II. Des deux camps qui se remarquent dans l'humanité
Quare fremuenint génies, et poptili meditati sunt inania ? Astiterunt reges terrœ, et principes convenerunt in unwn, adversus Dominiwi, ei adversns Christum ejus. (Ps. Il, v. 1 et 2).
« Pourquoi les nations ont-elles frémi, et pourquoi les peuples ont-ils formé de vains projets? Les rois de la terre se sont assemblés, et les princes se sont joints ensemble contre le Seigneur et contre son Christ. »
Mes frères,
Je vais commencer aujourd'hui à vous donner sur l'Encyclique Humannm gemis les explications que je vous annonçais dans mon instruction de dimanche dernier.
Comme je vous l'ai fait remarquer alors, je ne ferai en cela qu'obéir aux ordres exprès du Souverain Pontife; et ce que je cherche avec toute l'ardeur de mon âme, c'est de vous faire comprendre l'importance du grave document que notre Père commun vient d'adresser à l'univers catholique ; c'est de bien vous faire saisir la portée de ces paroles si pleines d'un enseignement profond, et si merveilleusement adaptées aux besoins de notre époque.
Quand l'erreur a amassé des nuages tellement épais qu'on ne peut plus reconnaître facilement la véritable route; quand les passions
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parlent si haut que les âmes ne peuvent plus entendre les enseignements ordinaires de la sainte Eglise, alors le souverain Pasteur élève la voix au nom du divin Maître, d'un bout de l'univers à l'autre on fait silence, et la vérité est proclamée une fois de plus pour le salut des âmes.
Dans cette Encyclique que je vais vous lire, vous entendrez donc une parole qui proclame les vérités dont les intelligences de notre temps ont besoin, et qui indique les écueils que nous avons actuellement à redouter.
Ecoulez cette parole avec tout le respect dont vous êtes capables. Ecoulez aussi avec une grande docilité les explications que votre évêque vous donnera en vertu de sa charge ; ces explications ne seront qu'un écho de la parole de vérité. — Je vais vous lire cette Encyclique par parties, et je vous donnerai à mesure les commentaires que je croirai utiles, à raison des circonstances où vous vous trouvez.
« Après que par la jalousie du démon, le genre humain s'est misé- « rablement séparé de Dieu auquel il était redevable de son existence « et des dons surnaturels, il s'est partagé en deux camps ennemis, « lesquels ne cessent de combattre, l'un pour la vérité et la vertu, « l'autre pour tout ce qui est contraire à la vertu et à la vérité. — Le € premier est le royaume de Dieu sur la terre, à savoir la véritable « Eglise de Jésus-Christ, dont les membres, s'ils veulent lui appar- « tenir du fond du cœur et de manièie à opérer leur salut, doivent né- « cessairement servir Dieu et son Fils unique de toute leur âme, de « toute leur volonté. Le second est le royaume de Satan. Sous son em- « pire et en sa puissance se trouvent tous ceux qui, suivant les funestes « exemples de leur chef et de nos premiers parents, refusent d'obéir à « la loi divine et multiplient leurs efforts, ici pour se passer de Dieu, « là pour agir directement contre Dieu. » Le Pape s'adresse à tous les Patriarches, Primats, Archevêques et Evêques de l'Eglise Catholique, c'est donc comme chef visible de l'Eglise et comme vicaire de Jésus- Christ qu'il parle. De plus, il parle ainsi ex-cathedrâ sur des matières qui touchent la foi et les mœurs ; donc sa parole est infaillible.
Toutes les règles données dans ce vénérable document auront par conséquent le caractère de l'infaillibilité. Ce qui vous y est donné comme étant la doctrine de l'Eglise, vous l'accepterez avec la même confiance que si cela venait de la bouche de Jésus-Christ lui-même. Vous reconnaîtrez comme condamnées du ciel les erreurs qui y sont condamnées, et, comme réprouvée de Dieu la société ténébreuse qui y est dénoncée et vouée à la haine des chrétiens.
Au commencement de son admirable Encyclique, notre Saint-Père le Pape constate un fait de la plus haute importance, et dont vous pouvez reconnaître la vérité de vos propres yeux, pour ce qui regarde les temps actuels : c'est que dans tous les pays et dans tous les temps, les hommes se sont toujours partagés en deux camps opposés. xNon seulement Léon Xlll constate ce fait, mais il indique l'origine et les causes de cette division surprenante, et il attaque par la base les principales erreurs des temps modernes. Léon Xlll n'a pas été le premier à découvrir que l'humanité se partage ainsi en deux camps : ouvrez les livres de Moïse, et vous trouverez cette vérité énoncée dès les premières pages. Moïse, en effet, nous apprend que dans le premier âge du monde le genre humain élait déjà partagé en deux parties : il y avait d'un côté les descendants de Seth, qui servaient Dieu avec fidélité et étaient appelés les enfants de Lieu; et de Tautre les descendants de Caïn, qui s'abandonnaient à la dépravation de leur cœur et étaient appelés les enfants des hommes. On voit ces deux camps en face l'un de l'autre avant le déluge.
Tant que ces deux camps restèrent séparés, les enfants de Dieu se conservèrent assez fidèlement ; mais l'écrivain sacré constate qu'à la troisième génération, la loi de séparation fut malheureusement violée. Les enfants de Dieu contractèrent des alliances avec les filles des enfants des hommes, et la pureté de la famille se trouvant altérée dans sa source, les mœurs se corrompirent très rapidement.
Dieu parla à son serviteur Enoch et lui dit : va rappeler ces hommes au devoir, dis-leur que s'ils continuent à violer les lois de leur Dieu, ils seront punis d'une manière terrible. Malgré ces avertissements le mal continua, et il arriva un moment où toute l'humanité était corrompue. Dieu dit alors : je vais détruire l'homme, car il a corrompu ses voies : je me repens de l'avoir créé.
Dans sa grande miséricorde. Dieu donne pourtant à sa créature un répit de 120 ans : après ce terme, si les hommes ne sont pas convertis, ils seront frappés.
Ils ne firent pas pénitence, et à la fin Dieu annonça qu'il ne pouvait plus supporter la corruption qui régnait sur la terre : le déluge vint détruire l'humanité coupable.
