V. OniGlNE DE LA GUERRE QUE l'ÉGLISE CONTINUE A SOUTENIR
La méthode la plus facile pour mettre en évidence le caractère militant de l'Eglise, est de l'étudier dans sa vie propre et, pour ainsi dire, personnelle ; c'est de la voir à l'œuvre : A frnclibus eonini cognoscelis eos. On juge les institutions, aussi bien que les hommes, par leurs fruits. Suivons donc rapidement l'Eglise dans sa marche à travers les siècles, et nous nous convaincrons, par l'évidence même des faits, que son existence dix-huit fois séculaire n'a été qu'une suite de combats et de guerre gigantesques, dans lesquels non seulement l'esprit, mais encore les bras ont pris une large part et où le sang de ses enfants a coulé en abondance. Il est facile de la suivre à la trace de ce sang généreux, qui a sans cesse arrosé et fécondé le sillon profond qu'elle a si laborieusement tracé dans les champs de l'espace et du temps. Mais si nous voulons avoir l'intelligence parfaite, saisir le sens véritable de
cette existence phénoménale de l'Eglise miliîanle, il est nécessaire de ne point perdre de vue, l'origine, le principe de cette guerre commencée avant elle, continuée par elle, et qui ne finira qu'à la fin des temps. Voici ce que nous en dit l'Apôtre saint Jean, dans la révélation qui lui en fut faite dans l'île de Pathmos : Et factum est 'prœlium magnum in cœlo ; Micfinêl et angeli ejus 2or3eliaban(ur cian dracone et draco pugnabat et angeli ejus. (Apoc. 12, 7.) « Alors il y eut un grand combat dans le ciel, Michel et ses anges combattaient contre le dragon, et le dragon avec ses anges combattaient contre lui. » C'est dans le ciel même que la guerre a trouvé son origine ; c'est dans ce séjour, alors de douce épreuve, que l'étendard de la révolte a été pour la première fois arbore contre le plus légitime et le plus juste des souverains, Dieu lui-même; contre le plus sage et le plus doux des gouvernements, le gouvernement de celui de qui découle toute paternité !
Oui, mes chers frères, c'est là, à l'ombre du léger voile qui dérobait temporairement les splendeurs et les richesses de la divinité, que le cri de révolte a été poussé pour la première fois. Non serviam, je n'obéirai point. C'est là, et pour la première fois, que la guerre a éclaté. De la part de Satan, cette guerre sacrilège a été une injuste et outrageante agression ; mais de la part de Dieu, qui a combattu et défait Lucifer, par le chef de ses milices célestes, celte guerre fut une juste et légitime défense.
On peut remarquer, en passant, que le combat qui eut lieu entre l'archange Michel et le Dragon, ne fut pas seulement un combat de pensées et purement dans l'ordre intellectuel, mais bien un combat réel et personnel ; puisque le Dragon ne fut pas convaincu, mais véritablement chassé du ciel, et précipité sur la terre.
Après celte grande victoire du bien sur le mal, la paix fut rétablie pour toujours dans les régions célestes ; mais la guerre descendit sur la terre. « Et, continue le prophète de la loi évangélique, à qui ces choses furent révélées, le dragon et ses atiges furent les plus faibles et depuis ce temps ils ne parurent plus dcms le ciel. Et ce grand dragon, cet ancien serpent, qui est appelé le diable et Satan, qui séduit tout le monde, fut précipité en terre et ses anges avec lui. Le dragon irrité contre la femme, c'est-à-dire contre l'Eglise, alla faire la guerre à ses autres enfants, qui gardent les commandements de Dieu, et qui demeurent fermes dans la confession de Jésus-Christ ; c'est-à-dire, aux chrétiens de l'Eglise militante, à nos pères, à nous, à nos descendants. C'est ainsi que la guerre commencée dans le ciel par Lucifer contre
Dieu et ses anges, se poursuit sur la (erre par le dragon, cet ancien serpent, contre les enfants de Dieu, contre son Eglise.
VI. — ÉTAT DE l'humanité BLESSEE DANS LA GUERRE DU MAL, AU MOMENT OU l'eGLISK fait SON APPARITION DANS CE MONDE
Constatons maintenant, avant d'aller plus loin, dans quel état de dégradation et d'abrutissement les hommes étaient descendus, au moment oîi Dieu, dans sa miséricorde, envoya son Eglise leur tendre une main secourable contre le prince du mal. Ce fait de l'abaissement prodigieux de tous les peuples, sous le rapport moral et religieux, se pose devant nous comme une preuve frappante de V impuissance radicale de la raison humaine, à relever l'homme tombé sous les efîorls de Satan, à le désabuser des erreurs de la plus grossière idolâtrie, et à le détourner de la violation des lois les plus sacrées de notre nature. Voyons plutôt... Déjà depuis cinq ou six cents ans, des nations remarquables par le degré de civilisation malérielle où elles s'étaient élevées, voyaient lleurir dans leur sein des hommes de génie, dont les productions inlellectuelles n'ont pas encore cessé de faire i'admiralion du monde entier. Les arts et la liitéralure, l'éloquence et la philosophie, avaient brillé de l'éclat le plus vif, chez les Grecs et les Romains, chez les Egyptiens et les Chaldéens ; et je le demande à cette nombreuse assemblée, est-il un seul homme qui puisse dire que la raison humaine n'eut alors chez ces peu|)les un grand nombre de ses plus illustres représentants. Or ces artistes et ces littérateurs, ces grands orateurs et ces profonds philosophes, si richement doués des dons les plus précieux de l'itjlelligence, qu'en ont-ils faits? Où ont-ils conduit ces peuples dont ils étaient naturellement alors les guides ? Ecoutez, s'il vous plaît : voici ce que nous en dit un contemporain, un témoin oculaire, l'Apôtre saint Paul, dans son ]']j)î(ro aux Uomains : Ces hommes sont inexcusables, parce qu'ayant connu Dieu, ils ne Vont point glorifié comme Dieu, et ne lui 07it poiîil rendu grâces ; mais ils se sont égarés dans leurs vains raisoyitiemejils, et leur cœur insensé a été rempli de ténèbres. Ils sont devenus fous en s'altribuant le nom de sages. Ils 07it transféré Vhonneur qui n'est dû qu'aie Dieu incorruptible, à l'image d'u7i homme corruptible et à des figures d'oiseau, de botes à quatre pieds et de reptiles.
