LA TROP GRANDE INGÉRENCE DU CLERGÉ DANS LA POLITIQUE
La seconde cause des difficultés religieuses au Canada, mentionnée dans les instructions du Saint-Office, est la trop grande ingérence du clergé dans les affaires politiques, sa?is se soucier assez de la prudence pastorale.
Ici encore examinons les faits sur lesquels repose cette accusation. Voici le premier mentionné dans ces instructions :
«* Par conséquent ceux-là font mal qui, sans autre fonde- » ment, déclarent être condamné par l'Eglise un des partis poli,- » tiques du Canada, à savoir le parti appelé Réformiste, parti » ci-devant chaudement appuyé môme par quelques évêques. »
Il y a dans cette accusation une confusion qui a été faite sans doute pour tromper le Saint-Office. En effet, il s'agit ici du clergé de la province de Québec et non de celui de la province d'Ontario. Or il n'y a point de parti politique appelé « Réformiste » dans la province de Québec et jamais aucun évêquc de cette province n'y a appuyé un tel parti qui n'y existe point. Le parti Réformiste appartient à la province d'Ontario; il ne faut point le confondre avec le parti libéral de Québec dont les principes sont bien plus dangereux, puisque le parti libéral de la province de Québec a les mêmes principes que lr> parti libéral "de la France, tandis que le parti Réformiste d'Ontario répond au parti whig de l'Angleterre.
Ainsi ceux qui ont accusé les prêtres do la province de Québec d'avoir dit. que l'Eglise a condamné le parti Réformiste qui avait été chaudement appuyé par quelques évoques,
ont porté une accusation fausse contre ces prêtres, et trompé le Saint-Office. La publication de cette fausse accusation dans la presse canadienne a, montré à l'évidence comment on avait réussi à induire en erreur le SaintrSiège sur des faits aussi graves !
Mais le clergé de la Province de Québec a-t-il réellement dépassé les règles prescrites par le concile provincial de 1868, auquel réfèrent les instructions du Saint-Office? Voici la réponse que font les évoques à cette question dans leur supjpliquo du 13 juillet 187G :
« Les soussignés se. regardent comme strictement obligés >> de réclamer contre cette assertion; et ils déclarent formelle- » ment à Votre Sainteté que la Sacrée Congrégation a été » certainement induite en erreur, en prêtant l'oreille à des: » hommes qui se tiennent cachés dans l'ombre, pour porter » une accusation aussi odieuse contre le clergé de toute une » province qui, grâce à Dieu, est attaché à ses devoirs. Ils » se font forts de prouver que la conduite de leur clergé, pen- » dant les élections, a été celle tracée par les décrets fie » leurs conciles provinciaux sur ce sujet, lesquels n'ont été » publiés qu'après l'examen qui en a été fait par le Saint- » Siège. Si quelques prêtres eussent été juridiquement con- » vaincus d'avoir oublié ces règles si sages, ils en auraient » été certainement réprimandés par leurs évêques respectifs. »
J'admets que dans quelques cas isolés, quelques prêtres ont pu aller trop loin, et dépasser les limites qui leur étaient prescrites: mais je n'hésite pas à dire que le nombre en est peu considérable, comparé à la masse du clergé de la province qui a toujours rempli fidèlement son devoir. Il y avait fausseté et injustice à le représenter ainsi devant le Saint- Siège comme coupable de la faute commise par quelquestuns de ses membres seulement, et dont il ne pouvait aucunement être tenu responsable. D'ailleurs il était facile de remédier à ces écarts particuliers en portant ces plaintes devant
l'autorité diocésaine; mais les accusateurs s'en sont bien donné, garde à cause des exagérations et même des mensonges sur lesquels il leur (fallait les appuyer pour leur donner au moins une apparence de vérité et de gravité. C'est ce que constatent les évêques de la province dans la circulaire au clergé du 22 septembre 1875 :
« Ces adversaires de la religion, qui cependant prétendent » au titre de catholique, sont les mêmes partout : ils flattent » ceux de ses ministres qu'ils espèrent gagner à leur cause; » ils injurient, ils outragent les prêtres qui dénoncent ou » combattent leurs desseins pervers. Ils les accusent d'exer- » cer une influence indue, de convertir la chaire de vérité en » tribune politique; ils osent quelquefois les tramer devant » les tribunaux civils pour rendre compte de certaines fonc- » tions de leur ministère. »
Il est facile de comprendre que si nos libéraux canadiens, ainsi notés par l'épiscopat dans un document officiel, traitent de La sorte de bons et saints prêtres qui ne font que remplir courageusement leur devoir, ils ne se gênent pas d'exagérer et d'envenimer les manquements qu'ils peuvent remarquer chez quelques autres moins prudents. Aussi est-il arrivé que mis en demeure par l'Evêque de prouver leurs accusations, ils ont à peu près toujours décliné de le faire. Vos Eminences comprendront facilement par là, avec quelle défiance de tels accusateurs doivent être écoutés lorsqu'ils se cachent dans l'ombre pour faire leurs dénonciations
Une autre accusation contre le clergé est d'avoir nommé en chaire les personnes pour les discréditer, à l'occasion des élections.
