CHAPITRE III
Dieu est Fauteur de tout être, la source d'où toute vie découle, le centre autour duquel tout gravite ; de même il est le but final, la fin suprême vers laquelle tout revient. Tout passe à nos yeux, parce que notre existence sur la terre est un voyage; les paysages se succèdent rapidement, et nous poursuivons, bon gré, mal gré, notre route.
Et où donc allons-nous ainsi précipités?
A la mort !
— Non pas! La mort n'est pas un terme, mais me transition ; par la mort nous allons à Dieu.
« Seigneur, s'écriait le psalmiste, faites-moi connaître ma fin! » (1).
Notre destinée finale c'est d'aller vers Dieu et de consommer sa gloire par l'exaltation de sa bonté et par le triomphe de sa justice.
(1) Nolum fac mihi, Domine, finem meum (Ps. XXVIII, &)♦
Le Seigneur a créé toutes choses pour Luimême. La nature est la harpe d'or qui retentit chaque jour de ses louanges. Les événements qui se déroulent dans la nature ou dans l'histoire serviront finalement à la louange de Dieu.
Il nous a créés pour sa gloire, mais il a mis tout un avenir de bonheur dans l'accomplissement volontairement poursuivi de cette fin. Il y a encore plus de miséricorde et d'amour que de sagesse dans l'œuvre divine.
Nous sommes destinés à jouir de Dieu et à le posséder pleinement dans l'Éternité.
C'est là sa volonté, c'est le but qu'il noua propose. Le Paradis n'est autre que la possession béatifiante de notre fin par nos âmes à jamais ravies.
Nous sommes les enfants du ciel, les héritiers de l'Eternité, les citoyens de la Patrie future.
Et parce que Dieu veut que nos regards soient sans cesse élevés, pleins de désirs, vers cette patrie, il remplit le temps présent de tristesses.
De crainte que nous ne venions à nous complaire dans les sentiers de ce monde il y laisse croître et se multiplier les ronces, les épines, les rudes aspérités. « On demande pourquoi la douleur ? le voici : la terre se voile pour laisser resplendir le ciel. » (Mgr Boitgaud.)
« Comme la terre me paraît vile, quand je considère le ciel! » disait un saint.
Telle est la secrète visée de Dieu.
Aussi, non seulement les joies du siècle sont voilées d'un crêpe parla mort qui les menace (1), non seulement elles s'enfuient avec une rapidité attristante, mais elles ne sont jamais complètes et ne sauraient remplir la capacité d'un cœur orienté vers l'Infini.
Elles sont capricieuses. Combien d'hommes poursuivent longtemps le fantôme du bonheur sans jamais pouvoir le saisir ? Plusieurs mènent une vie misérable et ne connaissent pas le repos et la paix.
Il est des êtres disgraciés, déshérités dans leur esprit et dans leur corps, rebut de la nature marâtre, et pour qui la vie est une longue dérision. Le. irs lèvres ne s'approchent jamais du
calice des "oies.
Elles sont, ces joies, incertaines. Vous les tenez un instant, une semaine, une année ; mais c'est avec la crainte perpétuelle qu'elles ne vous échappent.
Elles sont mélangées d'amertume, et toujours,
(1) « La mort plane sans cesse sur ce que nous aimons et nous ne possédons rien ici-bas que par la foi. Nos désirs satisfaits sont troublés par la crainte. Dans le malheur, je désire la prospérité ; heureux, je crauis le malheur 1 » dit saint Augustin.
au fond de la coupe, il faut boire un peu de fiel : jamais ici-bas de bonheur sans mélange, jamais de plaisir sans larmes.
Il semble que le bonheur, fleur du ciel, ne puisse pas s'acclimater sur cette terre obscure et froide. Il végète malgré tous les soins et la plus délicate culture; il s'étiole, il languit; jamais il n'atteint son épanouissement, jamais il ne fleurit.
Ce n'est pas là son sol natal, ce n'est pas son ciel.
