SECONDE PARTIE
XllI. — cixQUlÈ.ME Î.UTTE. — LE l'illLOSOPHlSME VOLTAlKIEN
Les hardis réformateurs du xvin* siècle n'ont pas osé tirer toutes les conséquences du principe qu'ils avaient posé, le libre examen. lisse contentèrent d'en faire l'application dans l'ordre purement religieux, comme nous l'avons vu. Ils avaient besoin du secours des rois et des princes pour faire la guerre à l'Eglise ; ils se trouvaient par là dans la nécessité de remettre à un autre tempsTapplication de leur grand prmcipe à l'ordre intellectuel et à Tordre social. Mais Satan n'en sentait pas moins sa défaite, dans la blessure mortelle que lui avait infligée l'Eglise par 'les anathcmes du Concile de Trente et par l'action des ordres religieux. Furieux de voir que l'astuce et la ruse ne lui avaient servi de rien, pas plus qu'à l'époque de l'Arianisme, pour atteindre le but qu'il s'était proposé, de renverser et de détruire l'EgHiiC sous le beau prétexte de la réformer, de la rendre plus pure, il se décida à jeter le masque. Le principe de la libre pensée et du libre examen était bien toujours le terrain sur lequel il avait le plus de chance de succès pour faire la guerre au Seigneur, à son Christ, et à son Eglise à la fois. Il va donc implanter partout le fallacieux principe ; il le portera dans l'ordre scientifique, dans l'ordre social, comme il l'avait déjà fait dans l'ordre religieux. Il faudra le pousser jusqu'à ses limites extrêmes et en tirer les dernières conséquences pour arriver à la négation de Dieu et à la déification de la raison humaine. Car tant que l'idée de Dieu restera debout dans l'Ame, la libre pensée sera à la gène, le libre examen no détruisant pas dans l'àme le sentiment intime et comme inslinctif que la raison divine doit en tout l'emporter sur la raison humaine. Tant que cette subordination
AUX ZOUAVES PONTIFICAtX CANADIENS 95
du l'homme à Dieu subsistera dans l'intelligence, le libre examen sera une conliadiclion, sera un mensonge pour celle intelligence même.
Il fallait donc en venir à la nép,alion pure et simi)le de l'idée du Dieu qui sonde les reins et les cœurs et interroge les consciences ; il fallait nier Dieu et arriver d'un bond à l'athéisme. El, comme un abîme en attire un autre, il fallait retomber dans l'ancien chaos du paganisme, el prêcher toutes les absurdités, depuis le spiritualisme absolu qui nie l'existence des corps jusqu'au plus grossier matérialisme qui nie le monde des esprits.
C'était là, remarquez-le, mes chers frères, la négation des deux articles qui terminent le symbole ;
Je crois la résuvrectio7i delà chair el la vie étemelle.
La foi à la résurrection de la chair est l'affirmation la plus énergique de l'existonco des corps, et renverse le spiritualisme absolu ; comme le dogme de la vie éternelle est l'affirmation la plus forle du monde des esprits et renverse également le matérialisme.
Inutile de dire que la négation de ces deux dogmes était la négation implicite de tous les articles de la foi chrétienne.
Comme on le voit, la tâche était gigantesque ; ce n'était rien moins pour Satan qu'entreprendre de nouveau d'anéantir le christianisme, en rejetant la fin ou le terme de ses espérances, fallùl-il pour cela le noyer dans son sang. Les champions de la libre pensée crurent qu'il était plus habile d'essayer d'abord de l'étoufîer dans la boue; désormais, cependant, aux ricanements et aux sarcasmes viendront s'ajouter les grincements du couperet, de la guillotine et le tonnerre du canon.
Voilà donc une fois de plus l'enfer à l'œuvre et la lutte qui s'engage. C'était surtout à la France catholique qu'il en voulait, elle qui avait refusé de s'enrôler sous l'étendard de Calvin. D'ailleurs, l'entraîner dans son parti pour celle guerre suprême, c'était pour lui un double gain ; puisque du même coup, il ùtait à l'Eglise le bras armé que la Providence lui avait donné pour la défendre au dehors ; et s'assurait en môme temps les services du plus vaillant soldat de la terre.
Peut-être aussi avait-il remarqué que celte fille aînée de l'Eglise, si sainte et si savante d'ailleurs, avait péché contre le Très-Iîaut, en prêtant une oreille trop complaisante aux doctrines Jansénistes et Gallicanes, et que pour se purifier de cette faute aux yeux de Dieu qui a fait les nations guérissables, il lui fallait passer par les eaux d'une grande tribulation.
Deux hommes lui parurent doués à un degré éminent de toutes les
qualités nécessaires au chef d'une entreprise qui demandait autant de génie que de perversité. Voltaire et Jean-Jacques Rousseau ouvrirent leur âme avec une complaisance impie aux inspirations de l'esprit infernal : leur cœur savoura avec une malice satanique la haine de Dieu et le mépris des hommes ; la haine du Christ et de toutes les institutions chrétiennes.