Tels sont les faits racontés par Moïse : il y avait dès lors deux camps bien tranchés, celui des serviteurs de Dieu et celui des serviteurs de Satan.
Six cents ans plos lard, un autre écrivain sacré constate encore le
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même fait : cet écrivain, c'est le saint roi David, et c'est dans un chant inspiré qu'il nous rappelle cette étrange division de l'humanité en deux parties opposées l'une à l'autre.
Il voit, lui aussi, des enfants de Dieu et des enfants des hommes. Les chefs de ces derniers forment des complots ; secouons, disent-ils, le joug que portent les enfants de Dieu ; rendons-nous libres des lois et des pratiques que le Seigneur leur impose.
David est rempli de l'inspiration prophétique ; pénétrant donc dans un lointain avenir, il voit la suite de cette lutte entre le bien et le mal, il voit le camp de Satan commandé par les grands de la terre, et il proclame la victoire du Christ, roi des enfants de Dieu.
Voici ce Psaume de David : a Pourquoi les nations ont-elles'frémi, et « pourquoi les peuples ont-ils formé de vains projets? Les rois de la « terre se sont assemblés, et les princes se sont joints ensemble contre « le Seigneur et contre son Christ.
« Rompons, ont-ils dit, leurs liens, et rejetons loin de nous leur joug « et leur domination.
« Mais celui qui habite dans les cieux se rira d'eux ; le Seigneur se « moquera d'eux et de leurs vains projets.
« Alors ils leur parlera dans sa colère, et il les remplira de trouble « dans sa fureur.
a Pour moi, j'ai été établi roi sur Sion, sa sainte montagne, afin que a j'annonce ses préceptes.
« Le Seigneur l'a dit : vous êtes mon Gis, je vous ai engendré au- « joiird'hui.
« Demandez-moi, et je vous donnerai les nations pour votre héritage, « et j'étendrai votre possession jusqu'aux extrémités de la terre.
« Vous les gouvernerez avec une verge de fer ; et, si elles vous résis- « tent, vous les briserez comme un vase d'argile,
« V^ous donc maintenant, ô rois, ouvrez votre cœur à l'intelligence; « instruisez-vous, vous qui jugez la terre.
« Servez dans la crainte le Seigneur qui m'a choisi pour régner sur « vous, et réjouissez-vous en lui avec un saint tremblement. Embrassez « étroitement la discipline, de peur qu'enGn le Seigneur ne se mette en « colère, et que vous ne périssiez hors des voies de la justice. Car lors- « que SH colère se sera embrasée, ce qui arrivera dans peu, heureux « ceux qui mettent en lui toute leur confiance ! »
Admirez, mes frères, comment dans ce magnifique psaume, David annonçait d'une manière si frappante, et près de trois mille ans d'avance
les maux de la société actuelle que Léon XIII vient de signaler dans soa Encyclique. Montrez donc un peu de sagesse, Grands de la terre, qui vous êtes unis pour faire la guerre à l'Eglise de Dieu ; rendez gloire à Jésus-Christ, car je vois le temps où vous allez être brisés comme des vases dargile.
Enfin, sous la loi chrétienne, saint Augustin ayant étudié la cause du mal dont la société était tourmentée de son temps, et ayant examiné la situation des hommes avec ce génie étonnant dont Dieu l'avait doué, vit aussi l'humanité partagée en deux camps, et il écrivit son livre admirable de la Cité de Dieu.
(( Il y a décrit avec une grande perspicacité les deux camps sous la « forme des deux cités opposées l'une à l'autre soit par les lois qui les « régissent, soit par l'idéal qu'elles poursuivent; et avec un ingénieux « laconisme, il a mis en relief, dans les paroles suivantes, le principe a constitutif de chacune d'elles : Deux amours ont donné naissance à « deux cités ; la cité terrestre procède de l'amour de soi porté jusqu'au « mépris de Dieu ; la cité céleste procède de l'amour de Dieu porté jus- « qu'au mépris de soi » (Encycl.),
Tels sont les trois hommes qui, avant Léon XIII, ont établi l'importante vérité dont nous parlons : Moïse, législateur des Hébreux, David, qui a fait arriver la nation juive à l'apogée de sa puissance, saint Augustin, l'un des plus grands génies qui aient honoré l'humanité.
Mais quelle est donc l'origine, quelle est la cause de cette division dans l'espèce humaine? Le pape nous répond que celte division remonte à l'origine même de l'humanité, et qu'elle a été causée par le péché du premier homme.
Dieu avait fait la race humaine pure et sainte, mais notre premier père et notre première mère l'ont viciée dans sa source en désobéissant à leur Créateur.
Depuis ce temps, il y a deux hommes en nous : la loi de Dieu et la loi des passions sont dans une lutte continuelle, et notre cœur entraîné dans des directions contraires, ressent des déchirements affreux.
Le premier champ de bataille où nous sommes appelés à combattre quand nous entrons dans la vie, c'est notre propre cœur ; et nous n'arriverons à la victoire que par une lutte sérieuse et sans merci.
Nous éprouvons en petit, dans notre cœur, ce qui se passe en grand dans la société ; c'est la lutte éternelle entre le bien et le mal.
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Les philosophes modernes, mettant de oAté les lumières de la Révélation, disent que l'homnie natl naturellement bon. Us nient l'existence du péché d'origine. C'est là une grande erreur, mes frères ; nous pourrions dire que c'est la grande erreur de notre temps.
Par le péché originel on explique facilement cette lut!e qui se fait dans l'homme, et qui passe ensuite dans la société ; mais si l'on nie la faute originelle, dans quel abîme de mensonges et d'absurdités ne serat-on pas conduit ?
En tête de son Encj'clique, Léon XIII condamne cette erreur capitale. L'homme, nous y est-il enseigné, fut d'abord créé dans un état de justice : son corps était entièrement soumis à son âme, et son àme était soumise à Dieu; l'ordre régnait en lui et autour de lui. Dans ce temps heureux, Dieu communiquait avec l'homme comme un père avec son enfant.
Le Démon vint alors dans le Paradis Terrestre, pour porter l'homme à la révolte, et notre saint Père constate que l'Esprit de ténèbres réussit dans son entreprise. Dès lors le désordre exista dans le monde, et il y eut ces deux camps dont je vous ai parlé.