11 est pourtant quelques Donneurs : joies saintes de la famille, charme suave de l'amitié, enchantement de l'amour légitime, que rien ne trouble, et qui ensoleille le monde, ravissement des arts, élévations hautes et sereines de la science, tout cela est vrai, tout cela est bon !
Ce ne sont là pourtant que les avant-goûts, les prémices, les pâles ombres d'autres joies plus pures, plus entières, plus durables, vers lesquelles toute notre âme aspire !
Oh ! ce bonheur parfait, cette joie souveraine, cette plénitude de vivre, nous en sentons partout le besoin sourd qui nous poursuit et nous tourmente (4).
(1) Je traîne l'incurable envie
De quelque Paradis lointain. (Sully-Prudomme.)
De là, chez ceux qui ont entrevu quelques rayons de l'éternelle aurore, les élans vers te but, les saints désirs du Ciel (1).
(1) Il faut relire la page immortelle que saint Augustin consacre au souvenir de sa mère sainte Monique :
« Le jour s'approchait où elle devait quitter cette vie Vous le saviez, Seigneur, mais nous l'ignorions. Un jour, par uu dessein secret de votre Providence, du moins, je le crois, nous étions tous deux, elle et moi, seuls, appuyés à une fenêtre, d'où l'on voyait le jardin de la maison que nous habitions, et de là, les bouches du Tibre, où bientôt, loin delà foule, après nous être remis des fatigues d'un long voyage, nous comptions nous embarquer. Nous causions donc ensemble seuls, avec une grande douceur, oubliant les choses passées, tout entiers à celles qui sont éternelles, et nous cherchions entre nous, en présence de votre vérité, qui est vousinême, quelle serait la vie étemelle de vos saints, cette vie que l'œil ne voit pas, que l'oreille n'entend pas, et qui ne peut entrer dans le cœur de l'homme. Les bouches de nos cœurs s'ouvraient avec avidité pour recevoir d'en haut les eaux de votre fontaine céleste, de cette fontaine de vie qui est en vous, afin qu'inondés par les flots de cette source, nous puissions concevoir une aussi grande chose selon la mesure de notre esprit.
« Notre entretien nous conduisit à cette pensée, que la plus grande volupté des sens, dans le plus grand éclat de cette lumière temporelle, est indigne, non seulement d'être comparée, mais même d'être rappelée auprès des délices de celte vie ineffable. Et nous élevant alors, avec une ardeur de plus en plus grande, vers le bien lui-même, nous parcourûmes de degrés en degrés toutes les choses corporelles, jusqu'au ciel, d'où le soleil, la lune et les étoiles luisent sur la terre. Et nous montions toujours, vous méditant, vous célébrant, admirant vos œuvres; et ainsi nous parvînmes jusqu'à nos âmes, mais sans nous y arrêter, pressés d'atteindre à la région de cette fécondité inépuisable où vous nourrissez Israël éternellement du pain de votre vérité, et où réside cette vie de la sagesse par laquelle deviennent toutes choses, et celles qui ont été, et celles qui seront, mais qui, elle-même ne devient pas, car elle est comme elle «. été et comme elle sera toujours; bien plus, on ne peut dire d'elle, ni qu'elle a
Je désire mourir, s'écriait saint Paul, pour être avec le Christ. — La mort m'est un gain.
