‹ Vers l'abîme (volume 3)Chapitre 13 sur 33 · LES IDEES DE M. GEDEON OUIMET, SURINTENDANT DE L'I^'STRUCTION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

LES IDEES DE M. GEDEON OUIMET, SURINTENDANT DE L'I^'STRUCTION PUBLIQUE

A M. le Directeur de V Etendard. — N'est-ce pas M. le surintendant Ouimet, par exemple — pour ne mentionner qu'un seul fait entre plusieurs autres — n'est-ce pas lui, qui, dans son Rapport officiel pour l'année 1881-82, cita, en essayant d'en justifier le principe, l'injustifiable Déclaration du 23 décembre 1882 de l'honorable J. A. Mousseau, déclaration regrettable pour tous les catholiques du pays, puisqu'elle ignore les droits des pères de famille et ne reconnaît les Evêques que comme des auxiliaires de VEtat dans l'œuvre de l'éducation, dans une matière ow, de l'aveu même de cet honorable Monsieur, alors premier ministre, la religion a à jouer le premier rôle ?

Tout le monde n'a pas oublié les manœuvres frauduleuses auxquelles ont eut recours, en 1881 et 1882, afin de faire voter par les Chambres, à Vinsu de NN. SS. les Evêques^ certains vilains bills ayant pour but de nous rapprocher davantage de l'organisation scolaire inventée par la franc-maçonnerie pour la ruine de la France et de tout l'univers chrétien. Quant à l'origine des bills en question, elle demeura quelque temps enveloppée d'un profond mystère : M. le surintendant feignit d'abord de l'ignorer tout à fait. Pourtant, il semblait naturel de supposer que M. le Surintendant avait dû nécessairement être assez bien renseigné sur les dits bills, puisqu'ils avaient été élaborés dans ses propres

bureaux et n'avaient pu être déposés devant les Chambres avant d'avoir été signés de sa taair : mais M. Ouimet niait I L'honorable Chapleau, il est vrai, se crut assez fort pour braver I opinion et se vanter un jour devant les Chambres d'avoir participé, lui aussi, à la mauvaise œuvre : mais M. le surintendant ne confessait rien.

Enfin, arriva la réunion du Conseil de Tlnstruction publique dans l'automne de 1883. Quelques membres du ConseO, spécialement NN. SS. les Evêques, se plaignirent hautement au sujet des bills d'éducation récemment présentés à la sourdine. Interpellé par sir Belleau en plein Conseil, M. Ouimet, visiblement embarrassé, nia tout ; mais il se coupa bientôt et finit ainsi par avouer involontairement sa faute au moment même où il la niait encore ore rotondo \

Ce ne sont pas là, naturellement, de ces détails que l'on doit 8'"attendre à trouver dans les procès verbaux du Conseil tels que rapportés par le Journal de V Instruction publique ; mais ils ne ne sont pour cela ni moins certains ni moins instructifs.

Les membres du Comité catholique du Conseil adoptèrent tout de suite à l'unanimité une résolution destinée à faire connaître officiellement au gouvernement le sujet de leur mécontentement : ce qui donna lieu à la déclaration Mousseau.

Permettez, monsieur le Rédacteur, que j'insère ici ce très grave document qui n'est pas assez connu du public. J'ose prier mes concitoyens d'en considérer sérieusement la portée, d'examiner quel a bien pu être le but et de ceux qui l'on rédigé, et de ceux qui l'ont inspiré.

Québec, 23 décembre 1882,

A l'honorable Gédéon Ouimet, surintendant de V Instruction publique, Québec.

« Mon cher Monsieur, — J'ai l'honneur d'accuser réception de votre lettre du 4 novembre dernier (No 15,2282), contenant une résolution du Comité catholique de FInstruction publique, qui, à raison de certains faits récents, exprime le vif désir que, doréna-

vaut, aucun projet de loi sur V éducation ne soit présenté à la législature^ sans avoir d'abord été communiqué à ce Comité pour lui fournir L'occasion de donner son opinion.

« Comme vous le savez, en demandant au Parlement de Québec la création du Conseil de l'Instruction Publique, le gouvernement a voulu se constituer, daris les membres qui le composent, des auxiliaires éclairés et compétents, dont la sagesse le mettrait à l'abri de toute erreur, dans une matière aussi importante, aussi délicate que celle de l'enseignement.

« C'est mon intention fermement arrêtée de poursuivre le but de la loi et de continuer à mettre à profit les précieuses suggestions que voudront bien me faire les membres de ce Conseil. J'apprécierai surtout celles venant de NN. SS. les évêques ; je sais qu'elles seront toujours le fruit de leur expérience et de leur travail, comme je suis persuadé qu'elles leur seront aussi dictées par le même zèle et le même dévouement dont ils ont fait preuve jusqu'ici pour la cause de l'éducation.