Le pape pose comme principe incontestable les rapports de l'homme avec Dieu : les philosophes, eux, nient l'ordre surnaturel. Les enseignements du pape élèvent l'homme, et l'honorent singulièrement : ceux des philosophes le ravalent au rang de la brute.
Dieu, vous ai-je dit, communiquait familièrement avec Adam, comme un père avec son enfant.
Cette condescendance de la part d'un Dieu si grand aurait dû toucher le cœur du premier homme, et la seule reconnaissance, en faisant abstraction des autres motifs, aurait dû suffire pour retenir notre premier père dans les sentiers du devoir. Il restait libre, cependant, et Dieu voulait qu'il usât de sa liberté pour acquérir la récompense éternelle.
Deux maîtres se présentaient au premier homme : Dieu d'un côté, Satan de l'autre ; il fallait choisir, car il était impossible de les servir tous les deux en même temps. Dieu parle au premier homme et lui révèle la vérité : si vous mangez de ce fruit, vous mourrez de mort. Satan lui parle aussi, et cherche à le tromper par le mensonge : si vous en mangez, vous ne mourrez très certainement pas.
L'homme est créé pour Dieu, mes frères, et il doit être dirigé vers lui par la voix de la conscience ; si cette voix de la conscience ne suffit pas,
240 CEUVRES ORATOIRES DE M^' lAFLÈCHE
ii V a la Révélation directe : Dieu parle, Dieu se fait entendre, pour vous détourner des voies trompeuses. C'est ce qui eut lieu pour le premier homme.
Mais Salan parle aussi à l'homme, et de là vient une lutte qui ne finira qu'avec le monde,
Satan vint donc parler à la première femme dans le Paradis Terrestre. Il l'attaqua d'abord par la sensualité : Pourquoi ne mangez-vous j)as de ce fruit? et il montrait à Eve le fruit défendu, qui paraissait beau et suave au goût. Celte première attaque, cependant, n'eut pas un succès complet. Alors il monte à une faculté plus élevée, il s'attaque à l'intelligence. Il fait appel à la plus subtile des passions, à celle qui l'avait perdu lui-même, à l'orgueil : vous ne mourrez pas, dit-il, si vous mangez de ce fruit, mais vous deviendrez semblables à Dieu. La première femme écouta cette parole de mensonge préférablemenl à la révélation divine : ce fut son malheur et celui de la race humaine tout entière.
Cette faute de notre mère Eve se répète continuellement dans le monde : Dieu a beau parler du haut de la chaire par la bouche de ses ministres. Dieu a beau parler de mille autres manières, on pr<?fère écouter la voix des agents du démon, et marcher vers le malheur éternel.
Dieu parle par la voix des écrivains inspirés ; les enfants de Dieu écoutent et suivent cette voix, mais un grand nombre d'hommes préfèrent suivre les enseignements du monde. Ils mettent leur raison si faible et si bonne au-dessus de la lumière éternelle et de la souveraine sagesse du Très-Haut. Pourquoi nous défendre de manger de ce fruit? Pourquoi Dieu nous prescrit-il de faire cette chose-ci et non celle-là? Qui éles-vous, cendre et poussière, pour demander compte à la majesté infinie? Quand Dieu parle, il est raisonnable que sa créature obéisse.
Dans le xvi" siècle, ce rationalisme, en se voilant un peu, réussit à bouleverser l'Eglise et à entraîner une foule d'âmes dans l'abîme. On acceptait la Révélation comme un fait incontestable; voilà la Bible, disait-on aux Chrétiens, c'est la parole de Dieu, révélée aux hommes; mais on ajoutait : interprélez-là comme vous l'entendrez.
C'est là, mes frères, le demi-rationalisme, il est plus inconséquent que le rationalisme pur.
On admet la parole de Dieu, mais pour la soumettre à la raison humaine.
LES DKUX CAMl'3 DE l'huMANITÉ 241
Admettre la loi de celle manière, n'est-ce pas réellement nier la loi? Un code qui doit dire tout ce que les intéressés trouveront bon de lui faire dire, n'est-il pas un code illusoire et complètement inutile?
Il faut admettre la loi divine, mais il n'est pas moins nécessaire de reconnaître, en môme temps, le tribunal qui est chargé d'interpréter cette loi et d'en maintenir le texte sans altération. Ce tribunal, c'est l'église catholique avec son chef qui est le pape.
Après le Protestantisme, le Rationalisme s'est répandu comme un torrent sur le monde : la voie lui avait été préparée. Il s'est montré conséquent avec ses principes : il a rejeté la Révélation, il a rejeté l'ordre surnaturel tout entier.
C'est de son souftle qu'ont surgi ces erreurs si répandues : Séparation de l'Eglise et de l'Etat; il faut exclure le prêtre comme prêtre delà société civile et politique, son influence est une influence indue. Et il y a des chrétiens pratiquants assez malheureux pour admettre de semblables doctrines, qui sapent par la base la religion de J.-C.
L'humanité se divise donc encore aujourd'hui en deux camps : d'un côté les enfants de Dieu qui admettent que l'homme a été créé pour Dieu, qui reconnaissent que ce Dieu a donné une loi aux hommes, et qui se soumettent à cette loi ; qu'il a établi un tribunal infaillible pour interpréter la loi révélée, et qui soumettent leur raison aux décisions de ce tribunal ; ceux-là servent Dieu et son Fils unique de toute leur âme et de toute leur volonté. De l'autre côté se trouvent les enfants du Démon et \i nombre en est affreusement grand : ce sont ceux qui refusent d'obéir à la loi divine.
Ici, cependant, le Saint- Père, avec une sagesse qui lui vient de Dieu, reconnaît deux catégories. Il y a un groupe qui veut simplement se passer de Dieu ; il ne l'attaque pas, il se contente d'être indifférent. Les hommes qui composent ce groupe se cherchent des amis partout ; pour eux l'erreur est sur le même pied que la vérité, et ils parlent volontiers et bien sérieusement des droits de l'erreur.
L'erreur avoir des droits, mes frères! Satan avoir des droits contre Jésus-Christ ! Comment des hommes raisonnables, comment des hommes élevés dans le sein de l'Eglise en sont-ils venus au point d'admettre une pareille infamie ! Le pape signale cette erreur, et il nous avertit que ceux qui veulent se passer de Dieu sont dans le camp de Satan.
