CHAPITRE IV
Regarder le ciel, vouloir le ciel, chercher le ciel, trouver le ciel, dans le langage chrétien, c'est sauver son âme.
Le salut est une grande affaire dans la vie. C'est ce que nous oublions souvent, habitués que nous sommes à soigner presque uniquement notre corps et à nous plonger tout entier dans les affaires du temps présent.
Mais il faut nous redire : pour un chrétien, pour un homme, sauver son âme, voilà une affaire capitale, et d'une telle importance, que le salut d'une seule âme est quelque chose de plus excellent et de plus parfait en soi que n'a été la création de l'Univers entier.
11 est vrai, c'est une œuvre superbe que ce monde; et comme la considération de la nature relève d'une façon saisissante la grandeur de Dieu! Ce firmament, où sont semées comme une fine poussière d'or des milliers d'étoiles,
cette vivifiante lurrâére du soleil, cette mer aux flots majestueusement courroucés, ou s'étendant en une nappe infinie, ce charme des verdoyantes prairies, ces religieuses profondeurs des forêts, et, plus près de nous, tant d'autres merveilles : perpétuelle fécondité des campagnes, épanouissement des fleurs, phénomènes mvstérieux de la croissance et de la génération
Et notre corps surtout, le chef-d'œuvre du monde visible, ce noble visage de l'homme, si intelligent, si expressif, ce maintien qui respire la force ou la grâce
Oui, tout cela est beau, c'est bien l'œuvre de Dieu. Pourtant, Jésus-Christ l'a dit, ce n'est rien auprès de notre âme : « Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il vient à perdre son âme. »
L'univers est ordre, harmonie, beauté, mais au fond de ces êtres visibles il y a le changement, la corruption et la pourriture du tombeau.
C'est chose d'un moment et qui passe ; voyez les plantes, les animaux *. pour beaux qu'ils soient, ils n'ont pas d'avenir; la mort finit tout pour eux.
Mais l'homme, lui, porte dans son sein une parcelle d'or, une étincelle divine, un souffle
d'en haut. L'homme a une âme impérissable, faite à l'image de Dieu.
Relevons-nous, mettons la main sur notre cœur là où cela bat... sur notre front là où cela pense. L'âme, voilà le grand ressort en nous.
Sauver le corps du danger de mort, c'est gagner quelques années d'une vie périssable, mais sauver l'âme, c'est gagner la vie éter^ nelle.
L'immense affaire que de se ménager cet ave* nir! Dieu a tout fait pour nous y aider.
L'âme était dans cette vie esclave du démon : Dieu le Père a donné son Fils unique pour la sauver.
Dieu le Fils s'est offert; il n'a pas hésité à se livrer aux mains des méchants et à subir le tourment de la croix. Il a répandu tout son sang pour payer le prix de notre salut (1).
0 Dieu! Que le salut est donc grave puisqu'il vous a tant coûté ! 0 mon âme, vois de quel prix il a fallu te payer ! ta valeur est donc bien grande! Tanti vales ! sors de la matière et du péché où tu es comme ensevelie; songe à ton avenir !
Les anges quittent le ciel et viennent coopé-
(1) Dedisti tuum aanguinem nostr* sahitis prehurn I5rev.)é
43 VERS L'ÉTERiNlTÉ.
rer à cette œuvre du salut, députés qu'ils sont eu ce monde pour le service des âmes prédestinées.
Du haut du ciel les saints se penchent sur cette terre, sur ce champ de bataille de l'Église, où se décide la question de notre avenir éternel, nous encourageant du regard, tranquilles pour eux-mêmes, anxieux encore pour nous. Et pendant leur vie, quels n'étaient pas les ardents souhaits de leurs cœurs pour notre salut ! Saint Paul aurait voulu être anathème pour ses frères. Sainte Thérèse souhaitait fermer l'entrée du puits de l'abîme avec son âme.
C'est l'enseignement de l'Apôtre que tout ce qui existe en ce monde : richesses, plaisirs, événements divers, tout a été fait, tout arrive à cause de ceux qui doivent aller au ciel, soit pour les récompenser de leur vertu dès ici-bas, soit plutôt pour les tenter, les éprouver, pour les persécuter, et ainsi former les élus en leur donnant l'occasion de mériter (\) : le monde n'a été aménagé que pour eux. C'est en leur honneur que les autres créatures ont été voulues : tant est grande l'affaire du salut de leurs âmes 1 Le ciel et la terre y travaillent avec eux.
(1) Omnia propter electot.
Nous pouvons dire plus. Le salut n'est pas seulement une grande affaire : c'est la seule, c'est Tunique ; nous n'avons pas été placés en ce monde pour autre chose.
Notre-Seigneur ne cesse de nous le rappeler dans l'Évangile : nous ne sommes pas sur la terre pour y rester ; il ne faut pas y compter sur le bonheur
C'est un temps d'épreuve et de combat, c'est l'effort, c'est la lutte, c'est une montée pénible, c'est une journée de travail, c'est le chemin raide et rocailleux d'une autre existence que nos saints livres appellent : la Vie Eternelle.
Atteindre ce but suprême, arriver à ce port du salut, tomber enfin au jour de notre mort, après des efforts et une course sur les pierres, dans les bras de Pieu :
Voilà mon unique préoccupation ! Tout ce qui m'aide à suivre cette route, tout ce qui seconde mes efforts dans ce sens, et qui me porte vers ce but, je m'en saisis, je le retiens ; c'est ainsi que la souffrance, la maladie, les contrariétés, les calomnies me sont utiles.
