‹ Vers l'abîme (volume 3)Chapitre 18 sur 33 · LES PRI^'CIPES DE W. LAURIER ET LE CARDINAL YI>"CEN'T VAKNUTELLI · texte numérisé non relu

LES PRI^'CIPES DE W. LAURIER ET LE CARDINAL YI>"CEN'T VAKNUTELLI

Voilà la question scolaire au Canada bien exposée par lancien magistrat, dès 1886. Ses desiderata sont exposés sans ambiguité comme aussi sans m ystère et nous ne croyons pas que dernièrement, même au sujet du Keewatin, ils aient rien perdu de leur intérêt ; rien non plus de leur actualité toujours brûlante.

C'est dire que VAnciefi magistrat et tous ceux qui opinaient alor? comme lui n'ont pas été mieux compris, ni mieux suivis, que Mj\î. Lavergne, Bourrassa, Mahan, Tellieret autres, en 1912, ce qui est bien de nature à surprendre les gens qui ne jugent le Canada que d'après les apparences, ou des affirmations tendancieuses.

A croire certains de ces gens le Canada est le pays catholique par excellence ; les prêtres y ont toute autorité, presque toute licence ; ils y conduisent un peuple souple et béat, crédule ju qu'à la naïveté ; ils le font tambour battant, au doigt, à l'œil, sans éprouver de révolte ni subir de contrariétés ; avec cela c'est le pays de la dîme du clergé qui aime mieux cette union grotesque avec le peuple endurant, qu'une étroite sujétion à l'Etat tyrannique. Ce n'est pas toute la réalité, bien que la vérité ne soit point non plus aux antipodes.

Il y a, au Canada, les protestants qui sont ici hors de cause ; et les catholiques qu'il faut;, eux-mêmes, diviser en deux caté-

gories bien distinctes : ceux qui sont catholiques d'origine, d'esprit et de cœur : ceux-là se serrent, il est vrai, autour de leurs prêtres écoutés, au pied des autels qu'élevèrent et leur léguèrent les aïeux ; et il y a ceux qui ne sont catholiques qu'à la façon Laurier ; c'est-à-dire, nominalement, d'un cœur refroidi, d'un esprit distrait et troublé ; ils le sont par atavisme, avec des lèvres pincées et de la honte au front ordinairement. Ceux-là aussi connaissent le prêtre qui est une puissance à ménager et ils vont à l'Eglise par respect humain; tout comme en France, on hue le prêtre pour bien marquer en certains milieux, on évite l'Eglise qui porte politiquem.ent malheur. En un mot ces baptisés honteux, canadiens ou français, se ressemblent : ce sont des arrivistes qui tolèrent Dieu ou le renient par intérêt, pour se pousser ou se faire valoir. Etre compris de m.ême façon par les catholiques de l'une et de l'autre catégorie n'est pas chose facile puisque ce sont ou gens de cœur droit ou gens d'esprit retors ; être écouté, de tous et secondé également par tous, l'est beaucoup moins encore, les vues éta.nt contraires et les intérêts en conflit.

Ce qui le prouve c'est que l'intérêt primordial du catholicisme était le même pour tous les Canadiens-Français qu'ils fussent à l'Est ou à l'Ouest, dans les provinces acquises à l'esprit français, ou dans celles où l'influence irlando-anglaise était encore prépondérante. L'entente cordiale entre catholiques, dans leurs revendications confessionnelles et scolaires comme pour leurs réclamations linguistiques, politiques, économiques et sociales, devait s'affirmer en toutes les occasions favorables, et durer par la défense solidaire de tous les droits communs ; elle ne pouvait pas en cela souffrir des divergences d'action ni d'opinion, encore moins des défections perfides.

Qu'arriva-t-il cependant ?

L'ambition fit naître la division parmi eux ; l'arrivisme dans leurs rangs multiplia les renégats et les traîtres. C'est ainsi qu'on pu voir bientôt la masse du peuple catholique se serrer seule et fidèlement aux côtés de ses pasteurs revendiquant sans relâche, ni défaillance ses droits propres, et les droits de ses coreiigion-

naires des provinces confédérées. S'agissa.it-il du Nouveau- Brunswick, du Manitoba, de l'Alberta, du Saskatchewan, ou en dernier lieu du Keewatin, encore inculte et désert. N'importe, les Bourget, les Laflèche, les Taché, les Lange vin étaient debout et sous leurs ordres des troupes vaillantes combattaient. Seulement, à quelque distance, les transfuges affluaient pour manœuvrer et, sous la bannière des Laurier, ils se ralliaient face à l'ennemi, prêts à composer ou à se rendre. C'était le parti libéral qui se constituait et qui accueillait avec le même empressement le bon apôtre qui ne voulait la mort de personne, souhaitant la paix avec tout l'univers ; et c'était le libéral politique, et le bon vivant, grassouillet, replet et souriant, qui trouvait que la religion avait du bon, sans doute, pour la femme qui en devenait meilleure en ménage et pour l'enfant qui s'en montrait plus respectueux, au foyer, mais inopérante en lui qui en prenait et en laissait à son gré pour l'harmonie de son existence et l'aisance de ses compromis ; c'était le libéral doctrinaire qui ne prenait du dogme qu'à son heure et à son gié.

Et remarquez que le libéral politiqueet le libéral doctrinaire ayant des instincts communs, s'en vont de compagnie, prêcher le salut du m.onde par la condescendance mutuelle des humains : pas d'affaire, ^Messieurs, et coulons-nous la vie bien douce quoi qu'il se passe au ciel, ou quoi qu'il puisse nous arriver d'incertain dans les enfers.

Ces dispositions complaisantes prédisposaient aux alliances équivoques, et dans ce camp où la vie était facile et le monde tolérant, les juifs, les francs-maçons, les protestants, qui ne protestaient plus, les malandrins malaxés de sectaires, accoururent comme le chien courant à l'hallali joyeux. On était secrètement utilitaire, opportuniste, avide d'exercer quelque influence sur les avenues menant au pouvoir.

Ce parti s'empara du gouvernement fédéral en 1896 ; il obtient aussi la faveur du suffrage dans plusieurs provinces et sachant vivre du pouvoir, il n'eut jamais rien de plus à cœur que de le conserver. 11 y parvenait comme les arrivistes de tous pays

à force d'obséquiosités, d'équivoques, de promesses fallacieuses, de concessions et de compromissions.

Son art de s'adapter aux circonstances et de durer par la variété de ses défaillances, ne le sauva pas, il est vrai, de la débâcle du 21 septembre 1912. Le terrain politique avait été fouillé soigneusement par l'adversaire. On savait alors à quoi s'en tenir sur le compte du « fin matois » dont l'habileté était faite surtout de la naïveté de ses contemporains, qui prenaient pour argent comptant et pour talent de bon aloi, c'est-à-dire personnel les mille petits et grands emprunts de principes, de méthode, de procédés pour capter et pour conduire les masses confiantes ou stupides, comme elles le méritent ; emprunts qu'il avait contractés à. l'étranger, dans des officines que, même à Paris, on ne hante qu'à nuit close. Le terrain religieux n'avait pas été exploré avec moins de soins. On savait enfin à quoi s'en tenir sur V influence spirituelle indue du clergé, sur les dessous du Programme catholique, sur les Biejîs des Jésuites et les convoitises misérables qu'ils déchaînèrent en certains milieux qui auraient dû connaître la charité et le détachement du bien d'autrui ; on savait ce qu'avait été les évêques Bourget, Laflèche, Taché et autres champions intègres de la pensée catholique et des droits de l'Eglise ; on savait ce qu'ils avaient enduré de la part d'autres champions portant même livrée et servant d'autres dieux ; on savait ce qu'était Laval et ce que furent naguère ses jeux de sociétés: on connaissait les Hamel, les Paquet, les Taschereau (1) et tant d'autres, aussi

(1) Dans le tome VI des Voix Canadiennes, nous avons dit comment l'abbé Casgrain s'employa à faire de Taschereau un prince de l'Eglise. Voici comment le libéral Chapleau se vanta d'y avoir travaillé de son côté. Du Droit international : Discours prononcé à V Université Laval, à Montréal,

le 22 juin 1886, par Vhon. J.-A. Chapleau : Ottawa, imprimerie du « Canada »,

1888. Extrait textuel.)

...Vous avez compris que je veux parler de l'entrée de l'éminent archevêque de Québec dans l'auguste Sénat de l'Eglise Universelle.

Ce n'est un secret pour personne, et c'est une légitime satisfaction pour tout le monde, que le Saint-Siège a reçu, dès l'hiver dernier, l'expression officieuse du plaisir qu'éprouverait le gouvernement de Sa Majesté, si la haute dignité de prince de l'Eglise était conférée à Sa Grandeur Mgr Taschereau. Je me plais à le dire ici^

l'œuvre de dissolution religieuse et morale qu'ils poursuivaient avec une haute inconscience, à moins que ce ne fut avec une profonde perversité ; on savait enfin comment et pourquoi les coreligionnaires de r Ouest avaient été abandonnés aux entreprises haineuses des hérétiques sectaires ; et, pour toutes ses désillusions, peines et remords endurés à la suite d'un guide perfide on avait à se venger par une exécution exemplaire.

Pour échapper à son sort fatal, au châtiment affronté et mérité, sir W. Laurier, usa encore de sa ruse et une fois de plus entendait justifier son vieux renom de « fin matois » im.battable. La politique intérieure ne lui rapportait plus de confiance, ni la politique religieuse, de crédit ! Eh ! bien, il montrerait qu'il n'était pas sans vert, ni surtout au bout de ses moyens.

La politique impérialiste en voulez-vous, fit-il ? — Pas beaucoup ? — Ah ! alors la politique des affaires vous ira mieux. Voulez-vous la poule au pot les dimanches et jours de fêtes ? la

non pour en tirer gloire en faveur d'un homme politique, mais pour constater hautement le grand sentiment de bonne entente qui règne dans notre pays, parmi les hommes haut placés des différentes croyances. Au mois d'octobre, on me demande, confidentiellement, de faire faire des démarches pour obtenir le concours du gouvernement anglais auprès du Saint-Siège, pour la nomination d'un cardinal canadien dont il était alors question à Rome. Je n'eus pas la moindre hésitation à m'adresser à Sir John A. Macdonald, pour lui demander son appui dans cette affaire, appui qui augmentait d'importance par le fait que Sir John se rendait alors en Angleterre. J'en conférai longuement avec lui. Le premier-ministre me dit que c'était une heureuse idée, que cette nomination ferait honneur au Canada, et ne pourrait qu'augmenter notre importance aux yeux des autres pays. « Vous avez, me dit-il, un Pape bien éminent dans le Pontife actuel. Deux grandes nations protestantes en Europe lui doivent de la reconnaissance pour avoir protégé la couronne de leurs souverains contre le socialisme et le nihilisme en Allemagne, contre le féminisme en Angleterre. Je m'occuperai de cette question pendant mon séjour à Londres, ajouta-t-il,*et je n'ai aucun doute que je serai secondé dans mes démarches. » Au cours du mois de décembre, j'écrivis à Sir John, le pressant de nouveau d'activer les choses, et j'eus le plaisir d'apprendre que le meilleur vouloir et la plus précieuse coopération loi étaient acquis de la part de ceux dont nous recherchions le concours.

Encore une fois, je ne veux tirer d'autre leçon de ce fait que celle-ci : Ce grand respect des gouvernements entre le Souverain qui conduit plus de deux cent millions de suiets dans la direction de l'ordre, de la moralité, de la paix, et cette déférence aussi digne que délicate que l'Eglise témoigne aux pouvoir-s civils constitués, formeraient bien la base du principal article de ce droit international dont 1" Europe a si grand besoin, en ce moment o i les problèmes sociaux les plus vastes vont demander leur solution à la violence, soit dans la guerre, soit dans la révolution...

voulez-vous tous les jours, et le soir et le matin ? je vous l'assurerai : certes, en permanence, et les cousins d'Amérique, à défaut d'autres y pourvoiront. Vive la réciprocité douanière avec les frères des Etats-Unis, parents proches, voyez-vous, et si opulents, qu'ils donnent sans cesse et ne demandent jamais rien.

Mais la rumeur publique, mise en éveil, en un sourd et menaçant murmure, répondit au batteleur :

— Nous ne baisserons pas les barrières qui sauvegardent notre indépendance.

Et Wilfrid Laurier fut seul abaisser le dos sous l'avalanche qui le précipita du pouvoir, ahuri et lamentable.

C'est que l'adversaii^e, les conservateurs qui jadis promirent aux catholiques du Nord-Ouest un remédiai bill, une loi réparatrice des injustices qu'on leur infligeait, avaient repris leur ancien programme et réitéré leurs promesses d'antan. On les écouta à. ce sujet, comme on leur prêta l'oreille pour autre chose, et on leur fit un triomphe inattendu, mais complet.

Il n'y avait plus pour le gouvernement Borden qu'à tenir des promesses faites dans la mêlée. Il y songea bien, mais comment s'y prendre !

M. Roblin, premier membre du Manitoba était un brave homme, bon, équitable, voulant le bien avant la justice ; si on s'attardait avec lui dans les coulisses, et si on traitait à l'amiable cette obsédante et brûlante question des écoles ! On y procédait déjà sans bruit, quand l'annexion du Keewatin au Manitoba fut proposée et débattue dans les assemblées fédérales.