Le second groupe de l'armée de Satan combat directement Dieu, et se déclare son ennemi. Ceux qui forment ce groupe se montrent lo-
giques h leur manière, en ce qu'ils tirent les conséquences des faux principes admis par le premier groupe. Ces hommes nient les rapports de l'homme avec Dieu ; ils n'admettent pas que Dieu a parl<^ au premier homme et lui a fait des défenses; ils n'admettent pas le péché originel. Ces erreurs funestes les poussent dans une voie d'iniquité, et les conduisent à un abîme insondable.
Ils veulent donc que l'homme naisse naturellement bon. Comment se fait-il alors qu'il soit réellement si mauvais? C'est que la société, disent-ils, vient le dépraver. Les fameux principes de 89, que certaines bouches canadiennes ont osé prôner quelquefois, ne sont que la conséquence de cette abominable doctrine.
Ces hommes se sont donc déclarés contre la société qui, suivant eux, produit un grand mal dans le monde, puisqu'elle déprave l'homme. L'idéal de l'homme serait donc celui qui ne serait soumis à aucune loi, qui vivrait sans rapports ni avec Dieu, ni avec ses semblables, comme le loup dans les forêts, comme l'ours dans les neiges du Nord, comme le tigre dans les déserts d'Afrique.
Ces impies se sont unis pour arriver à la réalisation de leur idéal, et ils cherchent à détruire l'ordre social.
Nous allons travailler à détruire la société, se sont-ils dit, mais pour ne pas rencontrer trop d'opposition, pour trouver des aides partout, il îa«t qoe nous y allions avec prudence. Ils ont donc caché soigneusement leur plan à la masse des hommes, ils se sont couverts du uianteau de l'hvpocrisip, et ils ont marché à l'accomplissement de leurs sinistres projets.
En jetant leurs regards sur l'humanité, ils ont trouvé que le plus ferme soutien de la société est la religion, et que parmi les religions leur plus terrible ennemie est la religion du Christ. ]l fut donc décidé qu'on attaquerait de toute part, qu'on détruirait, s'il était possible, l'Eglise Catholique fondée par Jésus -Christ.
Voltaire commença donc son œuvre : il traîna dans la boue tout ce qu'on avait respecté jusqu'à lui : la religion n'était plus que la superstition, les évéques et les prêtres des tyrans, les religieux des fainéants. Il ee mit à rire de tout, pour arriver à tout détruire.
Quand les philosophes crurent avoir suffisamment ébranlé la foi religieuse, ils se mirent à battre la société en brèche. Ils ont formé dans le but de détruire la société, des associations ténébreuses et redoutables, et ils y ont fait entrer des princes, des rois, des empereurs, les gardiens et les chefs de la société.
LES DEUX CAMPS DE l'DUMANITÉ 243
C'est véritablement ici l'un des spectacles les plus trisles qu'on ait jamais contemplés : les rois unis aux brigands qui travaillent aies briser, et à détruire tout l'ordre social ! Les papes ont averti les rois, les papps ont dénoncé les sociétés secrètes ; ils ont payé cher cet acte de courage.
On s'est rué sur eux, on les a dépouillés du pouvoir temporel, et Pie IX, entr'autres, a dû manger le pain de l'exil et mourir prisonnier.
Mais le pape ne se taira pas ; il est prisonnier, mais la parole de Dieu n'est pas enchaînée. Il parle, et sa parole est répétée par tous les échos. Les ennemis eux-mêmes prêtent une oreille attentive à celte voix, et ils maudissent le représentant de Jésus-Christ. Les fidèles écoutent cette parole et la gardent dans leur cœur. Ils bénissent Dieu qui continue à leur parler |)ar la voix de son Vicaire, et qui leur indique la véritable route qu'il faut suivre.
Léon XIII, pour que la parole qu'il vient d'annoncer au monde produise tout l'eiïet désiré, nous recommande deux chose: 1° démasquer l'église ténébreuse de Satan, la Franc-Maçonnerie, afin que les chrétiens connaissant cette usine de corruption, d'erreur et de mensonge, en conçoivent de l'horreur; 2° faire connaître la religion catholique, afin que les fidèles connaissant bien cette admirable société, i'aiment de plus en plus.
Je vous parlerai d'abord de la sainte Eglise de Jésus-Christ, de sa constitution et de son action dans le monde. Et quand je vous aurai bien fait connaître et admirer l'épouse sans tache de Jésus-Christ, je lèverai le voile qui cache les hideuses Sociétés Secrètes; vous verrez leurs rites sacrilèges, leur but néfaste, leurs moyens plus néfastes encore ; vous verrez l'esclavage des victimes de ces abominables associationa.
Avec la sainte grâce de Dieu qui ne peut nous faire défaut, avec les bonnes dispositions que je connais dans vos cœurs, je réussirai à vous attacher de plus en plus fortement à la sainte loi de Dieu. Vous voudrez établir le royaume de Dieu au milieu de vous, et pour cela, selon la parole du Souverain Pontife, servir Dieu et son Fils unique de toute votre àme, de toute volonté. Ainsi soit-il.
III. Nécessité de la religion pour l'individu, pour la société domestique et pour la société civile.
Beatiis vir qui non abiit in concilio impiorum, et in via peccatorum non stetit, et in cathedra peiitilentise non sedit (Ps. 1, l.)
Heureux l'homme qui ne s'est point laissé aller au conseil des impies, qui ne s'est point arrêté dans la voie des pécheurs, et qui ne s'est point assis dans la chaire de pestilence.