Au contraire, tout ce qui fait barrière sur mon chemin, tout ce qui aveugle ma raison, tout
(1) Quid prodest homini si mundum universutn lucretur animae verç suœ dttrimentum patiatur. Math, xti, 26.
ce qui pervertit mes sens et qui m'éloigne du grand but que j'ai devant les yeux, tout cela je dois le haïr, le fouler aux pieds. Je n'ai qu'une seule grande préoccupation en ce monde : sauver mon âme. Si je la sauve, bonheur éternel ; si je la perds, la colère de Dieu, l'enfer et ses supplices.
« Il se joue un jeu à l'extrémité de la vie, où il arrivera face ou pile. Entre nous et l'enfer et le ciel, il n'y a que la vie entre deux, qui est la chose du monde la plus fragile » (1).
Passe encore que l'on s'intéresse à des choses indifférentes, que l'on perde une heure sur le chemin à quelques plaisirs inoffensifs et légitimes : cela ne détourne pas trop de l'unique nécessaire. On le poursuit toujours comme un enfant qui, tout en suivant le chemin du logis, s'arrêterait çà et là pour cueillir une fleur ou écouter chanter un oiseau.
On peut donc, sans négliger le salut, avoir d'autres buts en ce monde, s'établir, apprendre un état, essayer un commerce. Mais au fond que voilà peu de chose! et d'ici à quelque temps la mort qui nous guette va tout nous arracher (2). Ah! nos pauvres bonheurs l
(1) Pascal, Pensées.
(2) « Comme il est difûcile de s'accoutumer à penser que
« Je ne puis pratiquer ma religion, dit un occupé : j'ai mes affaires ; malheureuses affaires! Et qu'est-ce que toutes ces questions de dix ans, de vingt ans, ces amusements, ces frivolités, ces niaiseries prétendues sérieuses, auprès de Tunique souci de votre salut éternel?
« Acquérir de l'argent ! Mais cet argent qu'un chrétien amasse au prix de tant de travail et peut-être par des moyens injustes et déshonnêtes, pour qui sera-t-il?
« Vanité de l'argent ! Ah ! du moins n'ayons jamais la faiblesse de lui sacrifier nos devoirs religieux et notre conscience.
« Se donner le plus possible de plaisirs, autre misère, autre vanité, autre affaire imprudente et folle. Les joies les plus pures sont d'un jour, et ne nous donnent pas le bonheur qu'elles promettaient.
« Nous nous bâtissons un nid sur la terre, loin des vents et des frimas, où nous voudrions nous endormir dans le bonheur, où nous rêvons de ne pas vieillir, où la perfection serait de ne jamais mourir. Eh bien, sur ce petit nid où nous oublions l'Eternité, de temps en temps Dieu
tout, l'amour, le bonheur et la jeunesse, l'avenir sur terre, que tout cela est fini, que toutes les espérances, tous les rêves de félicité terrestre sont à tout jamais anéantis. « {Récits d'un$ tœur, Mme Graveu.)
secoue la douleur comme un flambeau. Mais qui dira ce qu'est Dieu quand il est forcé d'en venir là? Avec quelle délicatesse il proportionne les coups aux besoins, Le plus souvent, il touche à peine un point douloureux. C'est un rêve qui tombe, une illusion qui s'envole. C'est un ami qui oublie, un cœur aimé qui se refroidît. Involontairement on lève les yeux plus haut. On dit: 0 mon Dieu, il n'y a que vous qui ne passiez pas ! » (1)
Il faut redire i tout passe! et si vite! C'est comme un éblouissement! Il n'en reste rien.
Je me trompe : il en reste souvent, si les plaisirs ont été excessifs, la ruine de la santé, des maux nombreux, et tout au moins, une multitude de péchés mortels et de violations de la loi de Dieu qui pèsent sur la conscience et qui la perdront, si elle meurt en cet état.
Vanité, misère et damnation éternelle. Le cimetière aura raison de tout.
Oh ! croyons-en la parole du Verbe : « Une seule chose est nécessaire ».
Il est dit des impies et des indifférents dans l'Ecriture qu'ils ne tiennent aucun compte de la seule patrie désirable ; ils ne croient pas aux
(1) Mgr Bougaud, Le christianisme, et les temvs présents*
LE SEINS DE LA VIE. Sa
promesses et aux menaces de Dieu; ils parlent contre Lui dans leurs maisons, ils ne veulent pas écouter sa voix. En effet, c'est le triste spectacle que nous donnent nos malheureux frères, lujourd'hui plus que jamais.
Au lieu qu'autrefois la jeunesse était fami-
Viariséede bonne heure avec la pensée du ciel, on
élève aujourd'hui sans lui parler de Dieu, sinon,
hélas ! pour l'induire à blasphémer son nom.
Pauvre jeunesse que la mort guette déjà et que l'ange vengeur de la justice divine attend impassible de l'autre côté de la tombe; malheureux à qui un terrible jugement est réservé ! J'en ai vu mourir de ces jeunes gens, je n'osais pas leur dire qu'ils allaient paraître devant Dieu : ils tiennent tant à la vie qu'on hésite à leur parler du départ.
0 mon Dieu! et c'est ainsi que lésâmes se perdent dans le gouffre et qu'elles tombent en enfer aussi nombreuses, dit sainte Thérèse, que les flocons de neige un jour d'hiver.
Doux Christ, vous le savez, nous n'avons pas oublié le b/it suprême, mais peut-être avonsnous à gémir sur de graves infidélités. Éclaireznous sur notre état, et puissions-nous, réunis près de vous, être un jour du nombre de ceux |ui chanteront vos louanges dans l'Eternité 4