CHAPITRE
La souffrance est un fait universel indiscutable. A peine l'enfant a-t-il aperçu la lumière du jour, à peine a-t-il entr'ouvert les lèvres pour aspirer l'air de ce monde, que la douleur, comme l'ange noir du poète, debout auprès de son berceau, met la main sur son front. Avant même de penser, il souffre.
On entre, on crie, Et c'est la vie.
Quand pour la première fois sa raison s'éveille, quand dans son jeune cerveau commence à sourdre la pensée, quand le problème de la vie se pose à son esprit (d'où il vient, où il va, par quel chemin il doit avancer : questions troublantes et qui déjà sont une grande angoisse), des voix s'élèvent graves et mûries par l'expérience pour lui dire ; « Tu viens du néant, tu t'avances vers la mort, la maladie te guette, la souffrance
sera ton lot, le devoir austère est ta loi et les moyens que tu dois employer c'est l'effort, le travail, la lutte contre toi- môme : tout est difficile, rien ne te réussira sans peine, et encore, malgré toute ta bonne volonté, tu n'éviteras pas les déboires, les désillusions, les cruelles épreuves.
Personne n'échappe aux atteintes du mal. Pressez le cœur humain, il en sortira toujours quelques larmes.
Les grandes joies inquiètent. Quand on est trop heureux, on s'arrête tout à coup agité par de vagues pressentiments: on se demande ce qui va suivre. 11 semble que le bonheur ne puisse être que moyen. Saint François de Sales disait ; « Je ne suis jamais tant à l'aise que lorsque je ne suis pas tout à fait à l'aise. »
Parfois, en y songeant, mon bonheur m'épouvante: Je me sens trop heureux, je scrute l'avenir, Et la peur du Destin me saisit et me hante. De tant de joie, un jour, si Dieu m'allait punir!
Il s'est trouvé des philosophes pour nier la douleur ; ils ont tenté de se faire contre elle une cuirasse d'airain. Erreur! folie! orgueil! Cette doctrine des anciens stoïciens expérimentée chez eux par quelques grandes âmes n'a jamais pu faire école: elle est restée impopulaire parce qu'elle est fausse.
La souffrance physique existe, âpre, brutale, méchante, aiguë, barbare. Elle mord à pleines dents dans l'être vivant, entaille ses flancs, déchire son cœur, martelle sa tête. Cynique, sans miséricorde, elle arrache le mari des bras de la femme, le père à l'amour de ses enfants.
Elle nous abat nous-mêmes, détruit notre énergie, nous réduit à rien.
La souffrance du corps est dure. On a beau dire, la santé est un des plus grands biens temporels. La longueur des maladies démoralise l'homme, lui enlève tout ressort. On n'a plus la force de penser, on peut à peine aimer, on se sent à charge aux autres, odieux à soi-même. L'inertie, l'incapacité d'agir fait peser la nuit sur l'âme. Et puis, il est des maux si aigus, si lancinants que la mort semblerait préférable. Vraiment les tourments du corps sont choses terribles. Et pourtant ce n'est rien, semble-t-il, de souffrir soi-même ; le pire, l'inconsolable, c'est de rester impuissant au soulagement des souffrances de ceux qu'on aime.
Mères, n'est-il pas vrai? Vous vous êtes penchées anxieuses et toute l'âme dans les yeux, sur ce lit où agonisait votre fils unique. Le mal torturait son corps, sur ses joues hâves, émaciées, ruisselait la sueur froide des luttes suprêmes,
sur ses traits se dessinait déjà le profil anguleux de ceux qui vont partir ; dans ses yeux vitreux brillait à peine, pour vous, une dernière étincelle. Le cher mourant tirait péniblement un souffle entrecoupé par des spasmes....
Et Vous étiez là, tantôt courbées sur lui, tantôt à genoux, vous tordant les mains, les yeux secs, rongeant vos larmes, le regard fixé obstinément sur le crucifix, frémissantes, impuissantes, vaincues. Et pendant que l'agonie se prolongeait affreuse, déchirante, ah! n'est-il pas vrai, vous souffriez mille morts !