Dans son premier Psaume, le saint roi David .«e piait à nous peindre le bonheur de l'homme juste: il est, dit-il, comme un arbre planté au bord des eaux, qui se couvre de feuilles verdoyantes et qui portera des fruits en son temps. Il prospérera dans toutes ses entreprises, et omnia quaecimiqve faciet prosperahuntur . Il n'en est pas ainsi des impies, won sic impii non sic ; il n'y a pas de bonheur pour eux : ils sont emportés de côté et d'autre comme la poussière du chemin, et au jour du jugement ils seront condamnés. Ce sont là les deux espèces d'hommes qui peuplent les deux cités dont je vous ai parlé : la cité de Dieu et la cité de Satan. Je vais tâcher de vous faire connaître ces deux cités opposées, car voici la direction qui nous est donnée par le Souverain Ponlife : « Mais puisque l'autorité inhérente à Notre charge Nous im- « pose le devoir de vous tracer Nous-même la ligne de conduite que « Nous estimons la meilleure, Nous vous dirons : En premier lieu, ar- « rachez à la Franc-Maçonnerie le masque dont elle se couvre et faites « la voir telle qu'elle est. Secondement, par vos discours et par des « Lettres pastorales spécialement consacrées à cette question, instruisez « vos peuples ; faites-leur connaître les artifices employés par ces sectes « pour séduire les hommes et les attirer dans leurs rangs — la per- « versité de leurs doctrines — rinfamie de leurs actes. Rappelez-leur « qu'en vertu des sentences plusieurs fois portées par Nos Prédéces- « seurs, aucun catholique, s'il veut rester digne de ce nom et avoir de « son salut le souci qu'il mérite, ne peut, sous aucun prétexte, s'affilier « à la secte des francs-maçons. Que personne donc ne se laisse tromper « par de fausses apparences d'honnêteté. Quelques personnes peuvent en « effet, croire que, dans les projets des francs-maçons, il n'y a rien de
« formellement contraire à la saintelé de la religion et des mœurs. Tou- < fois, le principe fondamenlal qui est comme l'âme de la secte étant « condamné par la morale, il ne saurait être permis de se joindre à « elle, ni de lui venir en aide d'aucune façon.
« Il faut, ensuite, à l'aide de fréquentes instructions et exhortations, <( faire en sorte que les masses acquièrent la connaissance de la reli- « gion. Dans ce but nous conseillons très fort d'exposer, soit par écrit, « soit de vive voix et dans des discours ad hoc, les éléments des prin- « cipes sacrés qui constituent la philosophie chrétienne. Cette dernière « recommandation a surtout pour but de guérir par une science de bon « aloi les maladies intellectuelles des hommes et de les prémunir tout « à la fois contre les formes multiples de l'erreur et contre les nom- € breuses séductions du vice, surtout en un temps où la licence des « écrits va de pair avec une insatiable avidité d'apprendre. »
Je vais commencer, mes frères, par la dernière partie : faire connaître la religion, et monlrer qu'elle est nécessaire au bonheur des individus et des sociétés.
Je lâcherai de vous donner des idées bien claires sur ce sujet, et alors vous pourrez apprécier le bonheur que vous avez d'appartenir à l'Eglise Catholique.
Qu'est-ce que la religion ? C'est la société de l'homme avec Dieu.
Si vous examinez ce qui se passe sur la terre, vous verrez que l'homme appartient à trois sociétés : il appartient d'abord à la société de Dieu, en second lieu à la société domestique, et en troisième lieu à la société civile.
L'homme est en société avec Dieu : cette première société porte le nom de religion, du mot latin religare qui veut dire relier.
Il y a nécessairement entre l'homme et Dieu le rapport de la créature à son créateur, de l'œuvre à l'ouvrier qui l'a faite.
Quels rapports l'ouvrier n'a-t-il pas avec son œuvre? il peut la vendre, la changer, la détruire, lui donner la destination qu'il voudra. Dieu ayant créé l'homme, a des rapports nombreux et intimes avec lui. Ces rapports sont si nécessaires qu'on ne peut concevoir l'homme sans cela I Que serait, en etiet, l'homme que vous concevriez s.uis ces rapports? 11 faudrait qu'il n'eût pas élé créé, ce qui est absurde.
Si vous demandez au petit enfant : qui vous a créé et mis au monde? il répondra : c'est Dieu. Voilà, en effet, une vérité primordiale que nul ne peut ignorer ni oublier.
246 OEUVRES ORATOIRES DE M*''' LAFLÈCHlî
La première de toutes les sociétés est donc celle de rhomme avec Dieu, et celle-là est nécessaire.
Il fut un temps où celte société seule existait sur la terre : ce teuips est celui qui s'écoula entre la création du premier homme et la formation de la première femme : Adam étant alors la seule créature humaine qui existât sur la terre, n'avait de société qu'avec son créateur. Cet homme, mes frères, était un être à part, bien supérieur à tout ce qui avait existé jusque-là sur la terre. Au moment de le créer, Dieu tient conseil avec lui-même : faisons l'homme, dit-il, à notre image et à notre ressemblance. Ce langage est bien différent de celui qu'il tint quand il voulut former les autres êtres : quand il créa le ciel, il dit : que la lumière soit faite ; quand il créa les plantes, il dit : que la terre germe de l'herbe verte et des arbres ; quand il créa les animaux, il dit : que la terre produise des animaux vivants; mais quand il veut créer un êlresupérieur à tous ceux-là, il se recueille et dit: faisons l'homme. L'Ecriture nous rapporte eu détail ce qui se passa alors : Dieu commença par pétrir un peu de boue, et en fit le corps du premier homme. Mais ce corps était sans vie, était comme un cadavre, et pourtant Dieu voulait faire l'homme à son image ; pour le distinguer des autres êtres, il va donc lui donner quelque cbose qui sera, en quelque façon, tiré de lui-même. Que fait-il? il souffle sur ce corps, et l'homme aussitôt reçoit une âme capable de vouloir, de connaître et d'aimer : inspiravit in faciem ejusy spiraculuin vitœ et faclus est homo in animam viven^em.
L'homme a reçu l'existence d'un Etre infini, son premier rapport avec cet Etre c'est la dépendance. Il dépend complètement de Dieu : ce qu'il a, c'est Dieu qui le lui a donné ; tout son être, c est Dieu qui l'a fait et qui le conserve. Oui, notre corps, notre intelligence, notre cœur sont le bien de Dieu, nous n'en sommes pas les maîtres absolus, nous n'en sommes que les dépositaires et les usufruitiers.
Dieu est le maître de l'homme, il peut donc lui donner des lois, et le strict devoir de l'homme est de suivre ces lois avec fidélité.
Dieu est tout pour l'homme : il a droit d'en recevoir un culte qui consistera surtout dans la pratique des trois vertus que nous nommons théologales.