« C'est le vœu de la population de toute origine, dans la province de Québec, que la religion forme la base de l'éducation, et aussi longtemps que je serai au poste que j'ai l'honneur d'occuper maintenant, je resterai opposé à toute législation tendant à mettre en danger notre instruction religieuse.

« Du reste, il n'y a rien à appréhender de ce côté, mais je dis cela pour faire connaître de suite et une fois pour toutes à Messieurs les membres du Conseil de l'Instruction publique, surtout quand il s'agira de législater sur le sujet, que je serai toujours bien content de recevoir leurs sages conseils et d'en tirer tout le profit possible, dans une matière où la religion a à jouer le premier rôle. »

« J'ai l'honneur d'être, etc.,

« J.-A. Mousse AU. »

Il y a, dans cette lettre de l'honorable M. Mousseau, des énonciations de principes qui sont on ne peut plus regrettables. On le voit, d'après ce document, c'est le gouvernement, l'Etat

qui est le maître en éducation. De l'Etat seul dérive le droit d'enseigner la jeunesse. Tous ceux, par conséquent, qu^ prennent part è la direction de l'éducation en ce pays, même les Evèques, tiennen leur pouvoir de l'Etat. Ce sont des auxiliaires de l'Etat, et uniquement parce que VEtat a bien voulu les constituer tels.

Voilà bien, sans phrases, le principe de l'éducation d'Etat, le principe qui sert de base à la théorie maçonnique sur l'éducatioD. Nous avons là la confiscation pure et simple des droits de l'Eglise et de la famille relativement à l'éducation de la jeunesse. Or, l'Europe nous montre aujourd'hui où cette grossière erreur des siècles païens, ressuscitée dans ces derniers temps par les loges, peut conduire les nations chrétiennes qui ne sont pas assez sur leurs gardes.

Quant aux droits de la famille et de l'Eglise, droits sacrés, imprescriptibles, que 1 Etat, d'après sa fin même, est strictement obligé de protéger et de défendre contre tout envahisseur, l'Etat moderne, en général, se garde bien de les nier ouvertement et clairement tout d'abord ; mais il affecte de les ignorer, et les envahit peu à peu. Telle est, dans tous les pays catholiques, la tactique de la franc maçonnerie, la seule praticable encore dans un pays comme le nôtre.

Et n'est-il pas évident que M. Mousseau n'aurait pas seulement heurté le sentiment chrétien et le bon sens de nos populations, mais qu'il se serait couvert de ridicule et aurait passé aux yeux de tout le pays pour un impie fieffé, s'il avait exprimé sa pensée plus simplement, s'il était venu nous dire, par exemple :

« Messieurs, nous autres catholiques, nous avons été, malheureusement, élevés dans bien des préjugés ; jusqu'ici nous avons cru que, en vertu du droit naturel, le père est chargé d'élever ses enfants ; que, si ce père est chrétien, c'est sous la haute et constante direction de l'Eglise qu'il doit conduire cette œuvre d'éducation ; et que , pour l'Etat, se substituer ici au père et à l'Eglise, c'est se rendre coupable d'un empiétement criminel, c'est fouler aux pieds les droits sacrés de J'Eglise, violer la liberté de conscience et du père et des enfants.

« Voilà ce que nous enseignait l'Eglise, et ce que, il nous semblait

dans notre ignorance, la raison même nous faisait aesez clairemeiit comprendre.

« Mais sachez, mes amis, que ce n'est là qu'une lamentable erreur dont nous avons été les victimes, comme tant de générations qui se sont succédé pendant dix-huit siècles de christianisme.

« Messieurs, l'enfant appartient avant tout à l'Etat : à 1 Etat donc de l'élever ! Vous avez là le programme de mon gouvernement en matière d'éducation : c'est vers sa réalisation que tendront tous mes efforts.

« Seulement, il faut tenir compte des circonstances. Par prudence et pour ménager certains préjugés qui ne peuvent disparaître que lentement, le gouvernement, vous le comprenez, devra procéder avec un& grande réserve. Il est nécessaire de montrer un grand respect pour certaines coutumes. Mon gouvernement tâchera surtout, dans les questions d'éducation, de paraître toujours ou couvert de l'autorité des évêques, ou du moins, approuvé implicitement par leur silence, aux yeux du peuple. C'est là un point capital ! De la sorte, notre admirable système scolaire s'affermira peu à peu, la législation touchant l'enseignement se complétera, les mœurs changeront ; et un jour, qui n'est peut-être pas éloigné, nous l'espérons du moins, l'Etat qui aura usé de son droit pour faire des évêques ses auxiliaires et ses conseillers, pourra user du même droit pour les congédier et les remplacer pard'autres. »

Un langage aussi franc et aussi précis eût été Gompromettant, on le conçoit.

