FAIT, MANDEMENT DU 2$ MAI
Le second fait qui a causé une nouvelle divergence d'opinion entre les évêques a été le Mandement que Mgr Taschereau a publié le 25 mai 1876, pour donner une nouvelle direction au clergé et aux fidèles de son diocèse dans les élections.
La violence avec laquelle les libéraux attaquèrent le clergé après les élections de 1875 et les menaces de poursuite qu'ils faisaient entendre contre les prêtres sous le prétexte d'une prétendue influence spirituelle indue, ainsi que je l'ai dit plus haut, firent comprendre aux évêques la nécessité d'une entente commune sur la question politique, et de donner iau clergé et aux fidèles de toute la province une direction uniforme sur la conduite à tenir dans les élections politiques. C'est ce qu'ils firent dans la Pastorale du 22 septembre 1875 et dans la Circulaire au clergé qui l'accompagnait. Ces deux documents produisirent les heureux résultats qu'en attendaient les Prélats.
Cependant les libéraux qui étaient demeurés convaincus depuis l'incident du programme catholique que l'Archevêque leur étail favorable, virent avec chagrin que le Métropolitain sYlail rallié courageusement à ses suffragants dans la Pasr torale du 22 septembre qu'il avait lui-même rédigée et signée avec eux et qui était, de fait, eu harmonie parfaite avec les principes de ce programme si violemment combattu. C'est ce que comprenaient les hommes capables d'en juger cl qui se le disaient tout haut. Mais l'union des Evêques qui avaient publié collectivement ce document était, une force (pie les libôr.nix auraient essayé en vain de combattre ouvertement et directement.
Ils reprirent donc leur tactique ténébreuse et hypocrite,
ils attaquèrent dans l'ombre cette Pastorale en soulevant des doutes sur ces principes et des objections sur sa mise en pratique : en les faisant parvenir habilement aux oreilles de l'Archevêque. Ils firent si bien qu'au mois de février suivant, Sa Grandeur était déjà ébranlée, et croyait qu'il serait bon, pour apaiser ces esprits inquiets, de donner collectivement des explications sur ce document. Les suffragants savaient que c'était inutile, parce que les libéraux ne comprenaient que trop bien cette Pastorale qui condamnait avec tant de clarté et de précision leurs principes pervers et leurs tendances dangereuses, et qu'ils ne pouvaient échapper à l'application qu'en feraient les fidèles. Voilà pourquoi ils auraient voulu arracher à la bonne foi des évêques. quelques explications qui leur auraient permis de la commenter de manière à lui faire dire ce qu'ils désiraient, c'est-à-dire, le contraire de ce que ces Prélats y avaient clairement enseigné. C'est ce que ces derniers comprirent : aussi se donnèrent-ils garde de donner dans le piège, et sans s'être consultés, ils répondirent à leur Métropolitain qu'il n'en fallait rien faire. Ce que les libéraux désiraient surtout, c'était que les évêques missent en quelque manière les deux partis politiques, au point de vue des principes, sur un pied d'égalité devant les fidèles Or une telle déclaration de la part des évêques n'était ni prudente, ni conforme à la vérité, ni juste; et ces Prélats trouvèrent plus sage de suivre la conduite du Saint-Siège en se tenani dans la région des principes, sans descendre sur le terrain des personnes ou des partis politiques, et que par conséquent il fallait se contenter dans les circonstances présentes de faire connaître aux fidèles les doctrines dangereuses, et les principes mauvais et condamnés, afin de les prémunir contre les dangers de la séduction des erreurs courantes; mais leur laisser le soin d'en faire eux-mêmes l'application aux hommes ou aux partis politiques. C'est dans ce sens que je répondis à Mgr l'Archevêque, le 26 mars 187G :
« 4° Examinons d'abord la partie de la Pastorale sur ce
Vers l'Abîme. I7
» point, et voyons en quel sens et comment la condamnation » qu'elle portait, pouvait atteindre un individu ou un parti » politique.