Cette accusation est encore plus dénuée de fondement mi^ la prenière.
Il n'est pas à ma connaissance que pareil fait soit arrivé, ni dans mon diocèse ni ailleurs.
Le fait est qu'il n'est pas un Prêtre qui se croirait autorisé à
nommer quelqu'un en chaire, sans la permission de son Evêque, même dans le cas où un candidat menacerait ostensiblement d'être hostile à l'Eglise.
iVoilà, Eminentissimes Seigneurs, ce qui en est de ces accusations (l'ingérence excessive du clergé de la province 'de Québec dans les élections politiques.
Ce clergé comme corps a rempli fidèlement son devoir. La censure dont il est frappé dans les instructions du Saint- Office et qui a été publiée dans les journaux, l'a grandement consisté et humilié à la face du pays, et paralysera en grande partie la salutaire influence qu'il a si légitimement exercée jusqji'ici, pour le plus grand bien de l'Eglise et de la province. Les catholiques, en général, en ont été affligés ; mais les ennemis du prêtre y ont applaudi et leur audace en a redoublé. J'apprends de source certaine que dans les élections qui viennent d'avoir lieu, en décembre dernier, l'on a entendu, par les rues d'une ville toute catholique, les libéraux les plus ardents crier : « à bas les Jésuites! à bas la saint Vincent de Paul I à bas les Congréganistes ! à bas le cordon de saint François, etc. ! » C'est une impiété dont on n'avait pas encore été témoin et dont personne n'aurait osé se rendre coupable, si on n'avait pas cru que la conduite du clergé a été grandement blâmée par le Saint-Siège.
S'il faut reconnaître que la 'principale cause qui ait contribué à faire repousser le parti libéral aux élections qui viennent d'avoir lieu, soit l'incapacité de ses chefs durant le peu de temps qu'ils ont été au pouvoir, il n'y a pas de doute qu'une autre cause a été l'indignité des poursuites que ce parti a été le seul à intenter contre le clergé sous le prétexte d'influence indue; nos bons catholiques, encore si nombreux dans la province, ont voulu protester par là contre les fausses accusations portées contre leurs prêtres, et les venger des persécutions auxquelles ils ont été en butte de la part des libéraux. C'est ce qui a paru surtout visiblement dans les comtés et dans les paroisses mêmes où ont eu lieu ces
persécutions, et dans lesquels les libéraux se sont trouvés en plus petit nombre que jamais. En vain oeux-ci ont-ils essayé en quelques endroits d'invoquer les décrets en leur faveur, nos bons fidèles n'en ont voulu rien croire cette fois.