Peines du cœur, souvent plus cuisantes que celles du corps, parce qu'elles pointent plus profondément à l'intime de l'être jusqu'à la division delamoelle etdes os. Effondrement de toutes les espérances, détresse de toute une vie perdue, ruine du bonheur, de l'honneur, de l'amour, trahison de l'amitié inattendue, stupéfiante, qui vous coupe les bras. Qui dira ces choses ? qui sondera l'abîme de tous ces maux?
Et l'épouvantable souffrance du péché compris enfin et regretté, le martyre de la contrition, qui le narrera?
Ceux qui n'ont pas de cœur semblent plus heureux. Il y a toute une école moderne qui enseigne à se fortifier contre le mal par
l'indifférence, sous prétexte de stoïcisme. L'impie Renan raconte que la mort de sa sœur ne troubla pas, heureusement, la quiétude de son esprit...
Mais cela est si hideux, si profondément égoïste, qu'il vaut mieux vraiment avoir du cœur et souffrir.
Heureusement, les épreuves sont successives et pour la plupart imprévues, car l'appréhension nous tuerait.
L'homme aurait le vertige avoir dès sa jeunesse, La somme de douleur qp'il lui faudra subir; Chacun mesure mal sa force ou sa faiblesse; Nul ne sait ce qu'il peut endurer sans mourir (1).
Mais enfin dans cet immense océan de maux, où découvrir le phare lumineux, de quel point de l'horizon viendra le rayon consolateur?
« Pourquoi la douleur ? Voilà le premier cri de l'âme. Frappé par la maladie, accablé par la mort d'un père, d'une mère, d'un enfant, l'homme n'a qu'un cri: Pourquoi? Il tombe dans le silence. Son regard devient fixe. On dirait qu'il essaye de voir dans l'abîme où s'est enseveli son bonheur. Puis, de temps à autre, il relève la tête, il regarde en suppliant ses amis, et il répète la même parole ; car la douJ^ur n'en
(1) Frédéric Passy.
a qu'une: Pourquoi? Pourquoi? Oh! dites-moi pourquoi?
« Hélas! pourquoi? Qui le sait? Personne ne le peut dire, ni la science ni la philosophie. L'amitié même, le cœur se tait impuissant Quand les amis de Job le virent accablé par de si grandes douleurs, ils demeurèrent sept jours muets, n'osant ouvrir la bouche, ne sachant comment le consoler (1). »
A première vue, il semblerait inutile de chercher. Le Faust de Gœthe y renonce. Après avoir jeté les yeux sur une bibliothèque, il s'écrie: « Trouverai-je ici ce qui me manque? irai-je parcourir ces milliers de volumes pour y lire que partout les hommes se sont tourmentés sur leur sort et que çà et là un heureux a paru? »
La pauvreté, la misère avec son cortège de vices, les plaies du peuple, les inégalités sociales, l'oppression des uns, l'insolence des autres, Tinjustice du sort, tout déconcerte l'esprit, serre le cœur, tourmente l'âme qui ne sait pas regarder en haut.
De là naissent confus et montent parfois jusqu'aux lèvres des murmures contre Dieu, et des révoltes contre son joug. L'âme contempo-
(1) Mgr Bougaud, le Christianisme et les temps présents.
raine, impie et païenne, s'irrite, se soulève, insulte Dieu, et, niant son existence, la suppose encore pour lui demander compte de ses actes. Ils ont besoin de Dieu pour l'injurier et lui tendre le poing.
Beaucoup, à cause du problème effrayant du mal, nient la Providence, en disant: « Si Dieu s'occupait de nous, ces choses arriveraientelles? » — Et plusieurs furieux descendent jusqu'à l'athéisme: « Y a-t-il seulement un Dieu? »
Des modernes ont promis de supprimer, à l'aide de la science, la souffrance et peut-être la mort. Patience, disent ces nouveaux docteurs, un jour il n'y aura plus d'autre religion que celle de l'humanité. La science fera régner l'âge d'or!
Chimères ! mensonges !
Et en attendant, ils ont commis le crime d'enlever au peuple son crucifix. Oui, ils ont arraché le crucifix de l'école où l'enfant apprenait la patience ; ils ont enlevé le Christ des mains des mourants et brisé leur suprême espoir; ils ont déboulonné les croix des cimetières. Toute résignation a disparu des cœurs. Et maintenant la haine, la rage, l'envie vont armer les masses et les précipiter dans des compétitions sanglantes.