Eh bien ! nous ne "voudrions pas incriminer les intentions ; mais il faut bien reconnaître aux actes leur portée et leur signification naturelle.

J'ai cité dans votre N*' du 10 courant la lettre de l'ex-premier ministre, M. ]\Iousseau. Une preuve que l'honorable Mousseau avait bien quelque peu conscience de la mauvaise oeuvre qu'il servait par sa déclaration, c'est qu'il a pris soin d'envelopper, sous les formes les plus flatteuses en apparence pour les membres du Conseil, sa pensée dominante, pensée qui résume de fait tout le fond de sa lettre, savoir : que le gouvernement est le Maître en matière d'éducation et que, par conséquent, c'est lui, le gouvernement, l'Etat, qui toujours reste juge en dernier ressort de 'opportunité de suivre ou de ne pas suivre les avis et les sngges-

tions des membres du Conseil. L'Etat sera même libre d'entendre ce qu'il lui plaira par a. mettre à profit les précieuses suggestions et les sages conseils de messieurs les membres du Conseil de l'Instruction publique. »

« C'est, dit M, Mousseau, mon intention fermement arrêtée de poursuivre le but de la loi et de continuer à mettre à profit les précieuses suggestions que voudront bien me faire les membres de ce Conseil. »

Ce mot continuer m'intrigue, Monsieur le Directeur : évidemment il n'a pas été mis là au hasard. Mais que peut-il signifier ? M. ]\Iousseau voulait-il nous faire entendi^e par là qu'il mettrait à profit les suggestions des membres du Conseil » comme l'a fait son prédécesseur, l'honorable Chapleau, lorsqu'il ne rougit pas de prendre sous sa protection les vilains bills d'éducation frauduleusement déposés devant les Chambres, ou qu'il promit à M. P. S. Murphy de lui faire voter les sommes d'argent nécessaires au soutien d'une commission scolaire dont les tendances et l'esprit, plus encore que l'extravagance dans les dépenses, étaient si justement réprouvés par les citoyens de Montréal ? M. Mousseau voulait-il dire qu'il mettrait à profit les suggestions du Conseil, comme il le fit lui-même, lorsque, lui, M. Mousseau, chef du gouvernement, vers l'époque même de sa déclaration, nomma, contrairement à l'esprit et à la lettre de la loi, et malgré les réclamations du public, une commission mixte^ une commission composée de catholiques et de protestants pour tenir une enquête sur les écoles de Montréal, en sorte que l'on put voir des catholiques s'immiscer dans des affaires concernant exclusivement des écoles protestantes, et un protestant présider même quelque temps une enquête sur des écoles catholiques ? Ou, encore, « l'intention fermement arrêtée » de M. Mousseau était-elle « de mettre à profit les suggestions du Conseil » comme cela s'est fait, en général, depuis une dizaine d'années surtout ; comme cela s'est fait particulièrement, soit lorsque, en décembre 1876, grâce à un grand discours de M. Chapleau, fut créé le dépôt de livres^ cette institution si chère à la franc-maçonnerie française à cause

du contrôle qu'elle donne à l'Etat, à 1' « autorité centrale » sur les livres de toutes les écoles sous prétexte d'établir « l'uniformité ; )) soit lorsque, en 1880, juste au moment où, pour céder aux exigences de certains libraires, une loi se formulait pour abolir de Dépôt, la main d'un employé de j\I. le Surintendant vint y glisser une clause maintenant, sous une autre forme, et la précieuse « uniformité de livres classiques » et le contrôle des dits livres par l'Etat ; soit lorsqu'on a refusé d'approuver les livres des Frères, ou qu'on a laissé faire la chasse au Deçoirs du chrétien, ou que M. le surintendant Ouimet calomnia lui-même devant le public, dans son document officiel, tout l'Institut des Frères des Ecoles chrétiennes en ce pays, calomnie restée jusqu'à ce jour sans la moindre réparation, etc., etc. ?

Est-ce là ce que M. Mousseau avait l'intention de continuer, afin de poursuivre le but de la loi ! Est-ce ainsi qu'il entendait « mettre à profit les suggestions des membres du Conseil ? »

Mais resterait à prouver, au moins, que des suggestions du Conseil ont été faites dans le sens des mesures que je viens de rappeler. Qui croira, par exemple, que les évêques aient rien suggéré de semblable ? Le public ne sait-il pas, au contraire, que NN. SS. ont protesté sur plusieurs des points ci-dessus mentionnés, par exemple, contre cette funeste clause de la loi de 1880 qui a ressuscité « l'uniformité de livres », et que les protestations des évêques n'ont été entendues ni de M. Chapleau, ni de M. Mousseau luimême ?