La première de ces vertus est la Foi : l'homme doit croire tout ce que Dieu lui dit, car cet être puissant et parfait qui l'a créé ne peut ni se tromper, ni tromper personne.
L'homme doit avoir l'Espérance : le Dieu dont il dépend est infiniment bon, infiniment aimable; il faut donc attendre de sa générosité,
avec une ferme confiance, les biens inénarrables qu'il a promis de donner à ceux qui le servent.
L'homme, enfin, doit avoir la Charité : son cœur est fait pour aimer, il devra donc aimer Dieu qui est le véritable Bien. C'est même uaiquement en Dieu qu'il trouvera la satisfaction complète de ce besoin d'aimer que rien ne peut satisfaire ici-bas. Les objets de la terre, en eflek, sont bien trop petits et trop mesquins pour satisfaire une âme dont les aspirations sont plus vastes que le monde.
Comme l'aiguille aimantée se dirige continuellement vers le pôle, toutes ses facultés se dirigeront vers Dieu qui est soû centre et sa fin.
Ces rapports avec Dieu sont nécessaires pour le bonheur de l'homme.
Le premier besoin de l'homme est celui d'être heureux ; il cherche le bonheur, il le cherche continuellemeat, c'est la loi de sa nature. Dieu n'aurait pas mis ce besoin dans notre cœur s'il n'y avait pas à notre portée un objet capable de le satisfaire ; or cet objet dun prix infini n'est autre que Dieu lui-même. Nous aurons ce bonheur relatif dont on peut jouir ici-bas, quand nous posséderons Dieu autant qu'on peut le posséder sur la terre ; et nous aurons le bonheur parfait, quand nous jouirons j)arfaitement de Dieu dans le ciel. Voilà la vérité.
Mais ici le diable intervient : il connaît ce besoin d'être heureux qui se trouve dans le cœur de l'homme, et avec la malice qui le caractérise, il cherche sans cesse à le fourvoyer. Celui qui écoute cet ennemi du genre humain, n'arrivera jamais au bonheur que notre nature réclame. Puisque uous tenons tant au bonheur, nous avons un immense intérêt à ne pas nous laisser tromper. Mais que de séductions tout autour de nousl
Vous verrez des hommes agités d'un mouvement fébrile : ils veulent le bonheur, ils le veulent à tout prix, mais ils le cherchent dans la basse satisfaction des sens. Us croient le trouver en suivant lours passions, en se ravalant au-dessous de la brute, ils seront honteusement déçus, et plus ils le poursuivront de cette manière, plus ils s'en éloigneront.
D'autres cherchent le bonheur dans l'acquisition des richesses : si l'or entre dans leur bourse en grande abondance, ils se croient parvenus à la source de toute félicité. Quelle humiliation pour une âme immortelle, de ne pas savoir élever plus haut ses aspirations ! Mais on rencontre parfois chez ceux qui cherchent ainsi les richesses, quelque, chose de plus étonnant et de plus inexplicable encore. Us otit de l'or ; vous croyez qu'ils vont s'en servir pour se procurer des jouissances ?
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pas du lout : l'or reste là, ils ne veulent pas y toucher, ils n'en pren-dront pas même pour les besoins urgents de leur famille, ils se priveront comme s'ils étaient dans l'extrême indigence. C'est une folie et un châtiment.
Le bonheur n'est pas pour les avares. Il n'est pas non plus pour ceux qui, par le moyen des richesses, veulent se procurer des jouissances de toute sorte : car il faut bien autre chose que ces jouissances passagères, toujours mêlées de tant de déboires et de décepti(ms, pour satisfaire notre âme qui a soif d'un bonheur éternel et infini.
Enfin il y en a qui cherchent le bonheur dans la possession des honneurs et de la gloire humaine. Voyez dans l'ordre politique, quelle ambition effrénée règne partout. Pour arriver aux honneurs qu'ils convoitent, plusieurs de ces hommes passeraient sans frémir sur les cadavres de leurs concitoyens.
Voyez les potentats qui veulent dominer les peuples, ils répandront' des flots de sang pour arriver à satisfaire l'ambition qui les dévore.
Un de ces hommes, un empereur qui avait fait couler un fleuve de sang à travers l'Europe, l'empereur Napoléon I", entendait un matin la cloche de l'église du village de Brieniie : autrefois, dil-il, j'ai entendu souvent ces sons de la cloche; alors j'étais heureux. Les centaines de mille soldats qui s'étaient fait égorger pour lui n'avaient pu, de leur sang, lui acheter le bonheur.
Ce même empereur demandait à l'un de ses généraux : savez-vous, général, quel a été le plus beau jour de ma vie? — Ce doit être le jour de la bataille d'Austerlitz. — Non, vous n'y êtes pas. — Alors c'est le jour où vous avez été fait empereur. — Ce n'est pas cela non plus. Je vois, dit l'empereur, que vous ne le trouverez pas : le plus beau jour de ma vie, c'est le jour de ma première communion.
Ecoulez un autre roi qui, lui aussi, avait été puissant, comblé d'honneur et de gloire, je veux dire le roi Salomon : dans le livre de l'Ecclésiaste, il nous dit qu'il a acquis beaucoup de richesses, qu'il a joui de tous les plaisirs de la vie, et qu'à la fin il n'a trouvé dans toutes ces choses que vanité et affliction d'esprit : vidi in omnibus vanitatem et affiictionem animi. (Eccl. u, li). Mes frères, nous sommes faits pour Dieu, et tant que nous ne le posséderons pas, il y aura dans notre cœurun vide que rien ne pourra combler.
Vous comprenez qu'en venant nous éclairer sur nos rapports avec- Dieu, la Religion nous rend un service immense. Qu'elle soit bénie cette sainte religion qui nous enseigne que le vrai bonheur consiste àr
aimer Dieu elà le servir; quels bonheur donnépar l'amour de Dieu ne finit pas avec la vie du corps, mais se continue plus grand et plus complet pendant l'éternité. L'homme qui ne sait pas ces choses d'une importance capitale est véritablement à plaindre ; il ne faut pas le mépriser, mais il faut tâcher de le ramener dans la voie, il faut tâcher de le rattacher à la véritable vie.