Tels sont, Eminentissimes Seigneurs, les faits et les observations que je crois devoir soumettre à votre sage et juste appréciation, pour la justification du clergé de la province de Québec qui a été si injustement représenté et accusé devant le Saint-Siège. Ce clergé dans son ensemble est bon, instruit, laborieux, et zélé pour ce qui regarde son saint ministère, et puisque l'arbre doit se juger à son fruit, que l'on nous montre aujourd'hui un peuple plus franchement catholique, plus fidèle à ses devoirs religieux et plus attaché au Saint-Siège que le peuple canadien. Voilà le témoignage que je suis heureux de rendre en cette circonstance au clergé de la province de Québec.
VIII. — Certains membres du Clergé encore accusés de s'ingérer trop dans les élections politiques.
Les décrets de Rome ont été publiés à l'occasion d'une nouvelle plainte portée contre le clergé au sujet de son ingérence trop grande dans les élections : voici en effet comment cette accusation est exposée dans le texte même du décret :
« Il est arrivé à la connaissance de cette Sacrée Congréga,- » tion de la Propagande que dans votre province certains » membres du clergé et du corps séculier continuent à s'ingé- » rer trop dans les élections politiques, en se servant soit de » la chaire, soit des journaux et autres publications. »
Or qu'en est-il de cette ùiouvelle accusation? C'est ce que je vais examiner présentement espérant démontrer qu'elle est encore moins fondée <jue la première.
Observons d'abord que les dernières élections qui avaient
eu lieu dans la province de Québec s'étaient faites au 1>-T de mai 18 <b, et pour ainsi dire sous les yeux mêmes du Délégué apostolique qui était encore au Canada. Pourquoi donc l'accusation contre ces membres du clergé n'a-t-elle pas été portée au tribunal de Son Excellence qui, étant sur les lieux, pouvait avec la plus grande facilité faire une enquête convenable, entendre la plainte des accusateurs et la défense des accusés, et, après un examen contradictoire en présence des piartis, rendre un jugement prudent et équitable qui aurait donné satisfaction à tout le monde? Pourquoi au contraire attendre à la quatrième année après les prétendus délits et surtout à la veille de nouvelles élections, pour porter cette plainte à Rome à l'insu des intéressés, et dans le temps où tout était rentré dans le calme depuis longtemps?
Il est certain que personne ne s'attendait à une telle plainte. Les Décrets auxquels elle a donné lieu ont causé dans la province autant de surprise que l'éclat de la foudre par un ciel serein.
On s'attendait uniquement à quelque mesure touchant la question universitaire et la succursale de Montréal, aussi le Décret sur cette question (n'a surpris personne et l'on s'attendait généralement à ce qu'il a réglé, c'est-à-dire au maintien du statu quo, en attendant la solution des difficultés légales, etc. Mais de la question politique et des plaintes contre le clergé! Personne n'y songeait. J'ai regretté beaucoup que Mgr l'Archevêque ne se soit pas rendu à la demande que lui a faite Mgr l'Evêque d'Ottawa de réunir les évêques de la province avant le départ de ses députés pour Rome, afin de s'entendre sur les questions à soumettre au Saint-Siège, et sur les mesures à demander.
Pour ma part, je déclare ici que si j'eusse pu soupçonner que l'on soulèverait de nouveau la question politique et des plaintes contre lé clergé, je n'aurais pas hésité à prendre le chemin de la ville éternelle en même temps que les députés de
Mgr l'Archevêque, afin d'y discuter contradictoirement ces graves questions, et d'éclairer autant que possible le tribunal qui devait les juger, sur les faits, et circonstances qui fc'y rattachent.
Mais y avait-il réellement nécessité de porter cette plainte au Saint-Siège? Je ne le pense nullement.
D'abord il y avait plus de trois ans que la faute, si faute il y a eu, avait été commise, comme on vient de le voir, iet tout était rentré dans le calme depuis longtemps.
Pins le nombre de ces prêtres incriminés étant fort restreint, il eût été facile de les prémunir contre de nouvelles imprudences par des admonitions convenables et données privément.