été, ni qu'elle sera, mais qu'elle est : car elle est éternelle Or, avoir été et devoir être, ce n'est pas être éternel. Tandis que nous parlions ainsi de cette vie éternelle, et que nous y aspirions de toute notre âme, nous y touchâmes presque pendant un instant par un élancement subit de nos cœurs : puis, soupirant, et renonçant à ces prémices de l'esprit, nous dûmes revenir au bruit de notre parole, à cette parole qui commence et qui finit. Et qu'y a-t-il de semblable entre une telle parole et votre Verbe Notre Seigneur, qui demeure en lui-même sans jamais vieillir, et qui renouvelle toutes choses? Nous disions donc : Si le tumulte de la chair pouvait faire silence, si les fantômes de la terre, des eaux et de l'air, si les cieux eux-mêmes faisaient silence, si l'âme se taisait également, et qu'elle passât au-dessus d'elle-même sans s'arrêter, si les songes, les révélations imaginaires, si toutes langues et tous signes, si tout ce qui passe et qui devient, si tout se taisait (car toutes ces choses parlent pour ceux qui savent les entendre, et disent : Nous ne nous sommes pas faites nous-mêmes ; celui là nous a faites qui demeure dans l'Éternité) ; si donc toutes choses se taisaient, après avoir dit ces paroles qui nous rendent attentifs à celui qui les a faites, et que seul il parlât, non par elles, mais par lui-même ; et qu'il nous transmit sa parole, non par une langue charnelle, non par la voix d'un ange, non par le bruit du tonnerre, non par des images et des énigmes, mais sans le secours d'aucune de ces choses, que nous n'aimions que par lui; si ce ravissement, qui tout à l'heure nous a enlevés à nous-mêmes et nous a fait toucher un instant cette éternelle sagesse, immuable par-dessus toutes choses, si un tel ravissement pouvait se perpétuer, toutes les visions inférieures s'évanouir, et celle-là seule entraîner, absorber, engloutir son spectateur dans des joies intimes, afin que ce moment de pure intelligence, après lequel nous avons soupiré, devint pour nous la vie éternelle, ne serait-ce pas alors que serait accomplie cette parole : <« Entrez dans la joie du Seigneur?» Quand arrivera un pareil moment? Ne sera-ce pas ce jour où il est dit que « nous ressusciterons tous sans être tous changés »?
Nous disions ces choses, mais non pas précisément de cette
Ce n'était pas la lâcheté devant l'effort, la lassitude de vivre, l'affaissement d'un combattant rompu, qui arrachait ce cri sincère au grand Apôtre, non, c'était le Ciel entrevu qui l'attirait, Jésus qui l'appelait, la Patrie qui lui tendait les bras.
L'Église a donné au jour anniversaire de la
manière et dans ces termes. Cependant, vous savez, Seigneur, combien ce jour-là, le monde et ses plaisirs parurent méprisables à nos y eux. Alors elle me dit : « Mon fils, pour moi, « rien ne me retient plus dans cette vie. Je ne sais ce que « j'y ferais encore, et pourquoi j'y resterais, ayant enseveli « toute espérance du siècle. La seule chose pour laquelle je a désirais rester quelque temps sur la terre, c'était de te voir « chrétien catholique avant de mourir. Dieu me l'a accordé « plus abondamment que je ne le demandais; et méprisant « maintenant toute félicité terrestre, te voilà son serviteur, « Qu'ai-je à faire ici-bas?... »
« Environ cinq jours après, elle fut prise de la fièvre et se coucha. Un jour, pendant cette maladie, elle tomba en faiblesse, et perdit quelque temps connaissance. Nous accourûmes ; mais revenue à elle, et nous apercevant autour de son lit, mon frère et moi, elle nous dit, comme quelqu'un qui sortirait d'un rêve: « Où étais-je? » Puis nous voyant immobiles de douleur, elle ajouta : « C'est ici que vous ense- « velirez votre mère. » Je me taisais et retenais mes larmes. Mais mon frère ayant dit quelques paroles, par lesquelles il semblait faire entendre qu'il eût été plus heureux pour elle de mourir dans sa patrie que sur une terre étrangère, elle l'entendit, et, d'un visage troublé, jetant sur lai un œil sévère pour avoir eu de telles pensées, elle se tourna vers moi : u Vois donc ce qu'il dit » ; puis, s'adressant à nous deux: « Enterrez ce corps à quelque endroit que ce soit : que ce soin « ne vous trouble pas; je ne demande qu'une chose, c'est que « partout où vous serez, vous vous souveniez de moi à l'autel « du Seigneur. » Après avoir exprimé ces pensées par les paroles qu'elle put trouver, elle se tut, et la maladie devint do plu en plus grave, t
mort des saints le beau nom de j&ur natal, parce que ce jour-là, en effet, ils sont nés pour le Ciel ; ils sont entrés dans la vraie vie, et ils ont connu la félicité sans fin.