» Ce document contient la condamnation formelle et pré- » cise des doctrines libérales et catholico-libérales ; par consé- » quent un individu ou un parti politique imbu de ces doc- )■> trines condamnées, qui les suit dans la pratique, et qui » s'efforce de les faire prévaloir, tombe certainement sous » le coup de cette condamnation; mais comment? de quelle » manière? Il y tombe indirectement et par voie d'interpréta- » tion.
» 5° Les évoques n'ont pas jugé prudent ni praticable de » faire eux-mêmes l'application directe et explicite de cette g condamnation aux individus et aux partis politiques qui p pouvaient se trouver en défaut et imbus de ces doctrines » funestes et de ces erreurs ; mais ils ont laissé ce soin à la » conscience de chacun, en leur traçant cependant des règles » sûres pour les conduire dans l'accomplissement de ce de- » voir, etc. »
Telle est, Eminentissimes Seigneurs, la ligne de conduite que je me suis toujours efforcé de suivre dans mon diocèse et que je n'ai point cessé de recommander à mon clergé; aussi nous avons toujours eu dans notre diocèse, la paix sous ce rapport jusqu'à présent.
Nonobstant l'avis de ses suffragants de s'en tenir à la Pastorale du 22 septembre sans donner aucune explication ni commentaire, le Métropolitain jugea à propos de le faire seul; et le 25 mai 1876 il publia un Mandement dans lequel il omit tout ce que la Pastorale du 22 septembre signalait aux fidèles sur les dangers des erreurs libérales courantes et condamnées par le SaintrSiège, et il y mit visiblement sur un pied d'égalité les deux partis politiques, et ferma la bouche à son clergé en lui ordonnant de lire ce Mandement « sans commentaires aucuns, ni avant, ni pendant, ni après la lecture. »
L'apparition de ce Mandement produisit un sentiment pénible dans le clergé et surtout dans le clergé du diocèse de Québec, qui se sentait humilié et compromis par le silence forcé qu'on lui imposait, et cela dans le temps précisément où plusieurs de ses membres étaient traînés devant les tribunuax civils sous prétexte d'influence spirituelle indue; ce qui pouvait être interprété par le tribunal comme une reconnaissance de culpabilité de la part de leur Ordinaire. Tous les bons catholiques qui avaient été si heureux l'année précédente de voir la concorde rétablie entre les évêques par la Pastorale du 22 septembre, furent aussi grandement affligés de voir l'Archevêque se séparer de nouveau des autres évêques et donner à son clergé une autre direction à suivre au sujet des élections et différente de celle donnée unanimement par '.'épiscopat l'année précédente. Il en fut de même à plus forte raison des suffragants. Dans une assemblée qui eut lieu quelques jours après la publication de ce Mandement auquel aucun d'eux ne s'était attendu, ils lui exprimèrent tous d'une voix la surprise qu'ils en avaient éprouvée, et le chagrin avec lequel ils voyaient leur Métropolitain se séparer d'eux gur une question où l'accord et l'unanimité des évêques étaient indispensables au maintien de leur autorité, et à l'efficacité de la direction qu'ils avaient donnée aux fidèles sur ce grave sujet.
Par contre, ce Mandement porta la jubilation dans le camp des libéraux, et quelques-uns annoncèrent même d'avance que leur parti allait enfin être réhabilité par la plus haute autorité religieuse du pays. A l'apparition du Mandement le « Journal de Québec » emboucha le premier la trompette et annonça que ce document, émanant du chef de la hiérarchie, ecclésiastique, 'devait seul désormais faire autorité, qu'il remplaçait la Pastorale du 22 septembre, qui devait à l'avenir être regardée comme non avenue.
Ce fut au point que le Métropolitain se sentit obligé de protester contre les assertions hardies de cette feuille libérale,
et de lui adresser, le 8 juillet, une lettre dans laquelle on lit entre autres choses oe qui suit :
« Dans votre numéro du 21 de juin... vous affirmez que » mon mandement du 25 mai dernier remplace le Mandement » du 22 septembre 1875.
