RÉPONSE DE Mgr l'Archevêque
Québec, 25 juillet 1882.
Mgr L. F. Laflèche, Evêque des Trois-Rivières.
Moai&eiigneuT,
Votre Grandeur me répond hier qu'EUe est surprise que, d'accord avec l'Université je veuille amener devant le tribunal de haute surveillance une cause que Votre Grandeur a portée devant le Saint-Siège.
Je diTai de mon côté que j'attendais cette réponse, mais qu'en même temps j'attendais de votre loyauté que vous donneriez aux accusés une occasion de se faire entendre pour se justifier devant l'épiscopat de la province.
J'ai aussi été calomnié dans .les mémoires et l'appendice présentés
juge ef, partie ; et le Grand Vicaire et l'Université, parties avec le juge contre nous.
Votre Eminence verra par là quel genre de procédure on emploie à Québec, après celle dont on se sert à Rome contre nous.
Les personnes qui se disent ou se prétendent inculpées, et qu'ori aurait plutôt raison de regarder comme accusateurs, ont des autorités qui les protègent à Rome; les voies à l'investigation et à l'enquête contre eux y sont fermées. Ils évitent le tribunal supérieur pour s'adresser au tribunal inférieur, contre la disposition formelle du droit canonique. Et ils s'adressent à un tribunal dont le Président ne craint pas d'assumer lui-même, dans un aveu écrit, le rôle de partie et d'accusé.
Les faits que je viens d'exposer ne sont pas les seuls de cette espèce malheureusement. C'est par des procédés analogues que l'Ecole de Médecine de jMontréal et la presse catholique du pays ont été naguère écrasées au Canada et demandent en vain d'être entendues.
Dans des circonstances semblables et avec une procédure de cette nature, comment peut-on faire luire la lumière de la vérité sur de graves questions? N'est-il pas évident qu'une telle manière d'agir est propre à nuire au prestige de l'administration ecclésiastique, dans l'esprit du clergé et des fidèles ?
Assurément, ces faits sont propres à causer et causent en effet d'i grands préjudices à la religion, dans notre cher pays.
Votre Eminence comprendra encore mieux la singularité et l'irrégularité de la conduite des Mi\L de l'Université et de Mgr l'Archevêque de travailler à ramener le débat devant
par Votre Graakdeur, cl je mo propose eu lempà et lieu de Jire C'- que j'en pense.
Veuillez agréer, Moiiseigncur, l'assurance de mon dévouement.
(Signé) t E. A. ^Vrch. de Québec.
Garantie conforme à l'original par Mgr Laflèche.
le tribunal provincial, quand Elle saura que le but de mon voyage à Rome leur était parfaitement connu dès l'année dernière, ayant été annoncé sur les journaux; que je suis demeuré six mois dans la Ville Eternelle, et qu'ils ont eu tout le temps et la facilité désirables d'aller exposer au Saint- Siège contradictoirement, alors que je m'y trouvais, la justice de leur cause, et qu'ils ne l'ont pas fait.
Elle remarquera aussi que par cette procédure renversée, les rôles se trouveraient totalement changés au profit de nos adversaires. Les adversaires passeraient de la condition d'accusateurj à celle de juges.
En effet, pour descendre dans plus de détails, si nous avons ignoré jusqu'ici, nommément, quels sont ceux qui ont donné à Rome les premières fausses informations qui ont servi de base aux décrets, il est notoire qu'une partie de nos récentes difficultés religieuses est venue du bill universitaire et de ces décrets de septembre 1881. Le bill ou projet de loi civile a été demandé par l'Université, et surtout quasi imposé à la nation par l'Archevêque, en faveur de cette Institution. Les décrets sur la prétendue ingérence du clergé dans les élections politiques ont été rendus sur les représentations de Mgr l'Archevêque seul, qui a refusé de s'entendre avec les suffragants sur cette grave matière, malgré la demande qui lui en a été faite par Mgr d'Ottawa. Ces représentations d'ailleurs n'étaient alors d'aucune actualité au pays, et n'avaient pas même leur raison d'être.
