‹ Vers l'abîmeChapitre 29 sur 46 · DISCORDE DES ÉVÊQUES ENTRE EUX · texte numérisé non relu

DISCORDE DES ÉVÊQUES ENTRE EUX

J.;i première cause de nos difficultés politico-religieuses mentionnée dans les instructions du Saint-Office ;i Mgr le Délé-

gué est la discorde ou la division des évoques entre eux sur la question politique. Voici comment s'exprime ie Document : « Or la cause de si graves inconvénients se trouve dans la » division de ces Evêqpies entre eux, tant au sujet de la quesr » tion politique qu'au, sujet d'autres questions qui s'agitent » en ce moment au Canada. Afin donc de mettre un tenue » à ces dissensions si regrettables, il sera nécessaire que ces » Evoques, de concert avec Mgr le Délégué Apostolique en- » voyé au Canada, s'entendent pour déterminer une ligne » de conduite uniforme à suivre par tous et chacun d'eux à » l'égard des partis politiques. »

Examinons d'abord les faits qui ont occasionné ces divergences d'opinion entre les évêques, et sur qui doit en retomber la responsabilité.

« Lie premier de ces faits est le désaveu qu'a fait Mgr l'Archevêque d'un article de journal (publié sous le titre de Programme catholique dans le « Journal des Trois -Rivières » le 20 avril

Pour bien apprécier cet acte de Mgr l'Archevêque, il sera utile de rappeler la règle établie dans la province pour ïa surveillance des journaux, et aussi la demande des Pères du 2e Concile de Québec de fonder une presse catholique. Voici le règlement du 2° Concile provincial sur ces deux sujets :

« 2° C'est à Vévêque qu'il appartient de juger de la nature » de ces mauvais journaux, et de dénoncer au clergé, ou au » peuple, ceux qu'on ne peut lire en conscience.

» 5° Le besoin d'un journal français, pour propager les » bons principes, se fait de plus en plus sentir. Ce journal, » rédige par des laïques instruits et chrétiens, produirait plus » de fruits, parce qu'il rencontrerait moins de p-réjugés que » s'il était sous l'entière direction du clergé. On aura donc » à aviser aux meilleurs moyens de rendre ce service à la » la religion. »

Pour répondre à cette demande des Pères du 2° Concile de Québec, si conforme à la recommandation du Souverain

Pontife Pie IX dans son Encyclique « Inter multipliées » aux évêques du monde entier en faveur des écrivains et des journalistes catholiques, il s'est fondé en peu d'années, dans la province de Québec, trois journaux en ce sens, l'un à Québec, Le Courrier du Canada, l'autre aux Trois-Rivières, Le Journal des Trois-Rivières, le troisième à Montréal, Le Nouveau Monde.

Ces journaux se sont appliqués à marcher dans la mesure de leur force sur les traces des grands journaux à la tête de la presse catholique de l'Europe, et de combattre comme eux les erreurs contemporaines qui cherchaient à s'implanter au milieu des populations catholiques du Canada.

Ces journaux animés d'un esprit véritablement catholique ont eu à soutenir de rudes luttes contre la presse libérale et impie que j'ai fait connaître plus haut et qui, elle, s'alimentait à la presse impie et libérale de la France. Ils ont eu aussi à lutter contre certains de leurs confrères encore entachés de plusieurs erreurs gallicanes répandues dans notre ancienne législation française.

Quand il leur est arrivé de manquer en quelque chose dans ces luttes ardentes, ils n'ont point manefué de se conformer aux avertissements qui leur ont été donnés par qui de droit, selon la recommandation du même Souverain Pontife.

Il est hors de doute que ces journaux si franchement catholiques ont rendu de grands services à la cause de la vérité et de la justice en battant en brèche, comme ils l'ont fait, la mauvaise presse, et en 'défendant courageusement les droits de l'Eglise quand ils se Isont trouvés attaqués.

L'un de ces journaux a même été honoré d'un Bref très élogieux du Souverain Pontife Pie IX, adressé à son Rédacteur en chef, le chevalier Gédéon Desjlets, ex-zouave pontifical. Ce Bref si honorable pour son destinataire était en même temps une approbation bien précieuse de la direction

donnée à son journal qu'il venait de soumettre à l'appréciation de Sa Sainteté.

C'est de l'article publié par ce journal en avril 1871 sous le titre de Programme catholique, et désavoué par Mgr l'Archevêque, que je vais maintenant parler. Cet article aurait certainement passé sans plus d'éclat que les articles ordinaires de journaux, sans ce dés-aveu inattendu et impossible à prévoir, et qui cependant a provoqué l'une des luttes les plus ardentes que l'on ait vues dans la presse canadienne, et qui a mis en lumière, pour la première fois, une divergence d'opinion entre les évêques sur la question politique.

