les Professeurs de l'Ecole pour en venir à une entente avec la Succursale de l'Université Laval.
J'ose espérer qu'il y aura parfaite harmonie entre ce? Messieurs. pour cet effet. Car si malheureusement la division régnait parmi les Professeurs, nous en serions, mes sœurs et moi, sensiblement affligées et il y aurait lieu de leur rappeler ce passage d'une lettre adressée à l'Ecole le 20 janvier 1874.
« Nous n'avions qu'à nous féliciter d'avoir condescendu (en 1850 et 1860) à votre demande, en mettant notre hôpital sous vos soins et en permettant à vos élèves d'y venir pour y recevoir vos leçons et profiter de votre expérience.
» Nous comprenons que par cet arrangement l'hôpital et la faculté y ont gagné, car les malades ont. eu plus de secours et les médecins plus de moyens d'exploiter les sciences médicales à l'avantage de leurs patients... %
» Mais, si par malheur, cette funeste division entre les médecins venait à se propager, toutes nos grandes espérances seraient évanouies et nous aurions à regretter notre premier état qui sans nous fournir les mêmes avantages, nous permettait cependant de vivre en paix, ce qui est pour nous le plus grand bien que nous puissions désirer sur la terre en attendant le bonheur du ciel.
» Maintenant, nous vous prions, avec tous les égards qui vous sont dus, de vouloir bien prendre ces remarques en sérieuse considération et aviser aux meilleurs moyens à prendre pour en venir à une entente définitive. »
Il me reste à ajouter, Monsieur le Président, que je compte beaucoup sur vos efforts et votre influence pour entretenir cette harmonie au sein de l'Ecole, ce qui contribuera efficacement au succès des négociations projetées.
Veuillez excuser la présente lettre que j'écris à la hâte, afin de vous l'expédier avant votre assemblée d'aujourd'hui.
Agréez aussi les sentiments de la parfaite considération avec laquelle je demeure respectueusement, Monsieur le Président, Votre très humble servante,
Sœur Saint-Louis, Supérieure des Relig. Hosp. de S. J.
Li situation se compliquait ainsi d'une façon fâcheuse,
car on ne se figurait pas l'existence prospère de l'Ecole sans la jouissance pratique et constante de l'Hôpital où elle avait ses entrées libres depuis tant d'années, pour y prodiguer ses soins et faire valoir ses méthodes.
Il fallut parer le coup.
Donc, dans une assemblée spéciale de l'Ecole de Médecine et de Chirurgie de Montréal, tenue chez son secrétaire, le 20 avril 1883, il fut résolu à l'unanimité :
Que, pour répondre à la communication officielle de Mgr Fabre, en date du 7 avril du courant, mais, communication dans laquelle Sa Grandeur invitant l'Ecole à choisir, de concert avec la Faculté médicale de la Succursale, un intermédiaire qui aurait toutes les qualités nécessaires pour présider des débats auxquels prendraient part les représentants autorisés des deux institutions susdites, dans le but d'en venir à mie entente entre Laval et l'Ecole, celleci prie Sa Grandeur de lui permettre de faire respectueusement la déclaration suivante :
1° L'Ecole attendra avec confiance que NN. SS. les Evoques de la Province veuillent bien déterminer eux-mêmes, de concert avec Laval, les conditions devant servir de base à l'accord que tous les membres de l'Ecole désirent sincèrement voir enfin s'établir d'une manière définitive. L'Ecole croit, par là, agir en conformité du Décret de 1876, confirmé encore tout récemment, par lequel le Saint-Siège désigne les Evèques de la Province pour régler, en union avec Laval, tout ce qui a trait à l'établissement de la Succursale de Laval à Montréal.
2° L'Ecole, dans l'invitation qui hii est faite par Mgr de Montréal concernant le choix d"un intermédiaire, a voulu voir une marque d'extrême condescendance à son égard, bien que,pour la raison ci-dessus mentionnée, elle ne pense pas pouvoir se rendre à cette invitation. Mais que Monseigneur permette de lui en faire ici respectueusement la remarque, l'Ecole
n'a pas lu sans peiae, dans sa dernière communication, des paroles comme celles-ci entre autres :
« Votre conduite extérieure n'a pas eu ce cachet d'obéis- » sari ce complète que l'on pouvait attendre.