Pour les catholiques c'était l'occasion de parler; et pour les protestants, celle de se taire ne fût-ce que pour laisser passer le bill sans réserve ni garantie pour la minorité catholique de cette annexe, qu'il fallait assimiler à la province pour assurer Vu?îité morale.

Les cathiliques démontraient que le territoire du Keewatin jouissaient de franchises constitutionnelles, au point de vue confessionnel, inaliénables, imprescriptibles ; et ils entendaient que dans le MU d'annexion au Manitoba, ces franchises fussent

rappelées et maintenues, envers et contre le Manitoba lui-même, pour l'avenir.

M. Borden ne parlait pas plus de ses franchises que si elles n'existaient pas ; quand on voulut de lui une déclaration, il fit entendre que la question était réglée et même que la minorité catholique n'avait pas de droits particuHers.

C'était la thèse même des libéraux qui écoutaient rayonnants et narquois, triomphants de l'embarras que causaient au vainqueur ses récentes promesses.

Quand, sur la question, sir W. Laurier dut s'expliquer luimême, il déclara qu'il n'avait pas à amender la ligne de conduite qu'il avait suivie et suivrait encore s'il était au pouvoir.

Et le Bill d'annexion passa sans les réserves voulues par les catholiques, mais avec des assurances verbales que l'équité renaîtrait dans le Manitoba, puisque déjà en quelques jours le ministère Borden avait plus fait pour les catholiques du Nord-Ouest, que les libéraux durant leur long séjour au pouvoir.

C'était vrai ; mais l'opinion attendait mieux et voilà pourquoi, le 15 mai 1912, lors des élections provinciales de Québec, les circonscriptions qui élurent les députés conservateurs fédéraux, déjà parjures, à d'écrasantes majorités, répudièrent avec d'aussi fortes majorités les candidats conservateurs provinciaux. Ce qui ne laissa subsister aucun doute sur la signification de l'arrêt que prononçait ainsi l'opinion, c'est que les circonscriptions, dont le député conservateur' fédéral tint sa parole et plaida la cause des catholiques du Nord-Ouest, restèrent fidèles et con:inuèrent à élire des conservateurs pour la Chambre provinciale.

Il est à croire que la leçon sera d'autant plus forte et d'autant plus salutaire pour le gouvernement Borden que toutes les influences fédérales s'étaient mises en œuvre pour consolider leurs conquêtes sur le terrain provincial, et qu'elles se dépensèrent en vain, bien que supérieurement servies par des candidats d'élite.

Nous n'avons, en ce qui nous concerne, et dans la question scolaire qui nous occupe ici, aucune préférence politique pour les conservateurs ni pour les libéraux ; nous manquerions même

de franchise si nous ne reconnaissions pas que notre cœur, comme notre pensée se porte instinctivement vers le gouvernement où l'élément franco-canadien est le mieux et le plus honnêtement représenté. Mais il s'agit ici de principes supérieurs à tout intérêt, il s'agit de loyauté et de justice, et nous devons tenir pour ceux qui tiennent la balance avec impartialité entre les confessions concurrentes et parfois ennemies.

C'est parce que sir Laurier a oublié trop souvent qu'il était français et se disait catholique, c'est parce qu'il a trop fréquemment payé le pouvoir et sa popularité avec l'intérêt et les droits d'autrui, que nous avons à lui reprocher son opportunisme malséant et son libéralisme néfaste qui l'a rendu redoutable aux siens seulement.

Sir W. Laurier, envers les siens, nous l'avons dit, pensait s'acquitter de tout en leur faisant l'honneur de les gouverner ; mais envers les autres, anglais et protestants, pour se faire pardonner son autorité qui pouvait paraître étrangère, il ne payait qu'en concessions habiles et palpables faveurs, ordinairement comptant.

Quand les franco-canadiens et les catholiques se répandaient parfois en gémissements et osaient se plaindre, il leur faisait comprendre combien leur inconséquence était grande, et leur ingratitude envers lui insupportable :

— Comment, insinuait-il avec vivacité, mais aussi avec douceur, j'ai dans le cœur votre foi, et dans les veines votre sang ; je suis, comme vous, catholique et français, vaincu de la veille, et pour vous me voilà le vainqueur du jour et le maître de demain. Voyez le Canada : C'est un monde, nous n'y sommes qu'un atome ; voyez le peuple : il est anglais, il est protestant, il est le conquérant ; il a pour lui la richesse, la force, il est tout ; nous,, nous n'y étions rien ; et regardez bien encore : je suis maintenant, à la tête de tout ; je dirige , commande ; ainsi, en moi et par moi, vous catholiques et français, minorité humiliée longtemps et toujours vaincue, vous triomphez enfin et vous régnez indépendants désormais, prospères, sur la meilleure et la plus

grande des colonies britanniques, en majeure partie protestante retenez-le bien ? Que voulez-vous donc de plus et de mieux ?

Voilà ce qu'était la guitare dont jouait sir W, Laurier avec une habileté si consommée que le naïf cardinal Vincent Vannutelli, à l'instar d'un amateur distrait qui fredonne un a,ir familier, se prit un jour à entonner les louanges de l'artiste canadien sur le même mode et avec le même entrain, par distraction, on le suppose pour sa dignité !

C'était en juillet 1907, au collège canadien de Rome. Une réception brillanle fut organisée en faveur de sir W. Laurier alors en quête d'influence et d'encouragements, les élections fédérales étant proches- . Evêques, prélats, laïques de grande distinction affluaient, le repas fut exquis et les vins, généreux. 11 y eut toasts chaleureux et des discours que Pelletan eut trouvé communicatifs, comme certaine chaleur de circonstance ; et le bon cardinal Vannutelli fut gagné par les ambiances et y alla de sa cantate en l'honneur du grand canadien, qu'il remercia chaleureusement des services qu'il avait rendus à, l'Eglise et du bel exemple qu'il donnait à, ses concitoyens par la dignité de sa vie privée; il n'ajouta pas, heureusement : par sa piété angélique. Ce qui ne fut qu'un regrettable oubli pour la continuité d'une dérision faite de contrastes.

« L'Eglise, ajoutait le cardinal, est fière de voir son fils (Laurier) devenu, sans sacrifier ses idées, ni ses principes, le premier magistrat d'un grand pays, en majorité peuplé de protestants. »

Naturellement, un tonnerre d'applaudissements éclata dans l'assistance composée de partisans, et Véloge magnifique du cardinal fut télégraphiquement transmis au Canada où il facilita au « fin matois » des triomphes nouveaux (1).

(1) Un journal quotidien de Montréal, organe de sir Wilfrid, reproduisit le 5 juillet p. 8, sous la rubrique Sir Wilfrid à Rome, ce qui suit,extrait du Soleil, organe du même sir Wilfrid, à Quél:)ec :

(« Correspondance spéciale). — Sir Wilfrid, comme nous l'a déjà appris le téégraphe, a passé quelques jours à Rome, venant de Marseille, après avoir passé à Cannes et à Gênes.

« 11 a été reçu en audience privée par sa Sainteté Pie X de la façon la plus aimable

Nous avons dit que le naïf cardinal avait dû fredonner cette cantate par distraction, ses sources d'informations sûres n'étant pas alors taries plus qu'aujourd'hui même. L'Eminence devait savoir, certainement, qu'en parlant des choses du Canada ou des hommes d'Italie, sir Laurier ne sacrifiait rien de ses principes, mais exhaltait ceux qui, comme lui, avaient su rendre à l'Eglise des services singuliers. Qu'on en juge plutôt !

En août 1894, W. Laurier, devenu chef du parti libéral, faisait une tournée politique dans l'Ouest canadien.

Une dépêche, datée du Sault Sainte-Marie, Ontario, annonçait le 30 de ce mois ce qui suit :

Le R. C. E. Manning, de l'Eglise méthodiste, est très populaire ici. L'honorable AL Laurier et ses compagnons de voyage ont assisté au service religieux de son église, dimanche soir, et le R. Monsieur a prononcé un éloquent sermon après lequel il a été chaleureusement félicité par le chef libéral. »

Cette dépêche, naturellement, fut l'occasion d'un grand scandale parmi les catholiques. Comme elle ne fut pas dénaentie, La Croix^ de Monterai, protesta en ces termes véhéments :

« Tout enfant, dit-elle, qui sait son petit catéchisme, n'ignore pas qu'il est expressément défendu aux catholiques de prendre part aux cérémonies religieuses des LL-\.Li ^ues, des schismatiques, des Juifs ou des infidèles. L'Eglise recommande à ses enfants la plus grande charité à l'égard de ceux qui n'ont pas le bonheur d'appartenir à la vraie religion. Elle ordonne de prier pour eux, de les respecter et de leur té-

« Une réception lui a été offerte au Collège canadien : quantité d'évêques et de prélats assistaient à cette réception.

« On a beaucoup remarqué l'allocution prononcée par Son Eminence le cardinal Vincent Vanutelli, qui a fait de sir Wilfrid Laurier le plus bel éloge, louant ses éminentes qualités d'homme d'Etat, le remerciant en termes chaleureux des services rendus par lui à l'Eglise.

« 11 a rendu hommage au bel exemple donné à ses concitoyens par sir WUfrid Laurier par sa vie privée.

« h'Eglise, a-t-'l ajouté, est fière de voir son fils devenu, sans sacrifier ses idées ni ses principes, le premier magistrat d'un grand pays, en majorité peuplé de protestants. ?

« Je vous livre, sans commentaires, ces déclarations du Cardinal Vanutelli, déclarations qui ont été accueillies par les applaudissements prolongés de cet auditoire si distingué. ? i

moigner en toute occasion des sentiments véritablement et sincèrement chrétiens ; mais elle leur défend expressément de communiquer avec eux in sacris.

« Cette dépêche, déjà vieille de cinq jours, n'a pas été contredite ; on peut donc sans témérité la considérer comme vraie. Eh bien ! nous le répétons, il y a là un scandale.

« Assister au prêche méthodiste n'était pas assez pour le zèle catholique du chef libéraliste ; il a tenu à féliciter chaleureusement le prédicateur ; c'est complet.

« Quel a donc pu être le mobile de cette étrange conduite ? Inutile de chercher bien loin. La dépêche ne dit-elle pas : Le R. Manning de réglise méthodiste est très populaire ici. L'explication, la voilà.

« Il s'agissait de capter la confiance d'un homme très populaire. Si cet homme eût été un prêtre catholique, M. Laurier serait allé à la messe le dimanche, 26 août : mais, comme il se trouve qu'il est méthodiste, M. Laurier est allé à la mitaine, tout simplement. »

Rien à redire.

Les catholiques, en effet, n'ont pas le droit de communiquer avec les hérétiques in sacris, c'est à prendre ou à laisser ; mais Laurier ne s'inquiétait pas des prescriptions de la religion, quand cela n'entrait pas dans le cadre de ses intérêts. Ce qui n'empêcha pas la Liberté, journal radical de Sainte-Scholastique, de partir en guerre en faveur de cet homme heureux dans son insouciance des convenances confessionnelles.

Et voici quelques aperçus dé son plaidoyer :

« La Croix, vient de publier un sale article contre M. Laurier, parce que celui-ci s'est permis, lors de son passage au Sault-Sainte-Marie, d'assister à un service religieux, à l'éghse méthodiste de l'endroit. « Quel crime ! aller voir des protestants prier Dieu dans leur temple ! « Quelle infamie ! oser aller écouter prêcher le pasteur Manning ! »

« Ces pauvres calotins nous maudissent parce que nous n'avons pas leur étroitesse d'esprit, leur chauvinisme, leur sotte intolérance et parce que nous respectons toutes les croyances. Nous plaignons sincèrement les curés d'avoir pour organe un journal abruti comme La Croix, qui en est encore aux ténébreuses doctrines du Moyen-âge, au système des bûchers, de l'intimidation, de la proscription, etc.

« Mais en revanche, nous félicitons M. Laurier d'avoir su s'attirer les haines et les colères de ce chat-huant de la presse.

« Ayons des idées larges, soyons tolérants, aimons-nous les uns les autres, et allons droit notre chemin sans nous occuper des excommunications de La Croix. »

Alors déjà, M. Laurier avait des thuriféraires bien embouchés ; il en gardera l'espèce toute sa vie ; au besoin, il en saura cultiver la race et encore l'améliorer ?

Or, récemment, cette même Liberté se proclamait favorable aux écoles neutres et la voilà, allant de progrès en progrès, toute acquise à la religion neutre ou amalgamée, elle ne sait au juste, mais peu lui importe le bois de l'idole puisqu'elle adore tout et le veau doré tout d'abord.

Puis, M. Laurier est son chef de file, n'en déplaise à son Em. Vincent Vannutelli, qui, trouvait que cet homme d'Etat pour s'emparer du gouvernail, n'avait rien sacrifié de ses principes.

A savoir d'abord s'il avait des principes à sacrifier !

Partisan des écoles neutres, sectateur de la religion neutre au Sault-Sainte-]\Iarie, I\i. Laurier, mérita donc les applaudissements et la sympathie des rédacteurs de la Liberté, primo, et secundo, l'éloge, pour le moins intempestif, d'un cardinal, mal informé, et qui n'était pas encore désillusionné lors des cantates du Congrès eucharistique de Montréal.