Voici en quelles circonstances et pour quels motifs cet article, ou Programme catholique, fut rédigé et publié dans le « Journal des TroisrRivières. »

La promulgation du décret conciliaire de Québec de 1868 sur les élections politiques ayant fait connaître aux fidèles avec plus de précision les devoirs que la loi de Dieu leur impose comme électeurs, un certain nombre de catholiques des plus instruits et des mieux disposés crurent qu'il pourrait être utile de formuler certaines règles pratiques basées sur l'enseignement de ce décret que les évêques venaient d'exposer dans leurs Mandements. En conséquence, ils dressèrent en vue des élections qui approchaient, un assez court programme qui pouvait se résumer à dire que les électeurs devaient donner leurs votes aux candidats qui s'engageraient à respecter les droits et les lois de l'Eglise, lorsqu'ils agiraient comme députés dans le parlement, et à faire réformer celles de nos lois existantes qui sont en désaccord avec les lois divines et canoniques en autant que les Evêques le deman- 'deraient. '

Comme cet article programme paraissait très important aux yeux de ceux qui l'avaient formulé, il fut soumis privément à l'Evêque des Trois-Rivières dans le diocèse duquel il devait être publié, et à Mgr l'Evêque de Montréal dans le diocèse duquel on voulait immédiatement le reproduire.

Les deux prélats le trouvant parfaitement orthodoxe dans ses principes, légitime dans son but et ses moyens, ne blessant les droits de personne, l'approuvèrent sans difficulté.

Il fut donc publié dans le « Journal des Ïrois-Rivières » comme article éditoriul le 20 avril 1871, et fut immédiatement reproduit, avec pleine et entière adhésion par les six journaux suivants : le Nouveau- Monde, le Franc-Parleur, l'Ordre, le Courrier du Canada, l'Union des Cantons de l'Est, et le Pionnier de Sherbrooke. Les députés de l'Assemblée législative commençaient aussi à envoyer leur adhésion à ce programme, lorsque le 26 du même mois, parut dans le « Journal de Québec » la lettre suivante de Mgr l'Archevêque de Québec.

« Archevêché de Québec, 24 avril 1871.

» Monsieur,

» A propos des élections prochaines, le Journal des T rois-Rivières

» et le Nouveau-Monde ont publié un programme politique à l'usage » des catholiques de la province de Québec.

» Je crois devoir vous informer que ce programme ne m'a été connu » que par les journaux, et que par conséquent il a le grave in- » convénient d'avoir été formulé en dehors de toute participation » de l'épiscopat. Je déclare donc qu'il ne saurait autoriser aucun » membre du clergé de l'archidiocèse à dépasser les limites tracées » par le quatrième concile de Québec et que je vous ai rapportées » dans ma circulaire du 3 couvant.

» (Signé) : f E. A., Archevêque de Québec. »

Lie même jour Mgr l'Archevêque écrivail à l'un de ses suft'ragants :

« ... J'ai envoyé ce matin à l'imprimeur une petite circu- » lajre au Clergé où je proteste indirectement contre ce! écrit. » Vous en recevrez copie ces jours-ci, j'espère que vous en

serez content Elle sera aussi publiée dans nos joUrnau » Québec, afin que personne n'en prétexte ignorance. Une

» couple encore de protestations indirectes de ce genre, et » toute cette grande machine montée à grands frais dans une 3> assemblée tenue au bureau de,., se détraquera d'elle-même. »

Le même suffragant en communiquant à son clergé son adhésion à la protestation indirecte de l'Archevêque, disait : Des informations des plus positives me permettent de » vous dire que cette circulaire doit s'interpn i r dans le sens » d'un désaveu du programme politique dont il est question, » et c'est en lui attribuant ce sens que je vous en donne » communication officielle. »

A ces deux protestations épiscopales s'y ajouta une troi- .', ce qui divisait également les évêques.

Voici maintenant quelques observations que je soumets humblement à l'appréciation de Vos Eminenoes sur cette protestation inattendue et impossible à prévoir de la part de .Mgr l'Archevêque.

1° Sur sept journaux qui avaient publié le programme en y donnant leur pleine adhésion, pourquoi le Métropolitain ne désigne-t-il que le Journal des Trois-Mivières et le ^'oavca>i-2Ionde qui seuls avaient soumis cet écrit à leur Ordinaire avant de le publier?

2° Pourquoi aussi Sa Grandeur censurait-Elle nom ces deux journaux que la règle disciplinaire des Pères du 2e Concile de Québec de 1854, mettait sous la surveillance i),imédiatc de leurs évèques diocésains?