» Je crois devoir protester contre cette expression qui insinue » que j'ai regretté et révoqué la dite Pastorale collective. » Les principes qui y sont contenus sont, à mes yeux, trop » vrais et trop certains, pour que je songe jamais à regret- » ter de l'avoir signée, et à la remplacer par un autre. »
Ce fut en vain que Sa Grandeur protesta contre les assertions de la presse libérale; tout le monde voyait et comprenait que si les principes étaient les mêmes dans les deux documents, la direction donnée était fort différente. Le silence gardé sur les erreurs libérales, et imposé au clergé sur les explications à donner aux fidèles sur ce sujet, faisait du Mandement de l'Archevêque un document contraire à la Pastorale collective de l'épiscopat de la Province. Voilà ce que tout le monde comprenait clairement, ce qiù contristait le clergé et les fidèles les plus éclairés, et qui réjouissait grandement les libéraux et tous les ennemis de l'Eglise. L'Archevêque en désaccord avec tous les suffragants, et le clergé de l'Archidiocèse bâillonné, était pour eux une trop belle aubaine pour n'en point profiter. Aussi vit-on leur hardiesse redoubler dans les poursuites scandaleuses contre le clergé sous le prétexte d'influence spirituelle indue.
Je suis convaincu que si le Métropolitain s'en était fermement tenu, comme ses suffragants, à la Pastorale du 22 septembre, et eût retenu à son tribunal les plaintes qui y avaient été portées contre quelques prêtres, au lieu de les laisser aller au tribunal civil sans aucune réclamation, l'on n'aurait pas eu le triste spectacle des procès scandaleux de l'influence spirituelle indue.
De plus en se séparant ainsi des autres évêques sur une
question aussi grave, Mgr l'Archevêque a agi contrairement à la défense du Saint-Office ainsi exprimée dans la lettre de Son Eminence le Cardinal Patrizi, citée à l'occasion du programme catholique :
« Mai?- afin de prévenir le retour de ces maux et d'éloi- » gner toute occasion et sujet de discorde, les mômes Pères » Eminentissimes,# en vertu de leur autorité et au nom du » Saint-Saège défendent strictement à Votre Grandeur, et aux » autres évoques de la province de ne rien publier à l'avenir » qui paraisse indiquer un dissentiment ou une divergence » d'opinion. »
Voilà, Eminentissimes Seigneurs, les deux seuls faits qui aient pu servir de base à ce qui est dit dans les instructions du Saint-Office données au Délégué apostolique en 1876 : « Que la cause de si graves inconvénients se trouve dans la » division de ces Evêques entre eux, tant au sujet de la » question politique qu'au sujet d'autres questions qui s'agitent » en ce moment au Canada. »
Permettez-moi de le dire, Eminentissimes Seigneurs, là n'est point la première cause do nos difficultés; la véritable cause se trouve dans les influences diverses que subit à son insu, je pense bien, Mgr l'Archevêque, et qui l'inclinent tantôt à marcher avec ses suffragants, et tantôt à favoriser les libéraux. Voilà ce que tout le monde remarque et que beaucoup ne se gênent pas de dire. Les protestants eux-mêmes le remarquent, comme le prouve l'extrait suivant d'un journal anglais de Montréal :
« Pour Mgr Taschereau qui paraît toujours prêt à favoriser » les libéraux, ou à sacrifier à la fois ses convictions et ses » amis aux bigots; proclamant à un moment des ordres éclai- » rés, et s 'humiliant ensuite devant les évêques Laf lèche et » Langevin, c'est un rude coup. »
On se rappelle aussi les paroles du chef libéral M. Laurier citées plus haut. « Monseigneur l'Archevêque nous rend cer-
» tainement service en inclinant tantôt d'un côté et tantôt de » l'autre; mais il n'est pas l'homme qu'il nous faut pour un » tiiomphe complet, il est trop girouet'.e! »
Vos Eminences pourront voir par cet exposé ce qu'il y a d'inexact dans le reproche fait aux évoques, et juger sur qui doit en tomber la responsabilité.