Il faut, disait à ce propos, M. Th. Chapais, il faut lire les jolies choses que la Liberté nous dédie :

« La presse ramollie, dit-elle, c'est-à-dire : La Vérité, la Croix, le Courrier du Canada, le Trijluvien, ne cesse de baver sur M. Laurier, depuis qu'il est allé entendre prêcher le R. I\L Manning, au Sault-Sainte- Marie »

En mai 1898, dit le Courrier du Canada, que nous continuons de €iter, sir Wilfrid Laurier, notre premier ministre, vient de prononcer un éloge funèbre de M. Gladstone, que ses thuriféraires portent aux nues. C'est un chef-d'œuvre, s'écrient en chœur les chauffeurs de l'enthousiasme ministériel, jamais l'éloquence canadienne ne s'est élevée si haut.

Au risque de passer pour un fâcheux, nou« voulons remettre un peu les choses au point, dit M. Chapais. Nous avons lu et relu attenti-

VIIÎ. — Vers l'Abîme 12

vement le dernier morceau oratoire de sir Wilirid Laurier. Ce n'est point une pièce sans valeur ; elle est travaillée, trop travaillée peutêtre, elle est sonore, elle brille par la vai-iété et le choix des épithètes, elle a du mouvement et de l'éclat. Mais il lui manque une qualité essentielle, la mesure, et une autre non moins importante, la simplicité...

Mais nous n'avons pas pris la plume pour écrire un article de critique littéraire, ajoute M. Cliapais. Nous l'avons prise pour faire entendre une protestation indignée contre l'insolente admiration que sir Wilfrid Laurier n'a pas eu honte de professer envers l'un des plus grands malfaiteurs politiques que notre âge ait connus.

Le premier ministre a voulu magnifier son héros en le comparant à trois grandes figures contemporaines ; et pour compagnons de gloire il est allé lui choisir Bismarck, Lincoln et Cavour !

Ne disons rien de Bismarck et de Lincoln, quoique le premier ait bien des tares dans la renommée que lui a valu son brutal génie, et qu'il ait manqué au second bien des éléments de grandeur. Arrivons à Cavour, et disons sans ambages à M. Laurier ce que nous avons sur le cœur.

Voici ses paroles :

« Ce dernier demi-siècle dans lequel nous vivons, a produit bien des hommes fortement doués, qui, dans les différentes sphères, ont attiré sur eux l'attention du monde. Mais parmi les hommes qui ont illustré cet âge, il me semble qu'aux yeux de la postérité quatre vont survivre à tous les autres et les éclipser : Cavour, Lincoln, Bismarck et Gladstone. Si nous considérons simplement la grandeur des résultats obtenus comparée à l' exiguïté des moyens, si nous savons que du petit royaume de Sardaigne est sortie l'Italie une, nous devons en conclure que le comte de Cavour était incontestablement un homme d'Etat d'une habileté et d'une prescience merveilleuses. »

Ainsi, ^L de Cavour, ministre de Victor-Emmanuel, est, aux yeux de M. Laurier, l'un des quatre plus grands hommes de notre âge ! Eh bien, cette audacieuse et mensongère apothéose ne passera pas, sans que nous ayons au moins fait entendre un cri de réprobation.

Ouvrons l'histoire de notre temps. Le nom de Cavour est écrit en sombres caractères sur quelques-unes de ses pages les plus honteuses. Ce premier ministre du Piémont a eu pour suprême habileté la déloyauté et la perfidie. Fourbe, intrigant, calomniateur, spoliateur sans scrupule et sans foi, il a édifié sur le mensonge, sur le vol et sur l'iniquité un édifice politique dont les assises sont déjà chancelantes.

C'est Cavour qui s'est servi, avec une scélératesse consommée, de la fameuse formule : « L'Eglise libre dans l'Etat libre. »

Voici en quels termes écrasants Mgr Dupanloup a jugé l'homme et

son œuvre dans sa brochure : La Convention du 15 septembre et V Encyclique du 8 décembre.

« Et d'abord, V Eglise libre dans V Etat libre. L'Eglise libre, c'est pour le Piémont, depuis 15 ans, tous les biens de i Eglise confisqués ; les ordres religieux supprimés ; les religieuses jetées dans la rue ; les évêques en prison ; les clercs soumis à la conscription ; les évêchés vacants ; les immunités ecclésiastiques, stipulées par un traité, abolies, la loi Siccardi, votée aux cris de : Vive Siccardi ! A bas les prêtres ! La loi sur le mariage civil, votée, le 5 juin 1852, malgré le Pape, malgré le Concordat, malgré les évêques...

« M. de Cavour s'aJjouchait avec les chefs des sociétés secrètes, et traçait de concert avec La Farina, président de la Société Nationale, tous les plans des futures révolutions, en prenant soin toutefois de lui dire : « Vous n'êtes pas ministre, vous pouvez agir librement : mais sachez que, si je suis interpellé à la Chambre ou molesté par la diplomatie, je vous renierai. » — Tels sont les « moyens moraux » que M. de Cavour mit au service de « ses aspii'ations nationales » ; et le « droit nouveau » qu il inventa....

« Après les « Révolutions « et les « Annexions » vinrent les « Invasions ». Tous les voiles ont été levés sur l'expédition de Garibaldi. Tout le monde sait que M. de Cavour désavoua Garibaldi devant la France et devant l'Europe ; il écrivit même au roi de ^-Japles que des vaisseaux sardes partaient pour arrêter l'aventurier. — Et c'est lui qui l'envoyait...

« Alors ^L de Cavour, triomphant, déclara du haut de la tribune piémontaise que ces mémorables événements étaient « la conséquence nécessaire de la politique piémontaise depuis 12 ans ; et eni\Té de ses succès, s'écria enfin, jetant ce défi à notre année, à notre parole et à notre politique déclai'ée : « Il nous faut Rome pour capitale, et nous y serons dans six mois. »

« Et le Parlement, sanctionnant cette déclaration par un vote solennel, proclama Rome capitale de l'Italie (29 mars 1861).

« Voilà l'homme et voilà le gouvernement, qui, quelques mois après, ouvraient avec le gouvernement français les négociations qui ont abouti à la Convention du 15 septembre. »

Telle est la vraie figure de ce Cavour, que sir "Wilfrid Laurier a exalté comime l'un des quatre grands hommes de notre époque.

Ah 1 si le premier ministre (Laurier) avait le sens catholique, jamais une telle parole ne serait venue se placer sur ses lèvres, Cavour a été, dans notre siècle, un des plus malhonnêtes, un des plus perfides et un des plus pervers ennemis de l'Eglise. Durant sa campagne pour l'unification de l'Italie et contre le Pape, il a introduit dans la diplomatie

des procédés et des tactiques misérables qui feront la honte de notre âge. Et M. Laurier lui dresse un piédestal !

Ce que vous avez glorifié dans la personne de Cavour, sir \\ilfrid, c'est le mensonge, la déloyauté, la mauvaise foi, l'hypocrisie, la violence et la rapine. Ce sont les légations et la Romagne, les Marches et rOmbrie volées au Saint-Siège ; c'est Garibaldi soutenu dans ses invasions de bandit contre les Etats catholiques ; c'est Castelfidardo et Lorette, Lamoricière écrasé dans un guet-apens, Pimodan tué à la fleur de l'âge et de l'héroïsme, les soldats du Pape égorgés, Ancône bombardée, les Etats de l'Eglise inondés de sang et couverts de ruines, et tout cela en pleine paix, au mépris du droit naturel et du droit international.

Voilà l'œuvre dont sir \Mlfrid Laurier a osé célébrer le souvenir dans le Parlement Canadien.

Si le premier-ministre voulait entrer dans la voie, toujours épineuse, des comparaisons, que n'a-t-il choisi ses modèles dans des sphères plus hautes et plus pures ? Dieu m.erci, notre âge a connu des grands hommes d'une autre stature et d'une autre valeur morale que celle du piémontais Cavour. Sir Wilfrid aurait pu choisir entre les O'Connell, les Manning, les Donoso Cortès, les Windthorst ou les Garcia Moreno, qui tous ont mieux servi que Cavour la société et l'humanité. Il aurait pu surtout faire rayonner la pure et éclatante figure de cet homme au génie profond et lumineux, à la vaste science, maître dans les lettres et dans la diplomatie la plus haute, penseur, écrivain et politique sans supérieur, qui, de l'aveu des incroyants com.me des croyants, s'il n'était pas le vicaire de Jésus Christ sur la terre, serait encore le plus grand des contemporains. Nous avons nommé Léon XIIL

Léon XIII et Cavour ! Et, aux yeux de sir \Yilfrid, Cavour plus grand que Léon XIII !

Pauvre M. Laurier ! Comme l'homme véritable se démasque souvent chez lui ! Et comme le fond de son cœur paraît vite, lorsqu'il oublie son rôle !

p Tels étaient, et rien n'a changé en lui, les principes, les niodèles et les enthousiasmes de Laurier. C'était donc vraiment un comble stupéfiant de voir malgré ces compromissions publiques, M. Clappin, Salpicien et supérieur du Collège canadien de Rome, offrir à sir Wilfrid Laurier, en 1907, ce fameux banquet où le bon cardinal Vannutelli fit cet éloge pompeux et imm,érité du premier magistrat du Canada, arrivé à, combler ses vœux scms avoir rien

négligé de certains principes, c'est vrai ; mais seulement parce qu'il n'en fut jamais encombré, ni embarrassé. C'est donc à tort qu'on lui donnait ainsi un brevet de loyalisme envers l'Eglise qu'il n'avait, en réalité, jamais cessé de trahiT- !

Car enfin, et pour ne rappeller que celle-là pour le moment, l'accord Greenway-Laurier, qui instaura l'école neutre au Manitoba et en facilita l'extension à l'Alberta, à la Saskatchewan, au Keewatin, au grand dam des minorités catholiques et même des majorités, fut-ce autre chose qu'un parjure ou qu'une trahison, un marché odieux, conclu sous l'œil com.plaisant et satisfait des sociétés occultes qui devaient veiller à l'exécution des contrats !

Et qu'on ne s'imagine pas surtout qu'au Canada les victimes de ces compromis humiliants et honteux aient été unseulinstant dupes des histrions qui trafiquaient ainsi dans les coulisses^ à leur profit, des intérêts essentiels de la race franco-canadienne.

Ils furent pesés à leurs poids et stigmatisés selon leur mérite, en véritables traîtres qu'ils étaient ; la presse du jour les appelait « Laurier aussi bien que Tarte et les autres » « saltimbanques », sans le moindre ménagement. On leur rappela ce qu'ils promirent formellement s'ils arrivaient à prendre le lieu et place de sir Tupper qui voulait, lui, si sincèrement, le remédiai Bill; mais dont Laurier et ses acolytes empêchèrent le vote par la plus effrénée des obstructions, disant que la réparation offerte était insufffisante ; qu'ils demandaient et accorderaient bien mieux, dussent-ils exercer complet et entier le recours constitutionnel !

Ils succédèrent à sir Tupper, on le sait ; et les promesses de let veille s'évanouirent comme buée au soleil, laissant apparaître les défaillances dans toute leur nudité déconcertante.

Et le peuple désillusionné criait à Laurier sa détresse, disant : Vous avez foulé aux pieds toutes vos prom.esses, vous avez violé votre parole, vous avez menti à vos électeurs et au pays qui vous a confié ses destinées. Vous disiez :

« Si le peuple du Canada me porte au pouvoir, comme j'en ai la conviction, je réglerai la question des écoles à la satisfaction de toutes les parties intéressées. J'aurai avec moi dans mon gouver-

nement sir Olivier Mowat, qui a toujours été dans Ontario, au péril de sa propre popularité, le champion de ta minorité catholique et des écoles séparées. Je le mettrai à la tête d'une commission où tous les intérêts en jeu seront représentés^ et je vous affirme que je réussirai à satisfaire ceux qui souffrent dans le m.oment. Est-ce que le seul nom vénéré de M. Mowat n'est pas une garantie du succès de ce projet ?

« Et puis, en fin de compte, si la conciliation ne réussit point, j'aurai à exercer ce recours constitutionnel que fournit la loi, recours que j'exercerai complet et entier (1).

(1) En 1906, M. Laurier prononçait un grand discours dans un banquet triompha que donnait en son honneur le parti libéral à Québec.

Au cours de cette harangue, abordant la question des écoles, il faisait la déclara tion suivante :

« Sur ce point-là je n'ai qu'un seul mot à vous dire. Pendant la lutte j'ai souvent fait la promesse, parlant au nom de mes collègues du parti libéral, j'ai souvent déclaré que si l'électorat nous faisait Thonneur de nous mettre, nous, du parti libéral, à la tête du gouvernement, que je me flattais qu'avec le concours de mon ami sir Olivier MoA-at nous pourrions régler cette question en moins de six mois après que nous aurions pris le pouvoir, Messieurs, je ne suis pas en position de parler, ce soir, mais je puis dire ceci cependant. Si je ne suis pas en état, ce soir, de vous faire connaître complètement l'arrangement qui a été conclu entre le gouvernement de Manitoba et nous, je suis heureux de pouvoir vous dire cependant que je serai dans les limites de la promesse que nous avons faite.

« Il n'y a pas encore quatre mois que nous avons pris le pouvoir et avant que les six mois se soient écoulés nous aurons réglé cette question des écoles. (Hear, hear). Nous l'aurons réglée de quelle manière « Nous l'aurons réglée, messieurs, en donnant à la conscience les droits de la conscience ; nous l'aurons réglée de manière à ce que ceux qui croient à l'enseignement religieux dans les écoles auront satisfaction sur ce point. Nous avons obtenu de nos compatriotes du Manitoba, représentés parle gouvernement du Manitoi'a, toutes les concessions qu'un homme d'honneur et qu'un homme de conscience, quelle que soit sa religion, quelle que soit sa race ou sa nationalité, a le . droit d'exiger. (AppL).