Si l'Archevêque eût observé cette règle et porté sa plainte aux deux évêques chargés de la surveillance de ces journaux, au lieu d'en saisir l'opinion publique, il aurait d'abord évité la grave erreur de fait dans laquelle il est tombé en disant que cet écrit avait le grave inconvénient d'avoir formulé en dehors de toute participation de V 'épiscopat ; ce qui était matériellement faux, puisqu'il avait reçu l'ap action de l'Evêque respectif de chacun de ces journaux. Il aurait évité, en secoud Lieu, une grave injustice envers ces deux journaux catholiques qui étaient certainement en règle

avec l'autorité religieuse pour cet écrit, comme il vient d'être dit, et surtout le Métropolitain, aurait évité de faire éclater un désaccord aussi regrettable dans l'épiscopat de la Province.

3° Mgr l'Archevêque est tombé dans une autre erreur de fait en disant que ce programme politique était une : grande machine montée à grands frais dans une assemblée tenue au bureau de...

C'est-à-dire, que c'était le programme d'un nouveau parti politique que les auteurs de cet écrit avaient l'intention de former.

La vérité est qu'il n'en était rien, comme l'ont déclaré solennellement, sous la foi du serment, les auteurs mêmes de ce programme, affirmant qu'ils n'ont point eu l'intention de former un nouveau parti politique, mais tout au contraire de rendre plus uni un parti conservateur qu'ils reconnaissaient comme le seul dont les principes et les traditions pouvaient nous assurer la plénitude de nos droits religieux et nationaux; et qu'il était également faux que le programme catholique eût été une grande machine montée à grands frais, da?u; une assemblée tenue au bureau...

Rien de semblable n'a eu lieu, et ces prétendus faits n'ont jamais existé.

En agissant avec moins de précipitation, et en prenant le temps de se renseigner avec -exactitude sur ces faits, Mgr l'Archevêque se serait facilement convaincu, comme les évoques de Montréal et des Trois-Rivières, que ce programme n'avait ni l'importance ni la portée que des hommes politiques intéressés s'efforçaient à tort de lui imputer; Sa Grandeur ne se serait p;is exposée à avancer dans un document officiel des assertions fausses qui ont eu les conséquences les plus déplorables et même fort injustes pour les auteurs de ce programme, hommes de la plus haute respectabilité.

A la suite de ce désaveu de Mgr l'Archevêque et de ses deux suffragants, les journaux libéraux attaquèrent avec vio-

lence les auteurs du programme et leurs amis qu'ils désignèrent sous le nom de Programmistes, émettant en même temps les doctrines les plus opposées aux droits de l'Eglise.

Deux, journaux conservateurs seulement firent écho à la presse libérale dans cette levée de boucliers, l'un de Montréal, déjà compromis par son opposition à l'autorité diocésaine dans l'affaire de la division de la paroisse de Notre-Dame de Montréal, et le Journal de Québec qui passa peu de temps après dons le camp libéral. Ce dernier surtout fut d'une violence extrême, non seulement à l'égard des auteurs du programme, mais aussi à l'égard des évêques de Montréal et des Trois-Rivières, qui avaient dû en justice rendre publique l'approbation privée qu'ils avaient donnée à ce programme, afin d'en protéger les auteurs contre les attaques aussi violentes qu'injustes de leurs adversaires. Ce journal alla jusqu'à accuser ces deux prélats de conduire l'Eglise du Canada au schisme, et à leur lancer la malédiction du prophète : « Vœ pastoribus qui dispergunt greg&m ! »

Et le Métropolitain, si sévère à l'égard du Journal des Trois-Rivières et du Nouveau-Monde qui ne relevaient point de sa juridiction, n'eut pas un mot de blâme pour défendre ses collègues contre de telles injures qui s'imprimaient à la porte de son palais dans un journal entièrement sous sa surveillance.

Cependant qu'y avait-il de répréhensible dans ce programme? Nous le disons sans crainte. Rien. Les principes en étaient inattaquables, le but légitime, les moyens justes et honnêtes, ne blessant, les droits de personne. Voilà comment il a été jugé par les théologiens les plus distingués à l'examen desquels il a été soumis.