Ce sont ces divers actes qui ont affligé si profondément rimmensf3 majorité des catholiques et du clergé de la Province de Québec, chacun se sentant blessé dans ses droits et traité contrairement à la justice. C'est pour porter les plaintes de tous, offrir des renseignements nécessaires et obtenir les réparations convenables que je me suis rendu à Rome.
Nous sommes donc les véritables accusés, souffrant beaucoup des actes et démarches de l'Archevêque et de l'Université, ainsi que de leurs conséquences. C'est aussi pourquoi,
sans doute, nous trouvons le Métropolitain et l'Université si prompts à prendre la contre-partie du Mémoire que j'ai présenté.
En feignant d'être accusés eux-mêmes solidairement et en se plaignant de notre défense devant le tribunal inférieur ou provincial, ils ont interverti absolument les positions, comme il est très clair, et voulu donner le change : ce qui est véritablement une déloyauté. Et en cherchant à se constituer nos juges dans ce tribunal, ils ont travaillé à nous empêcher d'avoir justice, après nous avoir fait, les premiers, de grands torts, ainsi qu'à l'Eglise tout entière du Canada.
Le fait de recourir à de tels moyens n'indique-t-il pas, à lui seul, Eminence, l'extrême faiblesse d'une cause, et où doivent se trouver la justice et la vérité?
Le but de ces menées anti-juridiques est évidemment de nous forcer au silence et d'ensevelir à jamais nos légitimes réclamations, après avoir obtenu contre nous du Saint-Siège tout ce que l'on désirait.
L INTRIGUE DEVOILEE.
L'espèce de mystère qui planait depuis longtemps sur l'étrange direction de nos affaires à la Sacrée Congrégation de la Propagande vient enfin d'être dévoilée.
Une révélation explique parfaitement tout ce que j'ai exposé ci-dessus à Votre Eminence : elle est la clef de nos difficultés.
Toute triste qu'elle soit, cette révélation soulage cependant la conscience, en ce qu'elle rejette sur des individus l'odieux qui s'attachait auparavant à l'administration même de la Congrégation, dans les affaires du Cimada de ces dernières années.
J'apprends, de source certaine, par une lettre de Rome très circonstanciée, que deux prélats, dont l'un est à Rome et l'autre à Québec sont la principale cause des misères de l'Eglise canadienne.
Je communique à Votre Eminence copie de cette lettre importante, qui demande à être lue avec toute l'attention possible ^.
1. Extrait d"uxe lettre adressée a Mgr L. F. Laflèchë, évêque des Trois- liiviÈREs.
« Mgr des Trois-RÏArières est eniin. parti de Roma. Il est venu perdre son » temps et dépenser son argent en vain. II n'a reçu aucune réponse. II » est trop inidiiscret. Et le Pape lui-même n'a reçu son Mémoire qiie pour » la forme. Quant à ce Mémoire j'en conserve encore ici quelcfues exem- » plaires. C'est un tissu de mensonges et d'exagérations sans mesure. » C'est l'hisloire d'un passé qui a été étudié, pesé et jugé sans retour. » Si V0U5 .aimez à lire ce travail je vous le pasiso à l'instant. (J'ajoute » ici que je me suis empressé de remercier le Seigneur Zitelli de sa trop » grande complaisance). Quant aux autres exemplaires du dit ]\Iémoire, » oontiniue Mgr Zitelli, je les ai distribués au P. Bricliiet, à l'Archevêque » -de Québec, à l'Université et à tous les autres Evêques du Bas-Canada. » J'ai reçu bier une lettre de Mgr B. Paquet qui m'informe que l'Arche- » vêque travaille activement à le démolir de fond en comble et que de » plus l'Archevêque est profondément scandalisé de concert avec son » Université et son Grand Vicaire des mensonges et des injustices que » ce Mémoire porte à chaque page. Mgr Paquet me dit aussi dans La » même lettre que l'on est persuadé à Québec que Mgr l'Evèque des » Trois-Rivières travaille à la ruine de la religion dans le pays et que » le Pape et les Cardinaux en resteront convaincus, après la réponse » de STgr Taschereau à ce Mémoire.