Plus de six mois sont passés ! Plus de douze mois sont écoulés ! Des années se sont passées pendant que sir Wilfrid occupait le pouvoir ! Et la question des écoles n'a pas été réglée !

Sir Olivier Mowat, dont M. Laurier faisait sonner si haut le concours, sir Oliver sortit du gouvernement sans rien faire.

De sorte que de toute cette déclaration pompeuse du premier-ministre libéral. Il ne peste encore en 1912 que le souvenir d'une tirade sonore et creuse.

Qui pourrait prétendre que Zu. Laurier a tenu parole »

Nous savons bien que lui et ses thuriféraires ont soutenu que cette question brûlante avait été réglée d'une manière satisfaisante pour tous malgré la protestation des intéressés.

Cette prétention s'afficha dans un discours du Trône à Ottawa.

Sir Wilfrid eut l'audace alors de mettre les paroles suivantes dans la bouche du gouverneur :

" Immédiatement après la dernière session, le gouvernement du Manitoba fut invité à prendre part à une conférence avec mes ministres sur la question des griefs provenant de TActe de cette province relatif à l'éducation passé en l'année 1890. En ré-

Vous promettiez ainsi sans réticence :

1° D'instituer une comnnsgion d'enquête sur la question des écoles ;

2° De raettre sir Olivier !Mowât à la tête de cette commission ;

3° De nommer dans cette commission des représentants de tous les intérêts en jeu ;

4° De régler la question à la satisfaction de toutes les parties intéressées ;

5° D'exercer le recours constitutionnel complet et entier^ si Greenway ne rendait pas justice.

Qu'avez-vous fait ? nous vous le demandons : Avez-vous rempli votre promesse ?

Qu'ils soient juges tous les hommes intelligents et droits, libéraux ou conservateurs, et qu'ils disent si vous n'avez pas déshonoré votre parole.

Vous n'avez rien îait de ce que vous aviez promis ;

Pas de commi-sion ;

Pas de sir Olivier Mowat ;

Pas de représentants de tous les intérêts en jeu ;

Pas de satisfaction donnée à toutes les parties intéressées.

En un mot, mensonge et fourberie sur toute la ligne !

Voilà ce qu'était la position de M. Laurier en 1896.

Et quant à maître Tarte, voici, entre ving^t autres, une de ses déclarations :

« La Constitution s'applique à tous ! ^ous ne pouvoi-is céder

ponse à cette invitation, trois membres de ce gouvernement vinrent à Ottawa, et après des disctissions nombreuses et prolongées, les deux gouvernements conclurent un airangeineat, le meilleur qu'il fût possible d'oLlenir dans l'état existant de cette question irritante. J'ai beaucoup d'espoir que ce règlement mettra fin à l'agitation qui a longtemps troublé et retardé le développement harmonieux de notre pays... ? » •Ce règlement proclamé le meilleur possible par le discours du Trône de M. Laurier, en 1897, na rien réglé. La minorité catholique du Manitoba n'en voulut rien entendre. Les évêques déclarèrent qu'il ne pouvait être approuvé. Il ne rendait pas aux catholiques les droits qu'on leur avait enlevés ; il ne leur rendait pas non plus leur autonomie scolaire ; il ne leur rendait pas davantage leur bureau d'éducation indépendant ; il ne leur rendait ni leur surintendant catholique, ni leurs arrondissements catholiques ni leurs Uvres de classe catholiques ; ni leur privilège de n'être pas taxés pour le soutien des écoles protestantes. Il les laissait et les laisse encore à la merci d'un pouvoir arbitraire et d'une majorité hostile.

davantage en cette affaire des écoles du Manitoba ! Armons-nous résolument de notre droit et voyons où nous en som.mes au Canada.

« Voyons si la signature de la Reine vaut quand elle est au bas de documents qui assurent aux catholiques du Manitoba les prérogatives dont jouissent les protestants de la province de Québec ! »

« Nous ne pouvons céder davantage, disait encore Joseph- Israël en 1893.

Et en 1896, comme Laurier , il a tout cédé, trahissant la cause de ceux qu'il avait juré de défendre.

Trois fois il a violé sa parole, et trois fois il a menti.

Voilà l'homme dont M. Laurier fit l'éloge au banquet des traîtres.

Voilà l'homme à qui il remit le soin de rendre justice aux C8tholiques !

Voilà l'homme à la merci duquel il livra nos frèies rnanitobains !

Voilà l'homme qui promet aujourd'hui d'être généreux vers les catholiques !

Voilà l'homme que les libéraux acclamèrent et devant qui M. Robidoux, cette autre épave de la clique, ce revenant du régime ]\Iercier, ce futur chef des libéraux de Québec, est allé ignominieusement s'aplatir au Club Canadien.

Ainsi s'exprimait la presse :

Un correspondant bénévole du Canada, des mieux qualifiés ef de haute situation, nous écrit pour préciser maintes choses relatives à sir W. Laurier ce qui suit :

Mais avant d'aller plus loin, il convient de rappeler brièvement ce que c'est que la question des écoles du Manitoba.

Avant l'entrée du Manitoba comme province dans la Confédération canadienne, en 1870, les écoles confessionnelles y existaient. Les protestants avaient leurs écoles, et les catholiques aussi. Les catholiques soutenaient leurs écoles sans être obligés d'aider en quoi que ce soit au soutien des écoles protestantes. Après l'entrée du î\Iani1;oba dans la Confédération, la Législature

Manitobaine vota une loi (1871) établissant un système complet d'écoles confessionnelles. Les catholiques eurent en conséquence leur Comité d'éducation, leur surintendant, leurs inspecteurs, leurs municipalités scolaires, leurs livres. De plus, ils payaient leurs taxes scolaires pour le soutien de leurs propres écoles et ils recevaient du trésor public leur juste part des subventions pécuniaires de la province pour l'éducation.

Ce régime de justice et de liberté dura jusqu'en 1890, c'est-àdire près de 20 ans. Mais en 1890, un ministère libéral, le ministère Greenway, abrogea la loi manitobaine de 1871, abolit les écoles catholiques, enleva aux catholiques devenus la minorité son organisation scolaire, et décréta pour toute la province un seul système d'écoles publiques neutres.

Les catholiques réclamèrent contre l'iniquité de la loi de 1890. Ils s'adressèrent aux tribunaux ; ils firent connaître leurs griefs au gouverneur général en Conseil et au Parlement fédéral. En 1895, le gouvernement fédéral conservateur résolut de présenter une loi dite réparatrice^ loi qui devait rendre aux catholiques manitobains leur organisation scolaire d'avant 1890 : Comité d'éducation, surintendant, instituteurs, inspecteurs, livres. Cette mesure fut déclarée par Mgr l'archevêque de Saint-Boniface un « règlement substantiel, raisonnable et définitif de la question des écoles conformément à, la Constitution. » (Télégramme, 13 avril 1896).

Or, cette loi, véritablement réparatrice, sir Wilfrid Laurier et ses partisans résolurent d'en empêcher l'adoption. Des élections générales pour le Gouvernement fédéral eurent lieu en été de 1896. W. Laurier promit aux électeurs, s'ils le portaient au pouvoir, de faire mieux que le gouvernement conservateur, d'obtenir pour les catholiques du Manitoba « justice entière « au moyen de la conciliation ; et, si la conciliation ne réussissait pas, d'exercer « complet et entier le recours constitutionnel que fournit la loi «. (Discours de W. L., à Saint-Roch de Québec).

Eh bien, W. Laurier occupa le pouvoir de 1896 à septembre 1911, et cet honnête homme ^ ce « fin matois » n'a pas tenu sa

parole ni rendu justice ; il a biaisé, tergiversé, transigé : et il a fini par abandonner et sacrifier les droits des catholiques du Manitoba et même des nouvelles provinces d'Alberta et de Saskatchewan, n'hé.^itant point, pour cela, d'aller contre les directions des évêques et du Pape, et même d'usuiper un pouvoir souverain, un pouvoir que l'Angleterre s'est toujours réservé.

Maintenant quelques détails destinés à montrer commuent W. Laurier en est arrivé là. Notez d'abord un fait significatif : il fait connaître la mentalité de W. Laurier encore jeune avocat. Un jour, causant avec d'autres avocats, il lança un bien vilain mot contre la confession.

— « Mais, sais-tu bien, lui dit l'avocat Trudel (plus tard sénateur) que je pourrais te faire un m^auvais parti en faisant connaître cette parole injurieuse, au public ? »

— « Je dirais, répliqua W. Laurier, que tu es un sacré menieiir. »

— « ]\Iais tu communies à Pâques. »

— « Oui, mais c'est pour empâter nos habitants. »

Ce fait a été raconté par le sénateur Trudel lui-m.êm.e.

Et notons encore qu'en janvier 1895, le plus haut tribunal de l'empire, le Conseil privé d'Angleterre, déclara que les catholiques du Manitoba avaient droit d'en appeler au gouverneur général en Conseil au sujet de leurs griefs scolaires.

Avant d'assister à une assemblée politique aux Trois- Rivières, le 20 février 1895, W. Laurier alla, comme pour présenter ses hommages à Mgr Lailèche. Il fut question des écoles durant toute la conversation. L'évêque des Trois- Rivières montra que dans un pays mixte comme le leur, les écoles doivent en justice être confessionnelles, catholiques ou protestantes selon la profession religieuse des parents.

W. Laurier fit remarquer alors à l'évêque qu'il différait d'opinion avec Sa Grandeur ; car, ajouta-t-il, il y a une autre sorte d'écoles, les écoles nationales^ écoles communes à tous les enfants du pays, quelle que soit leur religion.

Mais alors, reprit Mgr Laflèche, vos écoles nationales seraient

des écoles neutres : or, il n'est permis à personne d'ignorer, à un catholique de votre position moins encore qu'à tout autre, que les écoles neutres sont condamnées par l'Eglise. Et Mgr Lailèche développa cette idée, puis rapporta à ses prêtres de l'évêché toute sa conversation avec W. Laurier, chef des libéraux. Le bruit se répandit bientôt que celui-ci voulait des écoles neutres pour le i\lanitoba. Ce bruit parvint aux oreilles de W. Laurier ; et lui d'écrire aussitôt une lettre publique di-ant que « si Mgr Lailèche a compris que le chef du parti libéral préfère les écoles neutres aux écoles libres (séparées). Sa Grandeur a donné à ses paroles une interprétation absolument fausse. Je regrette, dit W. Laurier, cette interprétation tout à fait contraire à mes convictions : et, le soir même aux Trois- Rivières et quelques jours plus tard à Saint- Jérôme, je me suis expliqué à ce sujet d'une manière qui ne saurait prêter à équivoque (1).

Lequel faut-il croire, Mgr Laflèche ou le chef libéral ? Le choix n'est pas difficile à faire. W. Laurier se montra, en cette circonstance, tel qu'il a toujours été, peu scrupuleux, prêt à nier aujourd'hui ce qu'il a affirmé hier ; il restait toujours le « fin matois ».

Le gouvernement conservateur, on l'a vu, proposa une loi réparatrice destinée à rendre aux catholiques Manitobains ce que le gouvernement libéral Greenway leur avait enlevé si injustement en 1890, et la loi réparatrice fut votée en 2® lecture — ce qui sanctionnait le principe du bill — par 112 contre 94. Notons, en passant, que W. Laurier chef de l'opposition libérale, et, à sa suite, 21 députés libéraux catholiques votèrent ensuite le rejet du bill réparateur.

Restait à examiner successivement les diverses clauses du bill en Comité.

Le projet de loi réparatrice était excellent : le R. P. Lacombe écrivait à W. Laurier, le conjurant de l'appuyer; et Mgr Lange-

(1) Voir l'Echo de Louiseville, du 29 juin 1895).

vin envoie cette dépêche au R. P. Lacombe : « La loi (projetée) est applicable, efficace et satisfaisante. Je l'approuve. Tous les évêques et tous les vrais catholiques devraient l'approuver. La vie est dans le bill... » M. Ewart, protestant, avocat des catholiques, et yi. le député Prendergast du ^Manitoba, avaient fait des déclarations absolument dans le même sens.

Voyons si \V. Laurier et ses partisans se ravisent ; s'ils ne sont pas réellement pour les écoles confessionnelles. Eh bien ! non. L'opposition libérale ne changea point : n'avait-elle pas au lieu de l'appuyer, proposé le renvoi du bill à six mois, c'est-à-dire la mort ignominieuse et l'enterrement honteux ?

Entre temps, la presse libérale, mettant les intérêts du parti aj-dessus de la justice, du Droit et de la Constitution, fait l'impossible pour défigurer le bill réparateur. Elle parle d'un désaccord parmi les catholiques, même parmi les évêques. Or, comme on peut lire, p. 6557 du Hansard^ un député du Manitoba, M. Larivière, ayant écrit à Mgr Langevin pour savoir si la rumeur du désaccord était fondée, en reçut cette réponse qui fut lue à la Chambre des Communes : « Aucun évêque ne diffère d'avec m^oi ; tous sont extrêmement sympathiques. Les catholiques qui combattent le bill trahissent la minorité catholique. »

Cette réponse, dit le Courrier du Canada, dut tomber comme du plomb fondu sur la tête de M Laurier et de toute sa cohorte de traîtres.