Si le premier homme était resté seul sur la terre, il y aurait eu la société avec Dieu, mais il n'y aurait pas eu de société domestique ni de société civile, Or, après qu'Adam eût donné leur nom à tous les animaux, Dieu dit : il n'est pas bon pour l'homme d'être seul ; faisons-lui une compagne semblable à lui. Dieu envoya alors à Adam un sommeil mystérieux, pendant lequel il lui tira une côte, et en fit le corps de la première femme. Et l'homme voyant cetle femme que Dieu venait de lui former, inspiré sans doule par l'esprit de Dieu, s'écria aussitôt : voici l'os de mes os, la chair de ma chair. C'est pourquoi, l'homme quittera 80 1 père et sa mère pour s'attacher à sa femme, et ils seront deux eu une seule chair.
Voilà l'origine du mariage chrétien, et disons en passant que les gouvernements ont bien tort de vouloir faire des lois sur une chose qui ne regarde que l'Eglise, et qu'ils ont été bien osés de vouloir loucher à l'œuvre de Dieu, et diviser ce que le Créateur a uni.
Dans le Paradis Terrestre, Dieu constitua donc pour la première foi* la Société Domestique ou la Famille.
Nous avons établi que chaque homme, pris individuellement, doit être en rapport avec Dieu et trouve dans ce rapport la véritable source du bonheur dont il sent le besoin ici-bas. Nous allons établir maintenant que la religion est nécessaire à l'homme en tant que membre de la société domestique, car la famille aussi trouve la source de son bonheur dans la religion.
Quand un père dit à son enfant : Obéis-moi, si l'enfant lui répond : Pourquoi vous obéir? pourquoi soumettre ma volonté à la vôtre? que répondra ce père? Dira-t-il : Tu dois m'obéir parce que je suis le plu» fort ? Mais alors quand cet enfant devenu grand sera aussi fort que son père, ce sera le père lui-même qui devra obéir à «on tour. Vous voyez à quels atîreux résultats on en arrive avec de pareilles principes.
Mais si le père commande à son enfant au nom de Dieu ; s'il lui dit : mon enfant, c'est Dieu qui m'a chargé d'avoir soin de toi, et enm'obéissant, c'est à lui que tu obéis, l'enfanl ouvrira son âme à la connaissance de la vérité et il se soumettra de bonne grâce. Quand il sera
grand, il comprendra mieux encore l'obligation d'obéir que le Maître souverain lui a imposée, et les parents seront heureux avec lui.
Olez la religion, il n'y a plus d'obéissance ni de respect, il n'y a plus d'ordre dans la famille, on peut dire qu'elle n'existe plus. Elle est descendue au rang de la famille des animaux privés de raison : les enfants ne resteront sous la dépendance des parents qu'autant qu'ils auront besoin d'eux pour leur subsistance.
Aies frères, je vous l'ai dit, la famille a une origine divine aussi bien que l'homme lui-même. En la formant, Dieu lui a donné des lois qui en font une image du ciel. Il a donné la force et l'autorité au père, la tendresse et le sentiment à la femme pour qu'elle forme le cœur des enfants; et il a voulu que les enfants représentassent les anges, toujours prêls à accomplir la volonté du souverain Maître. Mais si la religion ne veille pas au seuil de la famille, celte constitution admirable n'est plus qu'une lettre morte, et le bonheur qu'elle devait procurer aux parents ne peut plus subsister.
J'avais donc raison de dire que la religion est nécessaire au bonheur de la famille.
L'Etat est la société de l'homme avec ses semblables ; c'est le développement et l'extension de la société domestique, et la religion lui est aussi absolument nécessaire.
Quand Adam eut donné le jour à un grand nombre d'enfants, qui en engendrèrent d'autres à leur tour, les hommes commencèrent a devenir nombreux sur la terre, et il fallait une autorité pour régler les rapports nouveaux qui s'établissaient entre eux.
L'autorité paternelle suffit d'abord à cela : le plus ancien des pères de famille portait le nom de patriarche, et il commandait à tous ses descendants. Ces patriarches vivant jusqu'à 800 et même 900 ans, voyaient pendant une si longue suite d'années leur race se multiplier d'une manière extraordinaire, et ils étaient comme des rois à la tête d'une si nombreuse famille. H n'y eut pas d'autres rois que ceux-là avant le déluge. La religion maintenait la paix el la concorde dans ces royaumes des patriarches.
Après le déluge, la société civile fut constituée à peu près telle qu'elle existe aujourd'hui : il y eut des hommes chargés spécialement de commander à un grand nombre d'autres hommes; il y eut des rois, des emjiereurs qui devaient être respectés el obéis comme les maîtres de leurs semblables. Il y eut aussi des événements plus graves que tout ce qu'on avait vu avant le déluge, et Dieu, pour maintenir la paix au mi-
lieu de ces nouvelles sociétés plus remuantes et plus indociles que les sociélés patriarcales, donna à l'autorité un pouvoir terrible qu'il n'avait pas donné aux j)remiers hommes, le pouvoir d'iniliger la peine de mort. Lorsque Gaïn eut tué son frère Abel,il ne lut pas permis de le tuer luimême : Omnis qui occideril Caïn, sepluplum punietur, quiconque tuera Caïii, dit Dieu, sera puni sept fois plus sévèrement que lui.
Après le déluge, Dieu établit la peine de mort : quicumque effuderit humanum snngîiinem fundetnr saiigiiis illius, quiconque aura répandu le sang de l'homme sera puni par l'efîusion de son propre sang. (Gen. IX, 6). C'est qu'il y avait alors des hommes appelés à gouverner des millions de leurs semblables ; Dieu leur donnades pouvoirs plus grands afin qu'ils pussent maintenir l'ordre et la paix dans des Etats si considérables.
La religion, mes frères, est indispensable à ces sociélés politiques. Qu'est ce que la société politique? C'est l'union des familles entre elles pour protéger leurs intérêts communs. On y a donné l'autorité à un homme auquel tous les autres doivent se soumettre.