» Mgr Laflèchë veut renverser ici tout ce qui a été fait par ilgr Paquet, » Mgr Persico, le Cardinal Franclii, Mgr Conroy et la majorité des Evê- » ques canadiens aujourd'hui. Eh! bien, je vous assure, M. l'abbé, qu'il y> ne réussira point. Et c'est là ce que je disais dans les mêmes termes » hier, à la Congrégation, au Cardinal Oreglia, qui a toujours à la tête » de soutenir l'Evèque Bourgot et TEvêque Laflèchë. Le Cardinal Oreglia a » même voulu me soutenir que les décrets « de Septembre donnés par le » Pape lui-même, étaient d'autant plus réformables qu'ils avaient été » donnés ab irafo. Vous pouvez vous imaginer, M. l'abbé, que je n'ai » point tardé à répondre à Son Eminence qu'ElIe ne réussirait point » dans ses vues de renversement, et que ces décrets resteraient tels quels. » Mais je dois vous avouer, M. l'abbé, que, sans moi, la question de » l'Université n'aurait pas triomphé lautomne dernier; et que les décrets » qui accompagnaient, à cette époque, le décret de l'Université n'auraient » point été défendus et protégés avec la même vigueur durant le cours » de l'hiver. En effet, le minutante qui était alors chargé des affaires y> du Canada, était un homme qui ne connaissait point comme moi
L'auteur, gui est un homme des plus dignes de foi et qui peut jurer l'exactitude et la fidélité de sa relation, fait connaître les réseaux d'une intrigue révoltante ourdie contre nous.
Un des employés de la Propagande, Mgr Zitelli, est l'âme de cette intrigue; et Mgr Benjamin Paquet, de l'Université, le ressort qui met cette âme en mouvement.
La relation repose sur les paroles et l'aveu de Mgr Zitelli lui-même.
D'aprè? ce témoignage, tout à fait conforme aux événements, il est manifeste que la Province de Québec, pourtant si dévouée au Saint-Siège, est depuis quelques années, et plus aujourd'hui que jamais, la victime de ce subalterne qui fait parler Son Eminence, le Préfet de la Propagande, et le Saint- Siège, à son gré, au grand scandale et à la ruine des âmes confiées à nos soins.
Il est bien établi, par cette lettre, que c'est ce Seigneur Zitelli qui protège l'Université dans ses projets, qui dirige et soutient l'Archevêque, qui paralyse au besoin l'action des
» œs aifaires. Voilà piourquoi je ms suis chargé volontiers de traiter » plutôt ces tracasseries en abandonnant le poste plus facile et plus tran- » ofuille que j'occupais. Il fallait porter un dernier coup à tous ces » gallicans du Canada, constamment en révolte contre les décrets du Saint- » Siège. Et c'en est fini aujourd'hui, il faut qu'ils meurent ou qu'ils se » taisent en se soumettant absolument. Seulement, comme M. Trudei et » Mgr Laflèche ont afirmé que le premier dfécret sur l'érection de la » succursale à Montréal n'avait pas été exécuté en conformité aux ordres » du Saint-Siège, le Pape veut et ordonne que l'Archevêque convoque » ses suffragants à Québec et que la question y soit étudiée, afin de faire » rapport au Saint-Siège. Mgr Masotli a déjà cHîrit lui-mènuî à Mgr l'Ar- » chevêque de Québec, dans ce sens, mais la lettre de Mgr Masotti était trop » vague et trop indécise. Par malheur je ne l'ai point vue avant qu'elle » fût expédiée.
» Et voilà que l'Archevêque de Québec vient d'écrire à la Propagande » qu'il a reçu cette lettre et qu'il en est profondément désolé, parce qu'il » lui semble que cette même lettre lui enjoint de convoquer tous ses » suffragajits dans le but de traiter de nouveau des questions qui ont » été réglées d'une manière définitive par le Pape lui-même; que la guerre » va xeoontmcncer dans le pays et que le scandale en sera irréparable. » Mgr l'Ardievêque supplie alors la Congrégation de demeurer ferme » et inébranlable comme depuis l'automne dernier, ot que la paix qui
Cardinaux, qui usurpe la fonction du Préfet de la Propagande dans les moments décisifs; que c'est lui qui décide les questions contre nous, qui se soubstitue de lui-même aux secrétaires et réforme leurs lettres; que c'est lui, comme il dit, qui porte le dernier coup aux vrais catholiques de ce pays, qu'il appelle des gallicans et des révoltés, et qui force à se taire, à mourir ou à disparaître ces fils les plus dévoués de l'Eglise du Canada.