Le chef libéral et ses partisans vont-ils enfin renoncer à l'école neutre dite nationale et appuyer la loi réparatrice ? Voyons :

La durée légale du Parlement fédéral devait expirer le 25 avril 1896, à minuit. Les libéraux, leur chef en tête, renforcés de certains conservateurs fanatiques, c'est-à-dire des factions McCarthy, Wallace et .AIcNeil, résolurent de recourir à Vobstruction pour empêcher le bill réparateur de devenir loi : et ce moyen inique malheureusement leur réussit : des discours interminables commencèrent ; et \\. Laurier, ou si Ton veut, ses partisans libéraux, obéissant à un mot d'ordre de leur chef, parlèrent six jours

et six nuits sans interruption. (Voir Journal de la Chambre des Communes^ 1896, pp. 169, 170, 171).

C'est ainsi que le Parlement expirant, le bill réparateur, malgré tous les efforts de sir Charles Tupper, premier ministre du gouvernement conservateur, fut étouffé par l'opposition libérale.

Des élections générales pour le Gouvernement fédéral devant avoir lieu, la presse libérale redouble de zèle pour soulever l'opinion et répandre la calomnie contre les conservateurs et leur bill réparateur.

C'est alors, comme on l'a vu, que W. Laurier fit ses belles promesses de justice aux électeurs de Saint- Roch de Québec, en particulier ; citons encore ses paroles d'après ses propres oiganes. « Si, dit-il, le peuple du Canada me porte au pouvoir, etc., ».

Avant les élections, les évêques, qui. avaient toujours revendiqué les droits de la minorité manitobaine, publièrent un mandement collectif pour donner aux électeurs de la province de Québec une direction jugée par eux opportune et nécessaire :

« C'est pourquoi N. T. C. F., affirment-ils, tous les catholiques ne devront accorder leur suffrage qu'aux candidats qui s'engageront formellement et s ilennellement à voter au Parlement en laveur d'une législation rendant à la minorité catholique du ]Manitoba les droits scolaii'es qui lui sont reconnus par l'honorable Conseil privé d'Angleterre. Ce grave devoir s'impose à tout bon catholique et vous ne seriez justifiables ni devant vos guides spirituels ni devant Dieu lui-même de forfaire à cette obligation. »

Quel homme désirant sincèrement le règlement de la question scolaire, pouvait, dès lors, appuyer un candidat ayant déjà voté contre la loi réparatrice ? Qui a déjà trahi peut trahir encore.

h' Electeur de Québec, qui s'appelle maintenant le Soleil, cherche néanmoins à faire croire que les évêques étaient divisés. « Or, tous les évêques du Dominion n'ont qu'une même pensée ; ils sont tous unanimes » (sur cette question des écoles), dit Mgr Gravel, le 28 mai 1896, dans son serm^on à Sainte-Angèle de Laval.

Cependant les élections du 23 juin 1896 donnèrent à

W. Laurier une majorité totale de 35 et une majorité de 33 voix dans la seule province de Québec !

Voilà donc W. Laurier maître du Parlement fédéral : que va-t- 11 faire ? Va-t-il tenir ses promesses ? Nous allons voir.

Le nouveau gouvernement libéral d"Ottawa est établi avec W. Laurier à sa tête. Et voilà, que bientôt W. Laurier admet, dans son cabinet comme m-inistre, malgré les réclamations les plus énergiques de la part des catholiques, un certain Sifion, avocat de Winnipeg, fanatique irréductible qui s'était déjà distingué par ses violentes attaques contre la minorité manitobaine.

Toutes les craintes allaient être justifiées : car, dès novembre 1896, le public apprit que la législature du Manitoba se préparait à déposer, en vue de régler les difficultés scolaires, un amendement à sa loi des écoles. Voici les dispositions principales de ce projet, qui, en effet, obtint bientôt force de loi.

1° L'enseignement religieux pourra avoir lieu dans les écoles entre trois heures et demie et quatre heures de l'après-midi, sur la demande des parents.

2° Les élèves ne seront pas séparés par dénominations religieuses pendant le travail séculier de l'école.

3° Dans les écoles où il y aura 10 enfants dont le français ou toute autre langue que l'anglais sera la langue maternelle, l'enseignement sera donné à ces enfants dans leur langue maternelle et en anglais d'après le système bilingue.

Déjà l'on voit combien ce projet de loi était loin d'accorder ce que les catholiques du Manitoba demandaient en vain depuis 6 ans, savoir : leur autonomie scolaire, leur bureau d'éducation, etc.

De plus, nous l'avons dit, avant 1890, les catholiques du Manitoba n'avaient rien à payer à d'autres écoles que les leurs ; et ils avaient droit à leur juste part des taxes municipales et des subventions de la province pour l'éducation.

Les catholiques du Manitoba, d'après la nouvelle loi, restent sous le contrôle de la majorité protestante pour tout ce qui concerne les écoles.

La loi réparatrice des conservateurs, on Fa vu, devait rendre aux catholiques manitobains tout ce qu'ils avaient avant 1890 : le parti libéral s'y opposa, disant que cette loi ne leur donnait pas assez. « Et que veut-on nous donner aujourd'hui à la place,, demanda l'archevêque de Saint-Boniface ? Pas un seul de nos droits, pas un seul ! »

Songez-y donc ! Pour des enfants catholiques, des écoles dirigées, inspirées, surveillées, inspectées par des fanatiques qui cherchent à les corron^'pre depuis 1890 !

Et pourtant, c'est là le trop fameux règlement qu'on voudrait faire accepter, compromis qui restera célèbre sous le nom de règlement Laurier-Greenway, et qui, le 29 mars 1897, devint la loi du Manitoba par la volonté de la législature de cette province I

Tout ce que Laurier lui-même prétend avoir obtenu de Greenway, premier ministre Manitobain, c'est la demi-heure d'enseignement religieux à la fin de la classe de l'après-midi — encore cela pas tous les jours — avec l'enseignernent du français d'après la méthode bilingue. «N'est-ce pas là, écrit le Courrier du Canada^ une farce odieuse ? »

Mais devant l'attitude énergique des évêques et de la miinoiité catholique du Manitoba, Laurier se crut menacé d'un danger, d'une condamnation de son règlement par le Saint-Siège : et il eut vite recours à des manœuvres pour prévenir le coup. L'abbé J.-B. Proulx et ]M. Gustave Drolet, ancien zouave pontifical^ furent chargés de missions officieuses auprès des autorités romaines. En même temps, M. Chs Fitzpatrick, solliciteur général du gouvernement Laurier, se rendait aussi à Rome, où il eut des entrevues avec le cardinal Rampolla à qui, naturellement, il présenta les faits sous l'aspect le plus favorable à son maître M. Fitzpatrick obtint même une audience du Pape Léon XIII ; et il s'efforça de créer dans la Ville Eternelle un courant d'opinion favorable au règlement Laurier-Greenway. II demanda finalement l'envoi d'un délégué du Saint-Siège au Canada pour étudier la situation sur place.

Cette demande d'un délégué fut faite, non pas, comme dit

I\l. Th. Cliapais, p. 340 de ses Mélanges^ au nom de TI'. Laurier^ ou de son gouvernement, mais des députés catholiques libéraux du gouvernement d'Ottawa.

La demande était d'ailleurs appuyée par des Anglais d'Angleterre, de haute position, gagnés à la cause de W. Laurier par l'influence de M, Chs Russel, avocat anglais catholique, fils de lord Russell de Killowen, juge en chef d'Angleterre. ]\L l'avocat, Chs Russell, dont M. Chs Fitzpatrick s'était assuré le concours fit même le voyage de Rome et plaida chaleureusement la cause de ses clients canadiens. Bref, les démarches risquées des libéraux furent encore couronnées de succès, comme le dit fort bien M. Th. Chapais ; et Léon XIII, en présence d'affirmations contradictoires, — car les évêques s'étaient aussi fait entendre — nomma un délégué apostolique chargé d'aller au Canada se renseigner de visu et de lui faire ensuite rapport. Le choix du Saint- Père tomba sur ^Igr !Merry del Val, jeune prélat du Vatican, qui avait eu en Angleterre pour condisciple ]\I. l'avocat Chs Russell.

Mgr Merry del Val (voir tome VII des Voix Canadieîines), arriva au Canada à la fin de m.ars 1897 : déjà le règlement Laurier- Greenway avait été soumis à la législature du ^lanitoba et allait devenir loi le 29 mars : comme si on avait eu hâte de mettre le délégué du Saint-Siège en face d'un fait accompli.

Notez que W. Laurier s'était bien gardé de demander luim.ême un délégué ; il voulait rester libre, lui, « le fin matois », d'accepter, ou non. la direction que donnerait le Pape.

Mais, dès c{u"il fut acquis qu'un délégué du Saint-Siège allait être nommé pour le Canada, un catholique notable de Québec adressa à un dignitaire ecclésias+ique de Rome cette dépêche

« A. X. X., Rome, Italie.

« Nouvelle répandue ici que le délégué est nommé par le Saint- Père au sujet affaire écoles Manitoba.

« Des libéraux importants affirment qu'il vient pour faire accepter règlement scolaire et blâmer les évêques. Voulez-vous prendre renseignements certains et nous les envoyer ?

« Notre population veut être renseignée d'une manière exacte. » Cinq jours après fut reçue la réponse :

« A. C, Québec.

« Mgr Raphaël Merry del Val est nommé délégué apostolique au Canada.

« Sa mission ne consiste pas à tâcher de faire approuver le règlement scolaire fait par M. Laurier avec le Manitoba.

« Ce règlement est inacceptable ; Rome le condamne ; et le Saint-Père ne peut pas transiger sur ce point. La Sacrée Congrégation de la Propagande ne peut approuver ce prétendu règlement, qui est contraire à la doctrine catholique.

« Le Saint-Père et le Cardinal Préfet ont déclaré à plusieurs évêques canadiens, notamment à Mgr Langevin et à Mgr Bégin, que ce prétendu règlement ne pouvait pas être accepté ; et ils les ont engagés à le combattre...

« L'honorable M. Fitzpatrick est venu ici comme ministre du gouvernement canadien : il était porteur d'une requête signée par les députés catholiques libéraux du Parlement canadien demandant la nomination d'un délégué. Il a représenté : 1° Qu'il était possible pour ce délégué d'obtenir plus que ce que Greenway avait accordé ; 2° Que cette question menaçait de soulever les protestants et d'amener un trouble considérable et un conflit sérieux entre les diverses nationalités et croyances ; 3° Que le jugement du Conseil privé était mal interprété par vos évêques et qu'il n'ordonnait pas le rétablissement des écoles séparées comme elles existaient avant 1890 ; 4° Que certains membres du clergé étaient tombés dans des excès regrettables qui menaçaient de détruire la paix religieuse au Canada.

« En présence de ces représentations, le Saint-Siège a nommé Mgr Merry del Val dans le but d'arriver, par la diplomatie et une mission de paix, à un règlement acceptable à la minorité cathalique manitobaine. En d'autres termes, le délégué va au Canada pour prêter main-forte aux évêques, afin qu'ils obtiennent les concessicns que le Saint-Siège désire.»

Mgr Meriy del Val passa trois mois au Canada : et, comme dit M. Th. Chapais, il visita Québec, Montréal, Ottawa, Winnipeg ; réunit les évêques canadiens et conféra avec eux ; eut des entrevues avec les ministres fédéraux ainsi qu'avec beaucoup de membres du clergé et de laïques. Des pourparlers importants eurent aussi lieu entre lui et sir Wilfrid Laurier, et probablement entre celui-ci et M. Greenway, le premier ministre manitobain, comme le dit encore M. Th. Chapais.

Bientôt la presse libérale commença à faire circuler des rumeurs de compromis : mais ces rumeurs durent cesser lorsque Mgr ]\Ierry del Val, avant de retourner à Rome, écrivit à Mgr Langevin une lettre d'adieu destinée en même temps à tous les catholiques canadiens.

Dans cette lettre, Mgr Merry del Val disait qu'il allait porter à Léon XIII le résultat de ses investigations ; qu'il fallait s'abstenir de toute agitation sur la question scolaire et attendre avec pleine confiance la direction sainte et sage que le vicaire de J.-C. ne manquerait pas de donner.

En effet, au commencement de janvier 1898, paraissait l'Encyclique Affari vos^ datée du 8 décembre précédent, que le Saint-Père Léon XIII adressait aux Canadiens pour leur donner la direction attendue (nous avons donné les proncipaux points de cette Encyclique qui approuve la conduite des évêques et blâme tous les Canadiens). En effet, l'enseignement religieux à donner aux enfants est une obligation imposée par la loi naturelle, qui, par conséquent, regarde tous les Canadiens sans exception — mais Léon XIII blâme surtout les catholiques de ne s'être pas tous unis pour la défense d'une telle cause :

« Nous ne pouvons toutefois dissimuler la vérité : la loi que l'on a faite dans un but de réparation est défectueuse, imparfaite, insuffisante. »

Le Pape prit occasion de cette Encyclique pour déclarer ce que doivent être des écoles catholiques.

Et vers la fin de l'année 1911, nous le demandons, qu'avaitiait sir Wilfrid Laurier, encore premier ministre du Gouvernement

fédéral ? Qu'avait-il fait pour tenir sa promesse de 1896 ? Qu'avait-il fait pour rendre leurs droits aux catholiques du Manitoba ? Rien : ou plutôt, il prétendait, le « fin matois », avoir réglé la question scolaire à la satisfaction de tous.