Dites-moi, maintenant, qu'est-ce qui fera plier toutes les volontés sous la volonté d'un seul? Comment ferez-vous pour obliger des millions d'hommes à sacrifier ainsi leur volonté personnelle, et cela pour toujours ? Direz-vous que ce sera par la force, par les canons, par les baïonnettes? Si vous n'avez que cela, vous serez incapables d'obtenir la soumission continuelle de tous ces hommes ; quand un intérêt puissant les y portera, ils chercheront à secouer le joug. Voyez l'empereur de Russie : il a pour le soutenir des millions d'hommes armés jusqu'aux dents; cela suffit-il pour arrêter les Nihilistes? Au milieu de ses milliers de soldats, l'Empereur Alexandre n'est-il pas tombé frappé à mort"? La force arrêtera-t-elle les dynamitards, des hommes qui conspirent dans l'ombre, des hommes insaisissables? Rien ne peut arrêter ces hommes, si ce n'est la religion. Une société qui ne repose que sur la force ne subsistera pas ; les révolutions y succéderont aux révolutions.
Une société doit avoir pour base un acte religieux, le serment. Quand les hommes sont liés par le serment, ils sont liés tout entiers, devant Dieu et devant les hommes : alors on peut compter sur leur soumission. Puisque l'Etat doit reposer sur un acte religieux, le serment, il ne pourra donc y avoir rien de contraire à la loi de Dieu dans les devoirs imposés aux sujets : le potentat a un maitre au-dessus de lui, il ne peut rien contre Dieu.
La Religion parle aux rois et à leurs sujets ; elle dit aux rois : Vous êtes puissant, non pour opprimer les autres hommes, mais pour protéger le faible.
De même elle dit aux sujets : Un roi est constitué sur vous, il a droit à votre respect et à votre obéissance, vous ne pouvez vous révolter contre lui. Comprenez-vous, mes frères, combien cet empire de la religion est nécessaire, d'un côté pour empêcher les rois d'opprimer leurs peuples, de l'autre pour empêcher les sujets de résister à i'autorilé et de tenir bs royaumes dans un affreux état d'anarchie?
Eh bien ! aujourd'hui il y a des hommes qui veulent constituer les Etats sans Dieu, qui veulent supprimer le serment. Ils sont descendus plus bas que les païens, car ceux-ci, du riioins, avaient compris la nécessité de la religion, et ils trouvaient aussi impossible de constituer un état sans Dieu que de bâtir une ville dans les airs.
Ecoulez la parole divine : per me reges régnant, c'est par moi que les rois régnent (Prov. vin, 15). Il y a des hommes qui commandent aux autres hommes, mais cela se fait par l'autorité de Dieu. De quel droit, en eiïet, un homme qui n'aurait rien reçu d'en haut viendrait-il m'imposer sa volonté? Jésus-Christ disait lui-même à Ponce Pilale : vous n'auriez aucun pouvoir sur moi, s'il ne vous avait été donné d'en haut. Je le demande encore: de quel droit mon semblable viendrait-il me commander ? Serait-ce parce qu'il a la force ? Le brigand a la force, a-t-il donc l'autorité?
Dans le psaume II, David nous dévoile tout le plan de la Providence pour le gouvernement des peuples : Demande-moi, y est-il dit, et je te donnerai les nations en héritage. C'est Dieu le Père qui parle ainsi à son Fils, le Verbe éternel.
Jésus-Christ, mes frères, a fait celte demande : il est mort pour nous, et en nous rachetant par sa mort il a acquis le droit de nous commander, aussi Dieu lui dit-il : Je Vai conslituè roi sur les nations.
Jésus-Christ, le Dieu fait homme, a donc été investi par son père de la puissance souveraine ; il commande en même temps aux nations et aux rois des nations.
Les rois tiennent leur autorité de lui, et ils doivent gouverner selon les lois de l'équité : c'est alors le plus doux comme le plus noble des gouvernements. On comprend que si tous les rois étaient des saint Louis et tous les sujets des saint Thomas, on n'aurait pas besoin de soldats pour maintenir l'ordre.
En réalité l'ordre se maintient parmi les nations au moyen de deux
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forces : la force morale représentée par le prêtre, la force physique représentée par le soldat. Ces deux forces ont leur utilité dans les plans de la Providence.
La première loi qui doive servir à gouverner les hommes, c'est la loi de la conscience. Le prêtre vous rappelle ce que vous devez faire, il emploie la force morale ; raisonnablement, celle-là devrait suffire. Mais si les hommes ne veulent pas se gouverner par la conscience, on a recours à la force coercilive : alors intervient le prince (1) ; Dieu l'a armé de l'épée pour la protection des bons et la défense de la justice. Le prince qui frappe pour faire respecter la loi est le ministre de Dieu.
Quand les hommes n'ont plus de religion, .Jésus-Christ ne perd pas «on pouvoir sur eux à cause de cela ; il les gouverne alors avec une verge de fer, reges eos in virga ferrea ; et s'ils sont toujours rebelles, il les brisera comme un vase d'argile, tanquam vas figuli confringes eos. Quand les peuples ne se laissent plus gouverner, Dieu leur envoie les dynamitards, les communards, les révolutionnaires. Jésus-Christ règne toujours, soit dans sa mansuétude, soit dans sa justice : il a reçu les nations en héritage. Je m'arrête ici : que cela suffise, mes frères, pour vous faire bien comprendre le besoin que nous avons de la religion.
L'individu a besoin de la religion pour comprendre ce qu'il est luimême, et pour satisfaire le premier besoin de son être, le besoin du bonheur.
Il faut la religion dans la famille, pour que les parents soient bien vigilants, et que les enfants leur obéissent.
Il la faut dans la société civile, pour que les lois commandent des choses jusîes et que les peuples leur soient bien soumis. Avec la religion l'ordre régnera partout, et la paix de Dieu fleurira parmi les nations. Ainsi soit-il.
(1) Mgr Laflèche ne prétend pas, par ces paroles, nier le pouvoir de coercition de l'Eglise ; Sa Grandeur admet, au contraire, dans toute sa force, le raisonnement suivant du célèbre Père Taparelli : « Toute société légitime possède un droit naturel d'user de tous les moyens nécessaires à la conservation de l'ordre; or, dans une société indépendante et spirituelle, un des moyens nécessaires à cet effet, est le pouvoir de coercition matérielle ; donc, une société spirituelle aura le droit d'user de ce pouvoir ; l'Eglise, qui ast une société indépendante et spirituelle, aura donc aussi ce pouvoir ». Essai théor. de Droit naturel, livre Vil, ch. i.