» Veuillez me laisser vous dire que vous portez une grande partie de la responsabilité dans ces actes solennels du Saint-Siège, lesquels actes ne sont pas à notre éloge, et donnent au monde chrétien une idée assez faible de notre générosité à faire les sacrifices d'opinion que notre Mère la sainte Eglise demande de ses enfants! »
Car enfin, sans entrer ici dans des détails qui ne pourraient que difficilement trouver place dans cette résolution, il semble toujours à l'Ecole, que, pour la regarder avec raison comme ayant manqué, dans sa conduite extérieure, à l'obéissance due au Saint-Siège, il faudrait montrer qu'elle a refusé d'accepter les Décrets Apostoliques, et de concourir à leur exécution. Or, l'Ecole, non seulement n'est pas coupable d'un tel refus, mais désire la pleine et entière exécution des dits Décrets. Elle croit avoir déjà beaucoup fait, et est encore prête à faire tout ce qui est en elle pour assurer cette exécution. Seulement, l'Ecole ne veut pas supposer un instant que le Saint-Siège entend établir et favoriser la Succursale de Laval aux dépens de la justice. Le récent Décret, en confirmant celui de 1876, ne contient pas un mot qui fasse même allusion à la nécessité de dépouiller l'Ecole du légitime exercice de ses droits civils afin d'entrer dans les vues du Saint- Siège. L'Ecole savait déjà, du reste, par une déclaration formelle de Son Exe. Mgr Conroy, délégué apostolique, que le Saint-Siège a eu en vue, par son Décret de 1876 établissant une Succursale de Laval à Montréal, de venir en aide aux institutions déjà existantes en cette ville, et non de les détruire.
3° C'est pourquoi, vu l'insuccès des tentatives faites jusqu'ici pour amener une entente durable entre Laval et l'Ecole au sujet de la Succursale, vu surtout l'insistance avec
laquelle le dernier Décret Apostolique déclare qu'il faut maintenir et exécuter le Décret de 1876, l'Ecole croit devoir en appeler de nouveau à NN. SS. les Evoques de la Province, non plus cette fois, comme membres du Conseil supérieur de l'Université Laval, puisqu'ils ont déclaré en mai 1878, n'être pas compétents en cette qualité pour régler les difficultés relatives à l'établissement de la Su:cursale, mai? comme à ceux spécialement désignés dans le Décret de 1876 pour voir, en union avec Laval, à l'exécution du dit Décret. 4° L'Ecole, en communiquant la présente résolution à Mgr de Montréal, le prie d'y voir une nouvelle marque du désir sincère qu'elle a de faire tout en. son pouvoir pour procurer l'exécution des Décrets Apostoliques, et demande de renouveler à Sa Grandeur l'expression de son profond respect.
(Signé) Th. E. d'Odet d'Orsonnens, Président, (Signé) J. Emery Coderre, Secrétaire.
Cela ne faisait pas l'affaire de Mgr Fabre et de se3 conseillers; sa mauvaise humeur éclate dans sa réponse comminatoire ci-après :
Monsieur Th. E. d'Odet d'Orsonnens, Président de l'Ec. M. C. M.
Evêché de Montréal, 30 avril 1883.
Monsieur le Président, A la lecture de la Résolution de l'Ecole de Médecine du 27 courant, je ne puis m'empêcher de constater que l'Ecole tient à ne faire aucun arrangement avec Laval. Car les dix médecins qui se sont accordés à prendre une pareille résolution sont tous trop intelligents pour pouvoir consid'-rer la Succursale de Laval comme n'étant pas fondée. Ils savent très bien qu'elle existe, et que le Saint-Père, dans son dernier Décret, déclare qu'elle a été établie par autorité apostolique.
Je me vois donc dans la dure nécessité de ne plus compter sur l'accord désiré et de procéder en conséquence.
Veuillez me croire votre très humble serviteur,
(Signé), f Edouard Chs, Ev. de Montréal.
Et passant des menaces aux actes, c'est sur les religieuses de l'Hôtel-Dieu qu'il exerce tout d'abord une pression qu'il espérait devoir être déterminante.
J. M. J. De l'Hôtel-Dieu de Saint-Joseph, Montréal, 7 mai 1883.
Th. E. d'Odet d'Orsonnens, Ecr., M. D., Président de l'Ecole de Méd. et de Chir.
Monsieur le Président, L'obéissance que nous devons à Monseigneur notre Evêque et premier Supérieur nous impose le devoir de vous communiquer de sa part l'ordonnance suivante que Sa Grandeur a jugé à propos de nous adresser le 19 avril dernier :
« 1° Vous devez déclarer aux Médecins de l'Ecole de Médecine et de Chirurgie qu'après les vacances de l'année courante, vous ne pourrez recevoir dans Vos salles que les élèves de la Succursale Laval, et qu'en conséquence vous admettrez les Professeurs de cette Institution à y donner leur clinique.
» 2° Le Règlement que vous donnerez aux médecins de Laval, pourra être semblable à celui que vous avez donné à l'Ecole de Médecine ».
Je demeure avec une parfaite considération, Monsieur le Président, Votre très humble servante,
(Signé), Sr. St-Louis, Supre.