Longtemps sir W. Laurier ne souffla mot, du moins en public, de la question scolaire : il se contenta de faire répéter par ses organes et ses partisans que la question scolaire du Manitoba était réglée. Mais voilà qae sir W. Laurier parle pour la première fois de la question en septembre 1899, dans son discours de Drumondville. Entendez-le ; nous citons de son organe, la Patrie :

« Vous savez qu'en 1896 une question irritante jetait le trouble dans le pays. C'était une question où la religion et la politique étaient confondues. La solution de cette question exigeait les plus fortes qualités chez un homme d'Etat. L'ancienne administration (des conservateurs) prétendait régler cette question par la présentation d'un bill appelé réparateur, mais qui ne réparait rien du tout. Ce bill, d'un autre côté, était de nature à irriter la population d'une province sœur. La mesure échoua, et nous arrivâmes au pouvoir. Nous avons promis de régler la question en six mois. Vous êtes témoins que cette promesse a été remplie à la lettre. La question des écoles n'existe plus, bien que nos amis les bleus (les conservateurs) cherchent à la remettre sur le tapis. »

Etail-il possible de pousser plus loin l'audace et l'impudence ?

Le chef libéral, on ne l'a pas oublié, avait promis d'obtenir justice pour les catholiques manitoba ins au moyen de la concilialiation, et, si la conciliation ne réussissait pas, d'exercer « complet et entier le recours constitutionnel que fournit la loi. » (Discours de W. L. à Saint Roch de Québec).

Sir W. Laurier avec ses partisans libéraux s'était moqué de la justice, du droit naturel, de la Constitution, du droit international, des évêques et même du Pape dans la question des écoles du Manitoba : et voilà qu'en 1905, tout cela, sir W. Laurier, n'hésite pas à le fouler encore aux pieds, dans l'organisation de nouvelles provinces d'Alberta et de Saskatchewan, provinces où les catholiques sont laissés à pea près dans le même état, pour les

écoles, que les catholiques da ^ianitoba. Dans l'opposiion, en 1912, à regard du Keewatin, il ne se démentira pas en son attitude hostile et perfide. Il dira n'avoir rien à regretter, ni rien à amender dans sa conduite passée.

W. Laurier osa même dire à Léon XIII qu'il n'avait pu faire davantage pour les catholiques du Manitoba ; et il chercha sans doute à faire croire la même chose à Pie X en 1907, pour les catholiques d'Alberta et de Saskatchewan.

On Ta vu, le « fin matois » que fut W. Lauiier dès sa jeunesse, il n'a cessé de l'être toute sa vie ; il pense que cela lai réussira pour revenir au pouvoir et y finir sa carrière funeste à tant d'intérêts qui auraient dû lui tenir à cœur et qa'il a constamment trahis. Aussi le vieil évêque des Trois Rivières, Mgr Laflèche, avant de partir pour sa tournée pastorale, en 1898, s'était bien proposé de dire clairement à ses diocésains ce qu'il fallait penser de ce persécuteur de l'Eglise. On chercha à détourner Sa Grandeur d'un tel dessein. Et, en effet, au Cap de la Madeleine, la première paroisse qu'il visita, le grand évêque garda le silence sur la politique libérale, anticonstitutionnelle et ajatichrétienne de W. Laurier : mais il s'en repentit aussitôt ; et il ne put fermer l'œil à la pensée qu'il avait commis une lâcheté .Aussi, dès la parois-e suivante, Champlain, il parla comane il avait d'abord résolu de le faire. Des sténographes vinrent de suite de Québec pour noter ses paroles et signaler ou plutôt dénaturer ses dires dans la presse libérale : ce qui ne l'empêcha point de continuer. Et il continua dans chaque paroisse jusqu'à la fin, jusqu'à sa mort, arrivée le 14 juillet 1898. Déjà Mgr Laflèche avait reçu des lettres de félicitation de plusieurs personnages considérables,, entre autres des évêques de Saint Hyacinthe, de Sherbrooke, etc. Et c'est alors, avant d'expirer, qu'il fit dire à Mgr Bégin, administrateur du diocèse de Québec, qu'e;z jace de la mort, il ne regrettait aucune de ses paroles concernant les écoles du Nord Ouest.

On a remarqué que W. Laurier n'ouvrit jam.ais la bouche pour défendre les droits pourtant si évidents des catholiques, mais qu'il prêta toujours une oreille attentive aux récriminations de-

-leurs ennemis. La défense cependant était d'autant plus facile que bon nombre même de protestants étaient prêts à les appuyer devant les Chambres et dans la presse : si bien que sir W. Laurier fut obligé d'avouer lui même un jour qu'il aurait pu faire triompher la cause catholique, s'il l'eût voulu.

Retenons donc, pour sa condamnation, cet aveu: Il ne l'a pas voulu !

Et maintenant une question se pose : Le ministre Greenway, le tyran du Manitoba d'une part, et W. Laurier de l'autre, se rendaient-ils compte exactement des choses, avaient-ils conscience de leur félonie ?

Comment en douter ?

En ce qui concerne Greenway « ce vulgaire hâbleur politique » comme le qualifiait Joseph Israël Tarte, lui-même, il fit en son temps, pour arriver à ses fins, toutes les déclarations imaginables sans qu'il y attachât d'autre importance que le bénéfice personnel qu'il en pouvait tirer. Nous avons donné dans le tome VII des Voix Canadiennes et sous la signature de Mgr Taché l'affidavit ■du P. J. Allard 0. M. I. vicaire général^ où sont remémoré et certifié les promesses fallacieuses de Greenway et aussi celui de W. F. Alloway qui confirme le précédent, deux documents absolument irréfutables et écrasants pour cet homme d'Etat qu'ils flétrissent à jamais.

En 1888, le gouvernement Harrison, conservateur, étant tombé par suite de la défaite de M. Burque, secrétaire provincial, à Saint François Xavier, défaite qui avait été obtenue grâce aux promessesquefit M. Martin de ne pas toucher auxécoles séparées et à la langue française, M. Greenway, libéral, appelé à former un cabinet avec une majorité douteuse, avait absolument besoin du concours de l'élément français et catholique. Pour l'obtenir, il s'adressa à Mgr Taché, lui mêm.e, et lui fit les promesses les plus formelles de respecter les écoles séparées, la langue française et les divisions électorales françaises.

Arrivé à ses fins, il oublia cette démarche et ces promesses^ il renia tout.

Il avait juré de maintenir les écoles catholiques. Il les abolit et les spolia.

Il avait juré de respecter l'usage officiel de la langue française. Il la supprima, en dépit de la Constitution.

Il avait juré de pas toucher aux divisions électorales françaises. II les remania les joignant à des districts anglais pour les réduire à l'impuissance politique.

Il avait promis trois fois, des choses essentielles, il faillit trois fois sans nécessité. Cet homme était donc pire qu'un « hâbleurpolitique, il fût un traître conscient et un parjure à intentions mauvaises, préméditées.

Et Lau'ier, valait il mieux que Greenway ?

Il nous semble que, plus haut placé que lui et en mesure de dicter à son subordonné de Winnipeg des mesures équitables, parce qu'il s'en est abstenu oa par faiblesse certaine, o j par compromission manifeste, ou pour le tout réuni, il a endossé des responsabilités plus grandes que certains comparses de province. Il fut par là même plus coupable que tous, pire aussi que l'instigateur lui-même des mesures iniques qui, généralisées dans la suite, oppriment maintenant la minorité catholique de plusieurs provinces.

Anticipons encore sur les événements. Pour mieux établir les complicités et répartir les responsabilités, il faut les surprendre à leurs origines et en suivre, avec les faits rendus nécessaires, les développements qui ^:^eront incriminés dans la suite. ■ Après les spoliations et les dénis de justice commis dans le Manitoba avec le consentement de Laurier, l'œuvre néfaste à la religion catholique et à la race française, s'étend, devient en quelque sorte fédérale par le haut patronage de Laurier, premier ministre qui s'en fait un titre de gloire et une raison d'inamovibilité au poste où l'avait placé la confiance des ennemis de l'Eglise et des... Canadiens-Français.

Ayaîit sans grands dépens abouti à Winnipeg, bien en place, convenablement compromis pour rester au pouvoir et capable de rendre les services qu'il devait à ses maîtres occultes, le 21 fé-

vrier 1905, Laurier présentait à. la Chambre des Communes d'Ottawa deux projets de loi identiques, mais dont l'un érigeait l'Alberta en province distincte et autonome, et dont l'autre faisait la même situation à la Saskatchewan.

Pour ce qui touchait à, la question scolaire dans l'une et l'autre de ces deux nouvelles provinces, en souvenir et par extension de ce qui s'était perpétré dans le Manitoba, la Constitution à leur octroyer contenait la clause raisonnable et conforme aux traités de paix et de confédération suivante :

« 16. Les dispositions de l'article 93 du « British North America Act », 1867, s'appliquent à la dite province comme si, à la date de l'entrée en vigueur de la présente loi, le territoire y compris était déjà une province, l'expression « union », au dit article, étant tenue pour signifier la dite date.

« 2. Subordonnément aux dispositions du dit article 93 et en continuation du principe ci-devant consacré par « l'Acte d'es territoires du Nord-Ouest », il est édicté que la législature de la dite province rendra toutes les lois nécessaires au sujet de l'Instruction publique, et qu'il y sera toujours décrété (a qu'une majorité des contribuables d'un district ou d'une division de la dite province, ou d'une partie ou subdivision de ce district ou de cette division, quel qu'en soit le nom, peut y établir les écoles qu'elle jugera à propos, et imposer et percevoir les taxes nécessaires pour ces écoles, et b) que la minorité des contribuables de ce district ou de division, qu'elle soit protestante ou catholique romaine, peut y établir des écoles séparées et imposer et percevoir les taxes nécessaires pour ces écoles, et c) que dans ce cas les contribuables qui établiront ces écoles séparées protestantes, ou catholiques romaines ne sont assujetis qu'aux taxes qu'ils s'imposeront eux-mêmes à cet égard.

« 3. Dans la répartition des deniers publics par la Législature en aide de l'instruction, et dans la distribution de tout argent versé entre les mains du gouvernement de la dite province et provenant de la caisse des écoles établies par « l'Acte des terres fédérales », il y aura aucune inégalité ou différence de traitement

entre les écoles publiques et les écoles séparées, et ces fonds s'appliqueront au soutien des écoles publiques et des écoles séparées en parts proportionnelles équitables. »

Rien à reprendre dans ce texte puisque la clause 16 reproduit purement et simplement la clause 11 de l'Acte des Territoires du Nord-Ouest de 1875, telle qu'elle est encore en vigueur et telle qu'elle figure au chapitre l des Statuts Revisés du Canada, clause 14.

Donc, pas de difficultés pour se conformer à des Actes publics, antérieurs, ayant force de loi et d'application constante. Pour les combattre il fallait déroger, abroger, forfaire. Ce n'était pas pour arrêter les acolytes de Laurier, ni Laurier lui-même qui ne demandait qu'à subir la contrainte des siens.

Le grand jeu de Winnipeg allait recommancer. Laurier voulait le bien, la justice, la légalité: c'était son rôle, parce que ses électeurs Canadiens étaient honnêtes, catholiques et français et il fallait s'en assurer l'appui et la fidélité.

Mais l'autre rôle, le mauvais était donné à l'élément anglais qui tenait la scène avec lui. Le vertueux Laurier allait se faire tenter et contraindre publiquement. Sifton, le fameux Sifton, qui fut déjà le premier piston de la comédie de Winnipeg, jeta les premières notes discordantes et convenues, il donna sa démission ; et vite pour l'appuyer Fielding, trombone, menaça de prendre la clef des champs. Le Glohe faisant office de tambour n'entendait pas que passât une clause assurant aux catholiques des Territoires la continuation de leur sytème d'écoles confessionnelles ou séparées.

Les fanatiques ainsi étaient en scène, comme Martin et Greenway s'y mirent à Winnipeg de même façon, pour les mêmes raisons, aux m.êmes fins. Etaient-ils au moins fondés en leurs récriminations !

Nullement, et pour preuve cette déclaration officielle,publique « après étude approfondie » du sujet, avec une opinion nette et très « arrêtée » de M. Fitzpatrichk, ministre fédéral de la Justice, sav tir :

« Le premier article 16, avait pour but de confirmer la minorité dans la possession des droits dont elle jouit. Cet article 1^^" :

« 1^ Appliquait l'article 93 de l'Amérique septentrionale anglaise à la province, comme si cette dernière était une province régulièrement constituée, entrant dans l'union à l'époque de la promulgation de la présente loi.

« 2^ Remettait en vigueur l'article 11 de l'acte des territoires du Nord Ouest de 1875.

« 3° Pourvoyait à la continuation aux écoles de la minorité de l'octroi scolaire donné par les Territoires ou par leur entremise.

« Signé : Chs. Fitzpatrick, « Ministre de la Justice. »

Qu'en pensait Laurier lui-même ? La même chose apparemment puisqu'il disait :

« Je ne viens pas ici en ce moment préconiser l'établissement des écoles confessionnelles, à titre de proposition abstraite, non, mais nous avons incorporé dans la mesure législative à l'étude deux propositions : l'une portant que la minorité a le pouvoir d'établir ses propres écoles, et l'autre qu'elle a droit à une part des deniers publics. \'oilà la loi en vigueur, aujourd'hui, loi (de 1875) d'accord avec la constitution qui nous régit...