Il faut reconnaître, ici, que c'est bien de la sorte, en effet, que nous sommes traités, nous ultramontains, depuis Sa Grandeur Mgr I. Bourget jusqu'au plus humble fidèle. Le prélat Zitelli n'a pas manqué son coup. Nous sommes réellement écrasés avec la justice et la vérité; il est malheureusement trop vrai que nous ne pouvons plus même parler, et que nous sommes à la veille de disparaître.
C'est lui, le prélat Zitelli, qui défend auprès du Saint-Siège, aidé du P. Brichet, Vœuvre de Mgr Paquet, de Mgr Fersieo, de Mgr Conroy et du Cardinal Franchi, à laquelle il avait
» existe .aiujotird'hui au Canada n'en sera plus ainsi troublée. Le Cardinal » Simeoni m'a fait voir cette lettre et je l'ai prié alors, continue tO'U- » jours Mgr Zitelli, de me permettre d'y répondre moi-même en son nom. » Et c'est ce qne je me suis empressé de faire, en disant à l'Archevêque » que le Saint-Siège voulait uniquement que l'on traitât la question de » l'exécution de la succursale à Montréal. Quant aux autres questions, » le Saint-Siège défend de nouveau expressément et formellement que » l'on en dise un mot dans cette assemblée des Evêques. Le Cardinal Simeoni a signé cette lettre et elle est déjà en route pour le Canada. » Ainsi Mgr Laflèche pourra être mis à l'ordre par l'Archevêque do Qué- » bec au nom du Saint-Siège, s'il veut aller au-delà. J'ai informé immédia- » tcment Mgr Paquet du départ et du contenu de cette lettre à Mgr » l'Archevêque de Québec. »
Voilà, Monseigneur, le récit authentique de ce que Mgr Zitelii a bien voulu me dire dans cette entrevue. Je puis jurer devant Dieu et devant les hommes la minutieuse exactitude et la parfaite fidélité des termes et des idées de Mgr Zitelli.
{Signature de l'abbé.)
Garantie oonforme à l'original par Mgr Laflèche.
(Signé) t L. F., Ev. des Tuois-Rivières, Les Troiis-Rivières, 8 septembre 1882.
déjà travaillé autrefois, et qui n'a triomphé l'automne dernier que i^ai- ses soins, selon ses propres expressions.
Pour amener ce triomphei, il a abandonné un poste plus facile et plus tranquille, et il assure que l'on ne réussira à rien faire changer, et que les décrets resteront toujours tels quels.
Il ajoute que mon Mémoire est un tissu de mensonges, d'exagérations et d'injustices; que le Pape ne l'a reçu que pour la forme; que je n'aurai pas de réponse, et qu'en allant à Rome pour avertir le Saint-Siège j'ai perdu mon temps et mon argent.
Enfin, il prend des mesures pour circonscrire mon action, à la prochaine réunion des Evèques de la province, et me fermer la bouche, au nom du Saint-Siège, sur les sujets qu'il n'aime pas à voir traiter dans cette assemblée.
Tels sont les moyens employés clandestinement contre nous, et telle est notre situation.
Comme je l'ai dit, quelques ecclésiastiques clairvoyants soupçonnaient depuis un certain temps que le Saint-Siège était sous l'effet de quelque conspiration relativement au Canada, parce qu'ils remarquaient que sa direction en ce pays, à l'égard des erreurs libérales, ne s'accordait pas avec sa doctrine et avec la direction qu'il donnait généralement au monde catholique.
La révélation présente démontre que leurs prévisions étaient fondées.
En vérité, nous ne serions plus gouvernés par le Saint-Siège, mais par une coterie; de là, les perturbations que nous subissons, les dangers que nous courons.