Il restait à l'Ecole, au lieu de récriminer respectueusement mais en vain, de rappeler ses droits en attendant qu'elle les fît valoir. Elle s'y résout par la lettre que voici :
A la Très Révérende Mère St-Louis, Supérieure de l'Hôtel-Diea de St-Joseph de Montréal.
Madame la Supérieure, En réponse à votre lettre datée du 7 mai courant, l'Ecole a l'honneur de vous rappeler qu'en vertu d'arrangements conclus avec l'Hôtel-Dieu, elle a le droit d'avoir seule le contrôle médical de votre hôpital. Dans les circonstances actuelles, l'Ecole croit devoir informer la communauté qu'elle se trouve dans l'obligation de prendre tous les moyens nécessaires pour y maintenir sa position. Mais avant d'agir, l'Ecole désire
savoir si vous entendez mettre à exécution l'ordonnance de Mgr Fabre que vous lui communiquez de sa part.
Je demeure avec un profond respect, Madame la Supérieure, Votre très humble serviteur.
(Signé), Ths. E. d'Odet d'Orsonnens, Président.
Et que voulez-vous que fît cette bonne âme, fort navrée d'être, malgré elle, prise entre le marteau épiscopal et l'enclume médicale : elle ne répond pas! et M. d'Odet d'Orsonnens dut insister comme suit : *
Montréal, 12 mai 1883.
A la Très Révérende Mère St-Louis, Supérieure de l'Hôtel-Dieu.
Madame la Supérieure, L'Ecole de Médecine, n'ayant pas encore reçu de réponse à sa dernière lettre, désire savoir : 1° Si les Révérendes Dames de l'Hôtel-Dieu ne lui ont pas donné en 1850, avec l'agrément de l'Ordinaire, le contrôle médical de leur hôpital, avec l'admission de ses élèves dans les établissements; 2° l'Ecole a besoin de savoir si les Révérendes Dames de l'Hôtel-Dieu sont satisfaites du service de ses médecins. 3° Elle vous prie respectueusement de lui faire connaître les raisons pouvant motiver son renvoi.
Espérant que vous daignerez répondre de suite à ces diverses questions,
Je demeure avec un profond respect, Madame la Supérieure, Votre très humble serviteur,
(Signé), Ths. E. d'Odet d'Orsonnens, Président.
La réponse à cette mise en demeure est brève et plutôt mélancolique, n'allant pas sans regret; la 'voici :
J. M. J. Hôtel-Dieu de Saint-Joseph, Montréal, 14 mai 1883.
Ths. E. d'Odet d'Orsonnens, Ecr., M. D.; Président de l'école de Méd.
Monsieur le Président, Je ne puis pas maintenant donner une réponse définitive à votre lettre du 12 courant, voilà la cause de mon retard; mais je crois qu'il est de mon devoir de vous satisfaire en répondant aux questions que vous m'adressez dans votre lettre d'aujourd'hui. J I
Aux deux premières questions posées, ,savoir : Si nous vous avons concédé le contrôle médical de notre hôpital, depuis 1850, avec l'agrément de l'Ordinaire, et si nous sommes contentes du service de nos médecins, nous répondons : certainement oui. Dire le contraire ne serait pas selon la vérité.
Quant à la troisième question, je réponds tout simplement que l'obéissance due à notre Evêque et supérieur majeur a été la seule raison qui nous a décidées à signifier à 1 Ecole de Médecine, l'Ordonnance que Sa Grandeur nous avait adressée le 19 avril dernier.
Veuillez m'excuser, Monsieur le Président, de ne pouvoir vous donner d'autre réponse aujourd'hui.
J'ai l'honneur d'être avec une parfaite considération, Monsieur le Président,
Votre très humble servante, (Signé), Sœur St-Louis, Supre des Rges Hosp. de S.-J.
Entre temps, l'Ecole recevait dans le même esprit et sous la même pression épiscopale la notification suivante :
Hôpital-Général de Montréal, 13 mai 1883. Messieurs les Directeurs du Collège Victoria, Montréal. Messieurs, J'ai reçu l'ordre de Sa Grandeur, Monseigneur de Montréal, de vous déclarer qu'aucun élève de l'Ecole de Médecine et de Chirurgie de Montréal ne pourra être admis dans le Dispensaire de l'Asile Saint-Joseph, rue de l'Evêché, après le 20 de ce mois.
J'ai l'honneur d'être.
Messieurs, Votre respectueuse et humble servante, (Signé), Sr. Descamps, Supre Génie.
Et à M. Desjardins, en particulier, la même Sœur Deschamps écrit ce qui suit :
Hôpital-Général, Montréal, 14 mai 1883.