« J'appelle l'attention de la Chambre sur le fait que la loi de 1875 a édicté certaines prescriptions qui liaient les pouvoirs législatifs. Ces prescriptions portaient que la minorité ou la majorité dans tout district scolaire aurait le pouvoir d'établir le régime scolaire qu'elle jugerait bon. »

Donc en basant sa législation de 1896 sur cette loi de 1875, Laurier aurait maintenu et assuré aux catholiques du Nord-Ouest l'existence de leurs écoles confessionnelles.

Sans déchaîner une opposition irréductible et aliéner sa clientèle électorale, Laurier n'aurait pu présenter un projet de loi différent, ni tenir un autre langage. C'est l'habile homme qui présentait le plastron, appelant les coups, tout prêt à parer à côté et de composer selon besoin ou convention préalable.

Les polémiques allèrent donc leur train ordinaire et prévu durantun mois et, bien en forme déjàjLaurier avait remanié sa clause 15, si honnête au début, et Pavait remplacée par la clause 17, de la loi aujourd'hui en vigueur, ainsi conçue :

« L'article 93 de l'Acte de l'Amérique du Nord, 1867, s'appliquera à la dite province, en substituant le paragraphe suivant au paragraphe 1 du dit article 93.

« 10 Rien dans ces lois ne devra préjudicier à aucun droit ou privilège au sujet des écoles séparées dont jouira toute classe de personnes à la date de la passation du présent act e, aux termes des chapitres xxix et XXX des ordonnances des Territoires du Nord-Ouest passées en l'année 1901, ou au sujet de l'instruction religieuse dans toute école publique ou séparée ainsi que prévu dans les dites ordonnances.

« 2^ Dans la répartition par la législature ou la distribution par le gouvernement de la province de tout argent pour le soutien des écoles organisées et tenues conformément au dit chapitre xxix où à tout acte qui le modifiera ou lui sera substitué, il n'y aura aucune différence de traitement à l'égard des écoles d'aucune classe décrite dans le dit chapitre XXIX.

« 3^ Là où l'expression « par la loi » est employée dans le § 3 du dit article 93, elle sera censée signifier la loi telle qu'énoncée dans les dits chapitres xxix et xxx, et là où l'expression « lors de l'union » est employée, dans le dit § 3, elle sera censée signifier la date à laquelle cet acte est venu en vigueur. »

Quelle différence, direz-vous ?

Voici: la première clause 16, que celle-ci a remplacé, rééditait la loi fédérale de 1875 et la prenait comme base des droits et des pri^^lèges dont il s'agissait de consacrer l'existence en faveur des catholiques du Nord-Ouest.

La présente clause (17) abandonne la loi fédérale, s'en détache complètement pour se greffer sur les ordonnances scolaires de 1901.

Ce sont ces ordonnances qui déterminent la nature et l'étendue des droits que possèdent actuellement les catholiques des Territoires.

Laissons, M. Fitzpatrick, ministre de la Justice, lui-même, nous expliquer, dans le document officiel qu'il a présenté à la Chambre des communes en 1905, la profonde différence qui existe entre la clause 17 de la loi actuelle et la clause 16 du projet de loi d'abord présenté par i\L Laurier.

« Le but de l'article que l'on propose de substituer au premier article 16 est de limiter les droits et privilèges de la minorité à ceux qui lui sont conférés par les chapitres xxix et xxx des ordonnances, à V exclusion des droits et privilèges garantis soit par l'article 11 de l'acte de 1875 du Nord-Ouest, ou par toute autre loi en vigueur dansles Territoires concernant n'importe quelle espèce d'écoles.

« Les différences dans les droits et privilèges d'après T article 11 de

l'Acte de 1875 des Territoires et d'après les ordonnances, chapitre xxix et XXX, sont les suivantes :

1"^ Article 11, Acte 1875, donnant à la « majorité des contribuables de n'importe quelle partie des territoires du Nord-Ouest le pouvoir d'établir le système d'écoles qu'elle jugera nécessaire » « et à la minorité des contribuables dans n'importe quelle partie des Territoires d'établir des écoles séparées protestantes ou catholiques. »

« Le sens de cet article a été expliqué dans les premières ordonnances scolaires.

« D'après les ordonnances actuelles, chapitre xxix et xxx, les écoles publiques sont les écoles de tous les contribuables de sorte que par ces ordonnances trois genres d'écoles seulement sont autorisées, savoir : a) Ecoles (non confessionnelles( publiques ; b) Protestants séparées ; c) Catholiques romaines séparées. Un district d'école séparée ne peut être établi que dans un district d'écoles publiques déjà existant.

« 2° En vertu des ordonnances, il n'existe ni droits ni privilèges aux écoles séparées, comparés aux écoles publiques ; excepté le droit initial d'effectuer la séparation...

« Signé : Chs. Fitzpatrick,

« Ministre de la Justice. »

C'est donc tout autre chose ; un complet abandon des droits et privilèges des minorités. Pensez-vous que cet abandon, cette défaillance, cette trahison de Laurier a été irréfléchie, inconsciente. Ne le croyez plus puisque le 8 juin 1905, il avoue textuellement et publiquement ce qui suit à la Chambre des Communes :

« La différence qui existe entre les deux articles 16, le premier et le second, est la suivante : le premier article 16 rétablissait la loi de 1875 qui reconnaissait à la minorité catholique, j'imagine, — le droit de diriger l'enseignement profane ainsi que l'éducation religieuse, tandis que l'article nouveau confirme la loi actuelle des Territoires, l'ordonnance de 1901 qui donne à l'Etat la direction exclusive de l'instruction profane et à la population la haute main uniquement sur l'enseignement religieux depuis trois heures et demie de relevée. Voilà la différence es3entielle entre le pre-

mier article et le nouveau. Quant à moi, j'ai accepté le nouvel article 16, (devenu la clause 17 de la loi) sachant que par là, je privais mes coreligionnaires d'une partie des droits qu'ils croient avoir à l'heure qu'il est. Lorsqu'il en sera temps, j'expliquerai pourquoi. » {{Hansard de 1905, colonne 7307).

Voyons donc comment ce triste sire s'expliqua sur sa forfaiture : ''

« Voici quelle est l'attitude du gouvernement ; la minorité prétend que la loi de 1875 l'autorisait à faire elle-même le choix des livres de classe de ses écoles ; elle prétend aussi, ainsi que l'étahlit la correspondance déposée sur le bureau de la Chambre, avoir droit à un Conseil séparé de l'instruction publique. Ce droit, elle Fa ou ne l'a pas, et c'est dans le but de dissiper toute équivoque que nous avons laissé cet article de côté et en avons adopté un autre. »

« Puisque depuis quatorze ans la minorité croit avoir été dépouillée de son droit et que, dans le but d'assurer le maintien de la paix et de l'harmonie, elle a fait le sacrifice de ce droit et s'est soumise à un régime qui a donné satisfaction à chacun, cela constitue, selon moi, une excellente raison de dissiper toute équivoque à cet égard, de tirer les choses au clair et de légiférer en conséquence. »

(Hansard, de 1905, col. 7.316).

C'est-à-dire que pour dissiper les doutes et même les certitudes qu'on pourrait avoir au sujet des droits de la minorité, le premier-ministre, avec un cynisme révoltant, déclare, par une loi, que les prétentions de la minorité sont désormais choses prescrites.

Il veut dissiper les équivoques possibles et tirer, comme il le dit, les choses au clair et légiférer en conséquence et il met de côté la loi fédérale et très constitutionnelle de 1875, pour adopter comme base de sa législation nouvelle les ordonnances inconstitutionnelles et vexatoires de 1901.

D'où il résulte sans contestations possibles, qu'arbitre et maître de la situation, alors qu'il pouvait faire accorder aux catholiques et français, ses coreligionnaires et compatriotes, la plénitude de leurs droits, inscrits dans les traités et la Constitution, c'est-à-dire leurs écoles confessionnelles et le libre usage de leur langue dans les écoles et devant les tribunaux, et cela uni-

quement en appliquant la loi de 1875, alors en vigueur, Laurier, le Grand Canadien, qui ne fut qu'un érninent renégat, écarta cette loi tutélaire de 1875 pour adopter, consacrer et généraliser la législation d'exception et de spoliation forgée par les sectaires Manitobains.

Et, pour ce motif, nous unissant à toutes ses victimes quiréclamèrent et demandent encore justice et réparation, nous accusons Laurier, comme nous avons chez nous accusé Waldeck- Rousseau i t Combes pour des causes qui ne manquent pas d'analogie, d'avoir par sa législation inconstitutionnelle de 1905, approuvé et légalisé le vol commis au préjudice de ses compatriotes et coreligionnaires et d'avoir lui-même, d'un cœur léger, aggravé l'attentat dont ils furent déjà les intéressantes victim.es.

Nous disons qu'il a aggravé l'attentat parce qu'il a remplacé dans la loi les mots écoles confessionnelles qui donnaient avec une destination spéciale des droits particuliers aux écoles delà minorité dissidente, par les mots écoles séparées qui perm.ettaient d'acheminer les anciennes écoles confessionnelles vers V école neutre et nationale, sans privilèges garantissant le libre enseignement de la langue et de la religion propres aux minorités ; c'était la première manifestation des velléités menant à la laïcité scolaire, à l'unité morale, par l'affranchissement des esprits et la libération des consciences des préjugés religieux 1

Et de fait, aujourd'hui ces nouvelles provinces ne connaissent plus que l'école neutre où Dieu est admis avec circonspection à l'heure où les esprits sont las et distraits, et à la condition qu'il se fasse petit et ne soit plus encombrant.

Voilà en quelques mots le résumé de l'œuvre criminelle du Grand Canadien qui a rallié autour de lui les sans- Dieu et les sans-Patrie de droite et de gauche, et promit à l'ennemi occulte de faire prévaloir sa cause s'il arrivait et demeurait au pouvoir.

L'ennemi de sa race lui donna le pouvoir et Laurier pour s'acquitter donna aux siens des fers à jamais.

Ainsi donc, faire désormais l'historique des Ecoles du Nord- Ouest, c'est écrire surtout l'histoire des désastres des franco-canadiens voulus par l'homme qu'ils s'oublièrent jusqu'à le proclamer le premier d'entre eux par le talent comme par l'honneur ; il le sera, mais par l'énormité de ses défaillances irréparables.

RAISONS D AGIR ! CODE SCOLAIRE ET REFLEXIONS QU'iL SUGGÈRE

Jusqu'à l'avènement du parti libéral aux affaires publiques, les évêques, au milieu de leurs peuples, avaient été des chefs vénérés et écoutés. Après avoir prié et s'être concertés, ils indiquaient à leurs ouailles les voies à suivre et on accueillait leurs conseils respectueusement, sans résistance. Mais Laval avait sur ces entrefaites émis des prétentions, -accompli son œuvre détestable ; Laval avait déformé les esprits et diminué les pasteurs responsables dans le cœur et dans l'esprit des catholiques que Taschereau, d'autre part, par ses manœuvres condamnables, avait grandement scandalisé. Un scepticisme obséquieux envahissait alors les classes dirigeantes, tandis qu'un certain découragement accablait les masses. Quand il fallut enfin donner du collier, les efforts se dispersèrent et la bataille fut perdue lamentablement.

Mais, objectera-t-on, voyez nos libertés, nos œuvres, notre prospérité ; Laurier, gouverna sans opposition, constatez-le ; et nous, canadiens-français, nous avons triomphé en lui et voulons revivre avec lui.

Ce sont là apparences et illusions. Le sépulcre fut éclatant, c'est vrai ; mais c'est parce qu'il était très soigneusement blanchi. Quant à cette prospérité qui fait l'orgueil des faibles et des esprits mal informés, nous y voyons plutôt cette étrange fortune du fUs prodigue qui dissipe à la fois, dans ses folies, le capital acquis par

ses pères et les revenus décroissants que lui valent encore les restes dépréciés d'un passé honorable malgré lui.

Est-ce qu'aujourd'hui au Canada, comme dans le vieux monde, les ordres des évêques ne sont pas accueillis en documents humains qu'on pèse avec soin, qu'on discute avec passion, et qu'on n'admet que dans la mesure pratique que tolère l'intérêt !

Remarquez-le et retenez-le bien : Dans de pareilles dispositions, dues à Laval et à Laurier, lorsque nous verrons posée la question scolaire pour l'Alberta, pour la Saskatchewan et finalement pour le Keewatin, comme elle le fut précédemment pour le Manitoba, nous n'entendrons plus seulement le cri d'alarme d'un ou de plusieurs évêques ; mais la voix unanime de tout l'épisoopat canadien, et celledeTaschereauy sera mélangée enfin. Mais les députés catholiques dont on aura diminué la confiance, le respect et la foi, en bloc sauf 7, voteront avec Laurier à l'encontre des vœux des évêques et des intérêts majeurs de TEglise. Amère déception, sans doute, désillusion profonde, à coup sûr ; coup de foudre, si vous le voulez, dont les échos lamentables et vengeurs se répercuteront de loin en loin et poursuivront implacablement jusqu'au delà de leurs tombes le Cardinal Taschereau et les Hamel qui l'aidèrent à libérer les consciences des devoirs de la Foi !!! Par contre, cette aventure pitoyable qui couronnait misérablement les doctrines chères à Laval, fut la justification douloureuse mais éclatante des paternelles alarmes du vieil évêque des Trois- Rivières et de ses compagnons d'armes. Les longs efforts de Mgr Laflèche, stérilisés, comme nous l'avons vu, par la plus malhonnête, la plus décevante des oppositions, furent alors, mais bien tard,universellement appréciés, hautement loués ; il en revint même à ce vétéran de luttes héroïques tant d'honneur et de lustre que le pays d'une même voix le proclamxa le flam.beau et la gloire, comme il était déjà le doyen de l'épiscopat canadien. Cette réhabilitation aussi spontanée que prestigieuse lui survint alors que son adversaire, Mgr Taschereau, s'inclinait tristement vers la tombe, déçu, justement soucieux et dément.