Déjà dans le camp de la Réforme s'étaient rencontrés quelques hardis explorateurs de la lihre pensée, qui avaient poussé leurs découvertes jusqu'à la négation de la révélation et de la divinité du Christ. D'autres, comme l'a dit un grand écrivain chrétien, plus hommes de i)rogrès, la prunelle à l'oculaire du télescope, avait aperçu, au milieu du tourhillon des molécules éternelles et sans cause, le froid athéisme, les yeux voilés, assis immobile sur le char de la fatalité; enfin, les plus avancés, le merveilleux bouton de la pensée, sur la pointe de leur scalpel, étaient triomphalement arrivés à la vision des mille et mille merveilles du matérialisme; mais ce n'était laque de timides essais.
Ces chercheurs de néant n'entretenaient point l'espoir que d'aussi sublimes conceptions pussent jamais descendre dans le domaine des faits, et recevoir une application pratique dans la croyance et la conduite morale et sociale des peuples. Insensés ! ils ignoraient jusqu'où peuvent aller la sottise et la perversité humaines.
Le patriarche de Ferney et le philosophe de Genève ne furent pas aussi sceptiques, ni aussi timides ; ils ne reculèrent pas devant les difQcultés de l'entreprise.
11 fallait déblayer le terrain, avant de procéder à la construction du nouvel édifice social et scientifique qu'ils projetaient. On les vit bientôt à l'œuvre avec une habileté et une constance digne d'une sainte cause. Pendant plus d'un demi-siècle, ils battirent en brèche toutes les vérités sur lesquelles repose l'ordre social tout entier. Une légion de sophistes de second ordre leur prêtait main-forte dans l'accomplissement de cette œuvre infernale. Et, chose étonnante I la France, la catholique France laissa ces audacieux démolisseurs travailler tranquillement à cette œuvre de destruction, sans avoir l'air même de se douter du cataclvsme qui l'ensevelirait plus tard sous les ruines de toutes ses institutions, en commençant par le trône et l'autel.
C'est à notre avis une des grandes fautes, pour ne pas dire un grand crime, de la part du gouvernement civil et du gouvernement ecclfsiaslique de la France, à cette époque, d'avoir laissé si longtemps ces apôtres du mensonge et do l'erreur renverser dans les âmes toutes les croyances,
dans les cœurs tous les respects, et couvrir de boue toutes les gloires les plus pures de la religion et de la patrie, sans les réprimer par les moyens que les lois divines et humaines mettaient à leur disposition. C'est qu'alors dans la chambre des rois très chrétiens, sur le lit où avait reposé saint Louis, dormait Sardanapale, suivant l'énergique expression du Père Lacordaire. C'est qu'alors, en vertu dex saintes libertés Gallicanes, les soins vigilants du Père commun des fidèles ne pouvaient plus atteindre ses enfants, pour éloigner de leurs lèvres la coupe empoisonnée des mauvaises doctrines. L'autorité salutaire du tribunal de l'Index n'était pas reconnue en France. Notre conviction intime est que la violation de cette grande loi morale et sociale, qui prescrit d'arrètei' les empoisonneurs, a été une des causes qui ont le plus contribué au cataclysme de 89 et 93.
Alais revenons à nos démolisseurs.
Le mot d'ordre, tout le monde le sait, était: Ecrasons l'infâme et guerre à la superstition I Dans leur langage, d'autres diraient, dans leur jargon philosophique, c'était le Christel sa religion qui étaient par là désignés. Ainsi, on peut le voir, ce qui caractérise surtout cette inepte philosophie, c'est sa haine aveugle contre tout ce qui se rattache au christiatiisme, etsoyi admiration exagérée des productions 'pdien7ics de la Grèce et de Rome antique.
Pendant que, d'une main, la philosophie ricaneuse et ellronlée de l'impie Voltaire renversait dans les âmes l'amour et l'admiration des grands hommes du christianisme ; pendant qu'elle défigurait la beauté et la perfection de ses institutions sociales, qui avaient rendu à la véritable liberté les quatre cinquièmes du genre humain, pendant qu'elle ne cessait de déverser le mépris sur les immortelles productions des plus beaux génies chrétiens, de l'autre, elle tâchait de relever, dans les mêmes âmes l'amour et l'admiration des hommes et des institutions qui avaient déjà ravalé notre pauvre humanité au niveau du bœuf et du bouc. Après un demi-siècle d'un infernal travail ou renversement, dans les âmes, de toutes les notions sur Dieu et la société, l'impiété voltairienne était arrivée à un succès que l'enfer même dut admirer avec surprise, tant il paraissait incroyable : le mal était triomphant, la révolution se trouvait accomplie dans les esprits, surtout chez ceux qui 86 croyaient appelés à gouverner la société. Toutefois la grande masse du peuple français, l'immense majorité de la nation, il faut le dire, était demjeurée profondément catholique.