En effet il fut constaté dans la première réunion des évêques qui eut lieu après la publication de ces Décrets qu'aucun de ces prélats, à l'exception de deux, n'avait de reproches à faire à leur clergé sur ce sujet. L'un des deux, Mgr l'Evèque de Sherbrooke, reconnut qu'un xseul prêtre de son diocèse était allé trop, loin, mais d'une manière peu grave qu'il fut facile de régler. Il ne restait donc que le diocèse de Montréal où avait eu lieu le fameux procès d'influence spirituelle indue contre certains curés du comté de Berthier. C'était un suprême effort qu'avait tenté le parti libéral pour intimider de plus en plus le clergé et lui fermer définitivement la bouche sur la question des élections, Or dans ce comté, il n'y a que neuf curés, dont trois seulement ont été jugés par les libéraux assez compromis pour donner prise devant le tribunal civil. Les six autres
3 ne furent point inquiétés, parce que leurs advers n'avaient rien, ou que des choses fort légères à leur reprocher.
Voilà donc, d'après le dossier de La poursuite, le nombre de prêtres contre lesquels il v a eu des plaintes formulées pour s'être trop ingérés dans les élections politiques!
Je le demande à Vos Eminences si cette déviation des règles par trois ou quatre prêtres qui auraient manqué do prudence, était bien un motif suffisant pour aller, après quatre ans et ■ lorsque tout était oublié, porter une accusation devant la Sacrée Congrégation de la Propagande et provoquer des décrets dont la publication dans les journaux devait rejaillir si tristement sur le clergé tout entier.
Il est facile de voir par là que Son Excellence Mgr Masotti, Secrétaire de la Propagande, avait été certainement induit en erreur, quand il m'a dit en présence de M. E. Moi eau, Curé du diocèse de Montréal, dans l'entrevue que j'eus avec lui le 23 novembre dernier, que « Quarante » Curés avaient refusé Y absolution et les pâques aux électeurs qui n'avaient pas voulu voter selon leurs vues ! Aussi je n'hésitai pas à déclarer de suite à Son Excellence qu'Elle avait été certainement mal renseignée, et que ceux qui avaient porté une telle accusation contre le clergé canadien l'avaient calomnié. Je proteste de nouveau devant vous, Eminentissimes Seigneurs, contre une accusation aussi fausse et aussi injurieuse à l'adresse de notre clergé, et au ministère sacré qu'il exerce dans le tribunal de la pénitence.
Je dois signaler à l'attention de Vos Eminences un pamphlet intitulé « Contestation de l'élection de Berthier, mai 1878 ». Ce pamphlet a été imprimé dans le but évident de dénigrer les prêtres de ce comté, et il a pu induire la Sacrée Congrégation de la Propagande en ferreur, s'il lui a été remis comme un document digne de foi. En effet, Son Honneur le Juge Matthieu, qui était alors l'un des kvocats dans ce procès, m'a fait connaître dans une lettre du 26 octobre dernier que ce pamphlet avait été mis de côté plar la cour civile comme ne pouvant point servir à la preuve, à cause de ses inexactitudes et de es variantes vis-à-vis de la véritable preuve. La Sacrée Congrégation de la Propagande ne pourrait certainement point accepter comme pièce probante, un document que la cour
canadienne elle-même, à la demande des intéressés, a jugé indigne de confiance et mis de côté 1.
Mais ces prêtres ainsi accusés d'ingérence excessive dans les élections politiques, sont-ils réellement aussi coupables que leurs adversaires ont essayé de le faire croire dans le procès qu'ils leur ont intenté? C'est ce qui est loin d'avoir été prouvé clairement, et voici quelques preuves bien propres à atténuer les fautes que les libéraux ont voulu leur imputer, et à prouver les mauvais sentiments dont ces adversaires étaient animés à leur égard à cause de la défaite qu'ils venaient d'essuyer dans cette élection. Ce sont des extraits de la requête que les Curés incriminés ont adressée à l'épiscopat de la province pendant le procès, pour lui demander direction et protection en ces difficiles circonstances. Voici entre autres choses ce que disent les prêtres dans cette requête :
« Toutes les personnes engagées dans cette contestation, » plaideurs, avocats et juges se font gloire d'appartenir à » la sainte Eglise catholique et ils s'en disent même les fils » respectueux et obéissants...