Et de fait, se figure-t-on ce que devait être l'état d'âme de ce

prince de l'Eglise qui avait pris la charge des destinées religieuses du Canada, avait accepté de défendre l'Eglise en ce coin du monde, à, ce moment, critique déjà, pour tout homme, où la terre se dérobait, où l'éternité s'avançait vers lai, alors qu'il n'avait poursuivi, sa vie durant, que la domination et la gloire avec le -concours d'hommes manifestement dévoués à des intérêts contraires à, la cause sainte qu'il avait mission de défendre honnêtement, loyalement, dans la paix et la justice, sans compromission comme sans défaillance, dans un parfait oubli de lui-même et pour la seule gloire de Dieu ! Ce que devait être cet état d'âme ? Il nous semble avoir été douloureux ; il ne put être, en tout cas, comparable à la fin touchante de Mgr L. F. Laf lèche qu'il aida, par ses contrariétés mêmes, à marcher si rapidement dans les voies de la perfection chrétienne, et lui permit de dire en rendant sa belle âme à Dieu : « Allez dire à l'archevêque de Québec (Mgr Bégin), que Mgr Laflèche ne regrette rien de ce qu'il a fait et dit dans l'intérêt des écoles. »

A son triste déclin, au milieu des éboulements de son oeuvre, parmi les déceptions cruelles qui soulignaient son impuissance finale, quelles nouvelles concessions aurait-il pu consentir encore pour conjurer les défections suprêmes, ajourner les défaites irréparables? Les exigences libérales l'acculaient de jour en jour plus pressantes, sans cesse plus exorbitantes.

Les plus détestables lois entravaient déjà la liberté religieuse. Elles avaient été conçues, élaborées, sinon avec son aide apparente, du moins, sans la contradiction efficace qu'il aurait dû leur opposer. Il avait favorisé l'ennemi, imposé silence aux défenseurs des droits que les pères de famille et l'Eglise tenaient de la Constitution elle-même, des Actes d'Union et de Confédération; et, peu à peu, sous ses yeux complaisants s'était organisé tout un sytème d'éducation et d'enseignement publics qui, de ses venants à ses aboutissants n'était qu'une machine de guerre montée par le gouvernement avec des tendances et des effets prévus, escomptes par le libéralisme militant, à seule fin d'expulser l'Eglise de récole,qu'on revendiquait comme le domaine exclusif de VIII. — Vers l'Abimb 14

l'Etat. Oh ! sans doute, il y avait encore les écoles publiques avec. en face, des écoles privées ; mais publiques ou privées, toutes les écoles avaient cessé d'être confessionnelles, elles étaient neutres en matière de religion, presque sans Dieu, en attendant que des circonstances qu'on ménageait permissent d'en faire comme en France des écoles contre Dieu. Mgr Taschereau dut entrevoir les suites de ses œuvres et en souffrir.

Il n'était donc que temps de réagii' vigoureusement.

Les catholiques canadiens, comme le leur conseillait Vancien magistrat^ que nous venons de citer si longuement, auront un tort inexcusable, assumeront une lourde responsabilité devant l'Histoire, s'ils n'exigent pas par tous les moyens à leur portée^ la reconnaissance légale et complète de leurs droits en matière d'éducation et d'enseignement, tant public que privé, tels du moins, que les stipulent en leur faveur les Conventions, les Capitulations et les Traités.

Qu'avons-nous donc à redouter, objectera-t-on peut-être encore : est-ce que tous nos évêques ne font pas partie du Comité catholique du Conseil de T Instruction publique ? N'ont-ils pas là l'occasion voulue d'exercer leur contrôle, de donner leurs avis !

La bonne aubaine, vraiment, que cette incorporation dans un Comité, où, selon qu'on le juge à propos, on peut accorder à l'assemblée quelque crédit ou le lui retirer de mille façons. Est-ce que, dans toute l'affaire de l'Université Laval, nous n'avons pas vu les évêques de la province de Québec, non seulement honoré des mêmes faveurs, mais même obligés de contrôler les faits et les gestes de cette Université ? En pratique qu'arriva-t-il ? On se servit des évêques chaque fois que leur patronage offrait quelque avantage ; autrement, on se passait d'eux comme d'eau dans ses bottes ; ou on en usa si cavalièrement avec eux qu'on fonda la succursale de Laval à Montréal non seulement en se passant de leur contrôle et de leurs avis ; mais même malgré leur opposition énergique, irréductible ! Voilà ce qu'on sait faire déjà au Canada et du Droit et des convenances ; des intérêts matériels n'en par-

Ions pas pour ne point ravaler la discussion au niveau d'une question de boutiqae.

Donc, funestes illusions chez les catholiques canadiens ; et, chez les libéraux, quelle situation enviable, pleine de promesses ! Ils disposent de tout, même de la conscience de leurs adversaires naturels ; ils parlent sans être contredits ; ils agissent sans être combattus et ils attendent dans la jouissance de victoires inespérées les circonstances favorables qui leur permettront de couronner leur œuvre sans dépens. Cette heure bénie selon eux n'est plus fort éloignée.

En tout cas les libéraux canadiens connaissent-ils tout le parti qu'ils peuvent tirer de leur législation scolaire : un véritable arsenal à l'usage de corsaires. Que les catholiques désormais se fassent un peu plus indifférents ou s'endorment un peu plus profondément ; que le clergé, mJs en suspicion, perde un peu plus de son prestige, et les évêques, de leur autorité ; que le peuple se montre enfin mieux disposé à laisser tout faire comme déjà on se risque à tout dire, et ce sera l'heure de la curée canadienne qui égalera, toutes proportions gardées, et dépassera en horreur la curée du clergé et des congrégations de France : Québec après Winnipeg, connaîtra des Ferry, des Waldeck- Rousseau, des Combes, dont un Clemenceau ou un Briand quelconque complétera l'œuvre de spoliation et de mort.

Oppression, spoliation, dispersion, exil, A'oilà donc pour les communautés et prêtres canadiens, le sort qui se cristallise au fond de leurs lois, sort voulu par leurs maîtres libéraux et librepenseurs.

Vous allez sourire et vous direz peut-être de quoi donc s'occupe-t-on à Paris qui est si loin de nos hommes et si étranger à nos choses canadiennes !

Pas tant qu'on pourrait bien le croire.

Il n'y a point de distance pour l'éclair qui éblouit, il n'y en a guère plus pour les idées bonnes, et les autres qui sauvent ou qui perdent les nations. Or, il y a de par le monde des hommes conjurés qui poursuivent des fins mystérieuses ; à, les atteindre ils

usent de méthodes longuement méditées, maintes fois expérimentées, qui se perfectionnent à chaque nouvelle épreuve.

Ces hommes on les connaît à Paris ; Canadiens, vous les avez parmi vous. On les trouve intelligents, fort aimables ; à leurs discours captieux on prête chaque jour une oreille plus confiante et on ne tolère bientôt plus qu'on les contredise. Ce qu'ils annoncent, ces hommes nouveaux, mais voilés, ce sont les mœurs adoucies, la paix universelle ; la liberté de la pensée, l'affranchissement des consciences, la fin des superstititons et l'incessant progrès.

Pense-t-on que Paris, cité expérimentale par excellence, n'a point connu cette espèce de bons apôtres ? Qu'on veuille parcourir son histoire. Elle montrera au milieu de ruines, à la lueur des bûchers, par les flots de son sang versé, comment elle les écouta avec confiance et les suivit avec ardeur ; Paris est, en ces sortes de choses comme le vieillard blanchi sous le harnais qui narre aux petits qui l'entourent et l'interrogent les terribles choses qu'il a vécues ; et il les a vécues avec un tel courage, une si grande sincérité, qu'il vous les raconte comme s'il ne se rappelait que des malheurs d'autrui. Le traitera-t-on pour autant à l'égal de la triste corneille et, volage, le laissant gémir, pour attendre ce mal inconnu qu'il annonce, pour s'étourdir, s'en ira-t-on loin de ce gêneur morose chercher joyeuse aventure ou conter fleurettes !

Ce ne serait encore, ainsi fait, que la manifestation renouvelée et déconcertante de l'insouciance des générations qui se bousculent dans le tourbillon de la vie; insouciance morbide qui les fait errer et souffrir, mal que le vieux monde connut avant que le nouveau l'éprouvât ; et c'est, du reste, toute l'histoire de l'humanité frivole.

Aux rares Canadiens qui s'attarderont à écouter les raisons qu'ils ont de se tenir en garde contre le sort rigoureux qu'on leur prépare, nous rappellerons les conclusions de Vancien magistrat^ qui n'est pas un étranger, mais un sage parmi les plus considérés d'entre eux. Il leur a montré comment les libéraux, que ce fussent G. Ouimet, Mousseau, leurs disciples, ou leurs maîtres, ont interprété leurs funestes lois : ils ont, pour le moins, laissé clairement

entendre que les évêques ne sont que tolérés au Conseil de l'Instruction publique, d'où ils peuvent être à volonté expulsés pour y être remplacés par des laïques plus complaisants. Quant aux laïques qui figurent déjà dans ce fameux Conseil, combien y en a-t-il dont les écrits et les actes soient rigoureusement conformes à l'enseignement de l'Eglise ? Est-ce auprès des Robidoux, des Guérin, des Archambault, des Langelier, des Gouin, des Jette qu'il faudrait chercher des leçons d'orthodoxie romaine ! Et quoi d'extraordinaire qu'au Canada aussi on s'aventure un jour jusqu'à introduire dans ce Conseil les éléments les plus disparates, pour aboutir aux plus suspects, sinon aux plus hostiles à la doctrine catholique ! N'a-t-on pas vu, en France, la direction des cultes et tout l'épiscopat livrés aux fantaisies d'un Dumay qui n'était qu'un hérétique, soumis à toutes les fantaisies du Grand- Orient et de la Sinagogue.un démolisseur systématique de l'Eglise? Si de telles monstruosités ont été possibles dans la vieille et catholique France ; que n'osera-t-on pas tenter à Québec pour peu que la Foi s'affaiblisse encore et que les courages s'énervent davantage ; que ne tentera-t-on pas au Canada qui n'a pas les traditions religieuses tant de fois séculaires de la vieille mère patrie, ni ses institutions éprouvées, ni ses coutumes chrétiennes, ni l'universalité confessionnelle de la France. Le Canada date d'hier : c'est un organisme ayant une beauté plastique incontestable, à laquelle manque cependant encore une ossature solide. Son organisme délicat n'offre qu'une résistance fort relative, très affaiblie déjà par les assauts furieux, savamment réitérés, des libéraux de Québec, par les sectaires d'Ontario, du Manitoba, de l'Alberta et du Saskatchewan, conduits par W. Laurier lui-même. L'école neutre sévit maintenant dans l'Ouest, tandis que l'école publique dissidente exerce ses ravages dans l'Est canadien ; le tout prépare le monopole de l'enseignement destructeur des traditions comme de l'influence chrétienne et française : c'est là l'abîme vers lequel le libéralisme précipite la croyante population franco-canadienne ; et c'est aussi cette fin malheureuse qu'il importe de lui épargner.

Il ne paraîtra donc pas superflu de donner ici, pour l'intelligence de ce qui précède et de ce qui doit suivre, quelques extraits du Code scolaire de la province de Québec qui est encore en "vigueur, avec les remarques qu'ils comportent.

Préalablement nous convenons qu'on a fait quelques efforts pour adoucir provisoirem,ent l'application de ces lois, et de plus grands encore pour en dissimuler aux yeux du peuple catholique les vices fondamentaux, les excès et les menaces. Mais quoi que Ton dise et quoi que l'on fasse, il n'en restera pas moins évident que l'existence seule de ces règlements dans l'attirail juridique est une menace permanente. Une revision, pendant qu'il en est temps encore, est à poursuivre sans relâche, ne fût-ce que pour conjurer des surprises irréparables. La levée en masse en faveur des catholiques du Keewatin est une tentative qu'il faudra renouveler jusqu'à parfait aboutissement.

Code scolaire de la Proçince de Québec, préparé et enregistré par M, Paul DE Gazes, Secrétaire du département de V Instruction publique (1899) {Extraits textuels ; l^s chiffres ci-dessous sont ceux du Codé).

13. Les mots école, école publique ou école sous contrôle désignent toute école sous le contrôle des Commissaires ou syndics d'écoles.

14. Le qualificatif fonctionnaire de Venseigneinent primaire désigne toute personne munie d'un brevet de capacité qui a la direction, l'administration ou la surveillance d'une ou plusieurs classes ou institutions enseignantes sous le contrôle des commissaires ou des syndics d'écoles, les inspecteurs d'écoles, les professeurs et instituteurs des écoles normales, les instituteurs et les institutrices munis d'un diplôme ou brevet de capacité pour l'enseignement et enseignant dans une institution sous le contrôle des commissaires ou des syndics d'écoles, ou subventionnée par eux ou par le gouvernement sur les fonds votés pour l'éducation; mais il ne comprend pas les membres du clergé et des congrégations religieuses, ni les professeurs des collèges et des universités.

37 Le département de l'Instruction publique fait partie du service civil de la Province.

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