Mais alors, se demandera-t-on, que valaient donc les paroles de M. Mousseau que voici :

« J'apprécierai surtout celles (les suggestions) venant de NN. SS. les évêques, » etc. ?...

M. Mousseau dit encore dans sa déclaration : « C'est le vœu de la population de toute croyance, dans la Province de Québec, que la religion forme la base de l'éducation.

— Oui, sans aucun doute : que la religion soit la base et même Vâme de l'éducation ! C'est un devoir, un droit, et, de plus, c'est le vœu de tous.

Que la religion soit la base ! Mais quelle religion sera cette base ?

Pour tous les vrais catholiques, il n'y a pas l'ombre d'un doute là-dessus ; ce ne peut être que la religion du Pape, la religion qui affirme, proclame et protège les droits inviolables de l'Eglise et de la famille en éducation : ce ne sera point, ce ne saurait être je ne sais quelle religion moderne^ libéralisée^ plus ou moins sous le contrôle de l'Etat pour ce qui regarde l'éducation chrétienne des enfants.

J'avoue, Monsieur le Directeur, que je ne me sens pas du tout la conscience rassurée, quand après cela j'entends le chef du gouvernement me déclarer qii'il restera opposé à toute législation tendant à mettre en danger notre instruction religieuse. Car je l'ai déjà dit, ce chef du gouvernement n'a pas entendu les protestations des évêques, et il peut être remplacé par un libéral, un radical, un huguenot, un impie !

Un mot encore de la part du premier ministre pour endormir les âmes timorées. Pourquoi concevoir des inquiétudes au sujet des lois d'éducation ? « Il n'y a rien à appréhender de ce côté », dit M. Mousseau.

Ainsi, c'est dans le document où M. Mousseau déclare implicitement aux catholiques, au nom du gouvernement., que les droits des pères de famille et de l'Eglise en matière d'éducation n'existent plus en ce pays, que l'Etat s'est approprié ces droits ; c'est dans ce document-là même que M. Mousseau vient affirmer emphatiquement que nous n'avons rien à appréhender !

Amère dérision !...

Et comme si, à ses yeux, cette déclaration n'eût pas encore en soi tendu assez clairement vers l'idéal maçonnique et n'eût pas été assez injurieuse pour les catholiques du pays, M. le surintendant Ouimet la fait immédiatement suivre. (Voir Rapport du Surintendant pour 1881-82, p. xxiv) des paroles que voici :

« Dans cette lettre (du premier ministre), le gouvernement, sans renoncer à la prérogative de gouverner qu'il tient du peuple, et sans promettre de toujours demander Vavis du Conseil de l Instruction publique avant de présenter ses projets de loi., cela pouvant être impossible à un

moment donné, proteste de son désir d'accepter les propositions qui lui seront faites avec tout le respect dû à des hommes de grande expérience et revêtus d'un caractère sacré. Tel est l'esprit de nos lois scolaires, qui ne reconnaissent que des écoles confessionnelles.

« Pas d école sans enseignement religieux : telle est la formule du gouvernement et des instituteurs : telle est aussi, telle a toujours été celle du Surintendant et de tous les officiers de son Département.

Les membres du Conseil de ITnstruction publique, tous nos évêques, se plaignent au sujet des derniers bills d'éducation poussés frauduleusement devant les Chambres. Ils s'adressent donc officiellement au gouvernement, pour demander qu^micun biïï d'éducation ne soit dorénavant présenté à la législature^ sans leur avoir d'abord été communiqué^ afin de leur fournir Voccasion de donner leur opinion.

L'honorable Mousseau, comme on l'a vu, répond officiellement, au nom du gouvernement, que les membres du Conseil, y compris les évêques, sont des auxiliaires de l'Etat, etc., etc. M. Mousseau ne dit pas que la demande de nos Evêques ne sera pas accordée : Oh ! non ! Il se garde bien de parler aussi ouvertement, bien que chacun sente qu'au fond sa déclaration n'accorde rien ! Mais, M. Ouimet, lui, est plus osé ; pourquoi ne dirais-je pas le mot : plus impudent ?

Dajis cette lettre, » dit à son tour officiellement M. le Surintendant, dans une déclaration de son cru ,« le gouvernement proteste de son désir d'accepter les propositions qui lui seront faites avec tout le respect dû à des hommes de grande expérience et revêtus d'un caractère sacré. » Mais, ajoute M. Ouimet, — notez bien, vous tous, Messeigneurs et Messieurs du Conseil : — « que le gouvernement ne saurait renoncer à la prérogative de gouverner qu'il tient du peuple, ni promettre de toujours demander votre avis avant de présenter ses projets de loi, cela pouvant

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