Beaucoup de saints sont morts le visage illuminé des clartés de l'au-delà, transfiguré par les suprêmes désirs. Comme à l'Apôtre, la terre leur était à charge; ils aspiraient après la fin de ce pèlerinage ; ils brûlaient d'être délivrés de ce corps de mort.
Souvent leur regard se portait vers le ciel, et leur conversation était par avance avec les anges ; ils ne pouvaient songer sans un secret émoi aux bienheureuses destinées que le Christ leur avait conquises par son sang, et dont par avance il avait pris possession pour eux.
Au-devant de leurs âmes, en cet instant suprême qui fait la démarcation entre le temps présent et l'autre, Notre-Seigneur, la Vierge Marie, les saints, les saintes, les archanges, descendaient parfois empressés. Saint Etienne voyait le Ciel ouvert et le Fils de l'homme ; d'autres saints entendirent chanter les anges.
A Florence, dans l'église Sainte-Croix, Giolto a peint deux fresques que l'on estime les premiers entre tous ses chefs-d'œuvre. Jamais, sous son habile et religieux pinceau, le dessin
n'a été plus pur et les nuances plus harmonieusement fondues; jamais aussi peut-être l'inspiration n'a été plus heureuse.
D'un côté, c'est l'entrée au Ciel de l'apôtre saint Jean ; d'un libre élan, figurant l'âme, le corps du vieil athlète des combats de la foi, de l'apôtre aimé, du sublime théologien, du chantre de la charité, s'envole de sa tombe, Ja figure extasiée, lesyeux ravis.
Du Ciel ouvert, dans une envolée superbe, dans un renversé d'un mouvement puissant et d'une vérité poignante, le Christ et les apôtres descendent à sa rencontre les bras tendus, la bouche ouverte pour un joyeux revoir.
C'est lui, ô Christ, ton beau jeune homme, ton préféré, le seul que la mort violente n'a pas touché, et qui, loin de toi, attardé sur la terre un demi-siècle pour ton œuvre, languissait et soupirait après l'enivrant rendez-vous. Pierre, Jacques, Jean, et toi, ô Paul, c'est votre vieux compagnon d'armes, c'est le doux lutteur des premiers jours; il vous manquait au Ciel, ce frère. Il vient, le voici. Sa tâche est finie, sa journée est pleine, recevez-le dans vos bras!
Jamais, plus que devant cette fresque, je n'ai eu la sensation du Ciel
En face, c'est la mort de saint François d'As-
40 VERS L'ÉTERMÎJt
sise. Il dort, paisible, son dernier sommeil ; il vient d'expirer. Ses frères sont là ; quelques-uns se lamentent, d'autres prient ; mais l'un d'eux, un jeune, se penche et lui parle à l'oreille ; il me semblait entendre les mots : « Dis, père, vois-tu Dieu, vois- tu le Christ ? Est-ce beau la terre des vivants et fait-il bon dans la Patrie? N'oublie pas tes enfants ! rappelle- toi le plus misérable de tes fils ! »
Combien de pures et liliales jeunes filles, frappées dans la fleur de l'âge, sont mortes, à l'école du Christ, le sourire sur les lèvres, appelant le Ciel, radieuses d'y aller !
Que de généreux chrétiens sont partis sans regret après s'être préparés saintement.
Avec eux, il nous faut apprendre à tourner fréquemment nos regards vers le Royaume de Dieu, vers la Jérusalem céleste, non seulement sans tristesse, mais encore avec joie.
Secouons toute mélancolie, écartons tout nuage, élevons nos cœurs et nos désirs purifiés vers la Terre des vivants (1).
(1) O songe ! ô vision sereine I
Nous saurons le secret de tout, Et ce rayon qui sur nous traîne, Nous en pourrons voir l'autre bout I O Seigneur, l'humble créature Pourra voir enfin à son tour L'autre côté de la nature $ur lequel tombe votre jour !