Voilà, mes cliers frères, où en était le genre humain dans sa plus
noble représeniation, chez les peuples les plus éclairée. Au moment où l'Eglise vient à lui pour le relever de celte profonde dégradation, elle trouve le sage Egyptien prosterné en adoration devant un bœuf stupide, le Grec orgueilleux célébrant avec grand lapage ses bacchanales, adorant sur ses autels un bouc impur, une Vénus impudique. Les liers Romains, ce peuple qu'on appelait avec complaisance le peuple-roi, otlraient gravement leurs adorations à un Jupiter adultère, à un Mars sanguinaire, h un Mercure voleur. En un mot, chez ces peuples élevés à l'école du rationalisme antique, tout était Dieu, excepté Dieu même. Satan, l'ancien serpent, avait si bien réussi dans sa lutte infernale contre notre pauvre humanité, abandonnée à ses propres lumières, à ses propres forces, qu'il avait fini par la soustraire complètement au règne de Dieu, dont il lui avait fait oublier jusqu'au nom, pour la soumettre à son cruel et déshonorant empire; car tous ces dieux féroces, vicieux, impurs ou stupides, tous ces animaux plus ou moins immonde?, devant lesquels Satan avait appris au genre humain à se prosterner en tremblant, c'étaient des démons. — Omnes dit gciitium dœmonia, dit le prophète.
Voilà ce que la pauvre raison humaine, abandonnée à elle-même, n'avait pu empêcher ! L'éloquence et la philosophie de la Grèce et de Rome, bien loin d'y mettre obstacle, n'avaient fait qu'aggraver le mal, ainsi que le constate l'Apôtre saint Paul, quand il nous dit de ces philosophes libres-penseurs, que Dieu, par un juste châtiment, les abandonna à la corruption de leurs cœurs et au plus profond aveuglement de leur esprit, pour avoir rais le mensonge à la place de la vérité, et rendu à la créature l'adoration et le culte souverain qui n'appartiennent qu'au Créateur. Fit nous, dans nos courses de missionnaires, permetteznous ici de le dire, nous avons été dans un grand étonnement, de trouver qu'au milieu de leur infidélité, les pauvres sauvages de notre Amérique avaient conservé des notions bien imparfaites, il est vrai, sur Dieu, sur le monde et sur les lois morales ; mais certainement plus claires que celles dont se vantent ces savants des antiques sociéiés du paganisme.
Les savants suivaient les enseignements de la seule raison qui les égaraient, et les sauvages, un reîte des traditions primitives qui les éclairaient encore. 0 humanité, où es-tu descendue? 0 raison, que ta force est donc impuissante ! Que ne guérissais-tu les nations 1
En constatant la dégradation inconcevable où se trouvait l'humanité, avant l'apparition de l'Eglise sur la terre, j'attire votre attention
d'une manière loute spéciale sur ce fait saisissant de l'impuissance radicale de la raison humaine à maintenir l'humanité à la hauteur de sa dignité, et à la conduire dans les voies de la véritable civilisation et du bonheur social. Ce faitj à lui seul, pour des esprits droits et sans préjugés, est une réfutation péremploire de l'une des grandes erreurs de notre temps, le rationalisme, qui voudrait encore une fois soustraire l'homme et la société au contrôle de la Religion et au règne de Dieu.
Or la mission de l'Eglise était de relever l'humanité de la profondeur de toutes les dégradations, où elle croupissait en dépit de sa raison, et de rétablir l'homme dans la justice et la vérité, dans sa dignité d'enfant de Dieu, dans ses droits de roi de la création. Car Dieu avait dit : « Faisons Ihomnie à noire image et à notre ressemblance; qu'il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux bêtes et à toute la terre. » (Gén. 1, 26). Mais une pareille restauration ne pouvait se faire sans lutte, et c'est l'ensemble, la suite de ces combats gigantesques que nous allons examiner rapidement à présent.
On sait qu'il importait grandement de bien fixer, de bien constater le point de départ, afin de rendre plus sensibles, dans l'intérêt de la vérité, les progrès immenses que l'Eglise a fait accomplir aux sociétés qui ont ressenti la douce et vivifiante influence des lumières de sa doctrine et de la pureté de sa morale.
En demandant ainsi aux grandes époques du passé de nous expliquer le présent et de nous éclairer sur l'avenir, nous faisons comme le voyageur arrivé, après une longue marche, au sommet de quelque haute montagne. Il s'arrête pour contempler la magnificence et l'étendue du panorama qui se déroule à ses regards avides. Cette vue générale des plaines et des collines qu'il a franchies, lui fournit le meilleur moyen de juger du pays qu'il a parcouru. Les ctmes élevées qui se dessinent à grande distance dans l'azur du ciel, lui servent encore de jalons pour bien reconnaître la position où il se trouve et la roule qu'il doit suivre, pour arriver heureusement au terme de son voyage.