Enfin l'affaire ayant été déférée au Saint-Siège par Mgr l'Archevêque lui-même, voici comment les Eminentissimes Pères, inquisiteurs généraux et le Cardinal Patrizi ont jugé la condamnation du programme catholique faite dans les journaux par Sa Grandeur :

« ... Et les mêmes Eminentdssimes Pères n'ont pas cru de- >, voir approuver votre conduite, sans doute trop précipitée^ » en condamnant dans les journaux le programme concer- » liant les élections politiques : conduite qui a été la source > de tant de divisions. »

Ainsi donc la responsabilité des divisions qui ont éclaté entre les évêques au sujet du programme catholique retombe sur Mgr l'Archevêque et non sur les évêques de Montréal et des TroisrRivières qui l'ont approuvé privément, sans pouvoir soupçonner l'attitude si regrettable que prendrait leur Métropolitain sur ce document.

« De plus, continue Son Eminence, ils ont pensé devoir » imposer silence à chacun de vous sur le programme catho- » lique en question et sur tout oe qui peut s'y rattacher. » Mais que tous les évoquée, lafin de procurer parmi les fidèles » l'accord des esprits au sujet des élections politiques se » conduisent d'après ce qui a été sagement et prudemment » réglé et ordonné dans les conciles provinciaux1. »

1. Lettre (tu Gard. Patrizi à l'Archevêque de Québec: — Illustrissime et Révérendissime Seigneur et Frère, — D'après ce que nous a exposé Votre Grandeur au sujet du Programme dit Catholique qui a pour but de diriger les élections politiques dans votre Province, les Eminentissimes Pères, Inquisiteurs Généraux avec moi, ont va avec étonnement et douleur que des contestations et des divisions, rendues publiques par les journaux, ont existé et existent encore entre vous et les autres évêques.

Vous comprendrez facilement to t l'étonnement et le préjudice qu'une telle conduite est de nature à produire parmi les fidèles, puisque les les devraient, au contraire, par la conformité de leur doctrine et de leurs actes, gui ! sr, i ■\v le bien de la religion et de la société] les fidèles eux-mêmes dans une œuvre de si grande importance. Et les mêmes Eminentissi ' a'onl pas cru devoir approuver votre

conduite peut-être trop précipitée en condamnant dans les journaux le Programme concernant les élections politiques: conduite qui a été la sourc il ■ divisions.

Mais peur empêcher ce mal et pour éloigner toute occasion et tout nmiif de désordre, les menu issimes Pères, en vertu de leur

autorité et au nom du Saint-Siège, défendent strictement à Votre Grandeur et aux autres Evêques de la Province de ne rien publier qui laisse soupçonner une division ou une divergence d'opinion entre vous.

De plus ils oui pensé devoir imposi l à chacun de vous sur

le Programme Catholique en question et sur tout ce qui peut s'y ratta-

Ainsi le programme catholique n'est point condamné. Mais par mesure de prudence et 'pour apaiser l'irritation des esprits à ce sujet, la Sacrée Congrégation de l'Inquisition impose aux .evêques le silence sur ce document. Cela n'a pas empêché Mgr l'Archevêque de déclarer à son clergé en retraite, après La réception de cette lettre du Cardinal Patrizi. « que le programme catholique avait été coiffe par Rome du bonnet des condamnes. »

Cette défense du Saint-Siège d'ailleurs a été fidèlement observée jusqu'à l'été dernier, où la presse libérale est venue réaffirmer la prétendue condamnation du Programme, et a provoqué la publication dans les journaux de la lettre de Son Eminence le Cardinal Patrizi à ce sujet.

Tel est, Eminentissimes Seigneurs, l'exposé succinct et fidèle de ce grave incident du programme catholique qui a eu tant de retentissement dans la province de Québec, et qui y a fait éclater pour la première fois un désaccord entre les évêques sur la question politique. Un des caractères les plus saillants de cet incident à été 'la violence injuste avec laquelle les libéraux catholiques, tant du parti libéral que du parti conservateur, ont poursuivi et poursuivent encore les auteurs de ce programme, même jusqu'à leur causer de graves

cher. Mais que tous les Evêques, afin de procurer parmi les fidèles l'accord des esprits au sujet des élections politiques, se conduisent d'après ce qui a été sagement et prudemment réglé et ordonné dans les Conciles provinciatix.

Enfin, cette suprême Congrégation espère que, vu le zèle dont Votre Grandeur et les autres Evêques sont animés, le désaccord qui a paru jusqu'à ce jour disparaîtra complètement, et que, dans la direction des fidèles, pour tout ce qui regarde l'administration des diocèses, on ne remarquera plus en vous tous qu'une seule et même manière d'exposer la doctrine sacrée.

En attendant, jo prie Dieu de vous accorder en tout prospérité et bonheur.

De Votre Grandeur,

Le frère très dévoué, C. Card. Patrizi.

Rome, le 4 août 1874.

dommages dans leurs affaires privées, ce qui ne se voit pas ordinairement dans les luttes sur les autres questions politiques.

Page 1