De la région des idées, la révolution ne pouvait tarder à descendre
dans celle des fails. Les mugissements d'une tempête formidable commencèrent bientôt à se faire entendre. Et Dieu, qui voulait encore donner une grande leçon au monde, lui prouver une seconde fois Vimpiiissajice radicale de la philosophie rationaliste à conduire et sauver l'humanité, permit à l'esprit du mal de prévaloir pendant quelque temps. La Providence voulait châtier d'abord et instruire ensuite la nation qui avait fait l'énorme faute de laisser pendant si longtemps ses enfants s'abreuver à la coupe empoisonnée d'une philosophie athée. L'heure du châtiment était sonnée. L'ouragan se déchaîne avec une fureur inouïe et rien sur toute l'étendue du sol français ne résiste à son souffle puissant. Le trône de saint Louis, quatorze fois séculaire, croule avec un fracas épouvantable, les temples sont envahis, les autels profanés et détruits ; en quelques années, tout a disparu dans le gouffre béant de la révolution.
Alors commencent les douceurs du règne de la philosophie rationaliste. Elle règne en maîtresse sur la France. Siégeant en permanence sur la guillotine, elle s'applique, par des massacres réguliers et en masse, à passer philosophiquement le bienheureux niveau sur tous les rangs de la société. Mais ce qui délecte merveilleusement la fraternité philosophique, c'est le sang des prêtres et des nobles, c'est le sang royal surtout. La bienfaisance philantropique, qui doit désormais remplacer la charité, s'imaginait enterrer définitivement la royauté avec l'infortuné Louis XVI. Epoque à jamais mémorable où les mânes remplaçaient les âmes, et le contrat social, l'Evangile. La France put goûter alors à satiété toutes les délices d'un gouvernement de philosophes athées.
Mais que dis-je? l'albéisme, l'athéisme sincère est impossible, même aux philosophes qui le désirent dans toute la force de la perversité de leur cœur; et, c'est cette leçon-là même que le Seigneur voulait donner au genre humain, dans les faits et actes de ces fiers contempteurs de la divinité. Ils ignoraient dans la profondeur de leur aveuglement que la première loi de la nature humaine, loi qu'ils n'elTaceront jamais de l'Ame, est le besoin de l'adoration. Aussi à peine avaient-ils renversé les autels du vrai Dieu, qu'on les trouve, comme leurs ancêtres païens, stupidement prosternés en adoration au pied d'un autel, où trône celte fois en chair et en os, une Vénus impudique. C'est aux pieds de la déesse Raison, incarnée dans une impure prostituée, que ces spirituels et sublimes philosophes se sont elîorcés de conduire la nation qui adorait naguère encore le Dieu qu'ont prêché Bossuet et Fénelon 1 Quelle profonde humiliation que cet ignoble essai du culte philosophique !
Le prophète Daniel avail dit de l'homme de péché : Etsermones contra excelsum loqtielur el sanctos AUissimi conleret et putahit quod jwssit mutare tempora et leges. « Il parlera insolemment contre le Très-Haut, il foulera aux pieds les saints, et s'imaginera pouvoir changer les temps et les lois « (Daniel 25). Voilà comment ils traitèrent le Très-Haut et les saints, voyons à présent ce qu'ils firent des temps et des lois.
La philosophie qui ne voulait plus sur la terre que les œuvres de sa sublime sagesse, découvrit qu'au calendrier chrétien et à ses saints, il fallait substituer le calendrier républicain avec ses animaux et ses légumes. Il fallait absolument tourner les regards du citoyen républicain vers la terre, dans la crainte que le souvenir des saints et le langage tout à la fois si pur et si touchant du ciel, ne le reportassent vers le Dieu créateur et conservateur de toutes choses. La semaine qui rappelait la création dut ainsi faire place à la décade ; c'était là un hommage dû à la science des chilîres. Que n'aurions-nous pas à dire de toutes les folles et criminelles transformations qui s'opérèrent ?
Etait-il possible, nous le demandons à tout homme sincère, était-il possible de réaliser plus littéralement cette célèbre mais désolante prophétie de Daniel, que nous venons de citer'?
C'en était donc fait de la noble et catholique France, si Dieu eût permis à ces hommes de péché, de la fouler j)lus longtemps à leurs pieds. Mais Dieu dans sa miséricorde suscita un homme auquel il donna la puissance de l'épée el le génie de l'organisation. Napoléon Bonaparte parut. D'une main il balaya d'abord cette tourbe révolutionnaire ou voltairienne, et de l'autre il s'empressa de relever le trône et l'autel. Reconnaissant solennellement en face de ce cataclysme sans précédent l'impossibilité de tout gouvernement qui n'a point la religion pour première pierre d'assise, il se hâta de rendre à ce peuple ses temples et ses prêtres. Puis s'adressanl au saint Pape qui gouvernait alors l'Eglise, il en obtint la reconstruction hiérarchique de l'Eglise de France, qui sortit plus pure et plus radieuse de ses ruines, où elle avait laissé la tache janséniste et gallicane.
C'est ainsi que l'Eglise triompha enfin dans cette lutte, la plus «tîreuse qu'elle ait soutenue depuis la sanglante persécution des Néron «t des Dioctétien.