Malgré tant d'efforts, après tant de luttes, tant de blasphèmes, tant d'entreprises impies, demain comme aujourd'hui, la souffrance se retrouvera debout au chevet de l'homme et il faudra bien réapprendre la résignation.
Existe-t-il donc une raison de la douleur? 11 en est une, une seule, celle que nous propose le christianisme. Tout s'y explique par une chute primitive, par une dégradation originelle. Le monde entier souffre par contre-coup de la faute ancienne. « Toute créature gémit et enfante dans la douleur », dit l'Apôtre,
Quelque chose a fléchi primitivement, Le premier plan de Dieu a été dévié par une volonté libre mauvaise, et maintenant nous apportons en naissant un héritage de péché et de châtiment.
La maladie est entrée dans le monde par la faute d'Adam. Le travail, l'effort, la peine sont des lois de punition : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. La terre ne produira pour toi que des ronces et des épines. » « La mort elle-même est la solde du péché, » dit saint Paul.
Plusieurs modernes, tout en contestant le dogme, n'ont pu s'empôçher d'en reconnaître la hante vraisemblance. « Regardez la vie, dit Victor
Hugo, elle est ainsi faite qu'on y sent partout de la punition (1). »
Un écrivain, de conviction chrétienne, reprend la même pensée : « La chute se voit partout, dans l'univers et dans les âmes, comme la lézarde d'un volcan (2). »
Chateaubriand, dans le Génie du Christianisme ', avait déjà présenté en un langage magnifique cette considération. « Comment l'aptitude de l'homme à la douleur, comment ses sueurs qui fécondent un sillon terrible, comment les larmes, les chagrins, les malheurs du juste, comment les triomphes et les succès impunis du méchant, comment, dis-je, sans une chute première, tout cela pourrait-il s'expliquer?
« C'est un palais écroulé et rebâti avec ses ruines : on y voit des parties sublimes et des parties hideuses, de magnifiques péristyles qui n'aboutissent à rien, de hauts portiques et des voûtes abaissées, de fortes lumières et de profondes ténèbres; en un mot, la confusion, le désordre de toutes parts (3). »
Mais il y a dans la douleur plus que le triste héritage d'une faute primitive. Nous devons la
(1) Les Misérables.
(2) Barbey d'Aurevilly, Philosophes et tcrloaîns religieux,
(3) Chateaubriand, Génie du Christianisme.
considérer presque toujours comme la punition de nos fautes personnelles. Ce sont des cœurs souillés qui murmurent ; les bouches qui s'ouvrent pour la plainte sont pleines d'iniquité ; les mains qui se tendent menaçantes vers le ciel ont été maintes fois l'instrument des œuvres mauvaises. Je me plains, mais pourquoi ? J'ai péché, je n'ai que ce que je mérite. Que celui qui est sans faute, qui n'a pas forfait à l'honneur, qui n'a pas violé son idéal, que celui-là se plaigne s'il le veut, mais moi ! Il est certain que la plupart des souffrances sont non seulement la punition, mais le fruit direct du péché. On ne veut pas le reconnaître ; c'est un tort. Beaucoup de maladies sont engendrées par l'inconduite, d'autres par des imprudences. Que de maux sont causés par la méchanceté humaine ; il ne convient pas de rendre Dieu responsable des abus de la liberté. On récolte ce qu'on a semé.
« On dirait que ce monde va tout de travers, écrivait Eugénie de Guérin, mais c'est nous qui ne voyons pas droit (4). »
(1) « Dieu prend ce qui est à lui, et non pas à nous. Qui est-ce qui lui dira: Pourquoi le faites-vous? Vous êtes bien éloigné de le lui dire. Son bon plaisir est la suprême raison.
« Hélas l nous ne voyons dans les ténèbres présentes ni le vrai bien ni le vrai mal ; mais dans l'autre vie, oh 1 que noui
SUR LA SOLFFRANCE. $7
Du reste, il est absolument antiphilosophique de prétendre que Dieu reste indifférent aux souffrances de ses créatures : « Dire que Dieu se tait, qu'il s'enfonce loin de nous dans son inaccessible essence, spectateur à peine curieux de nos efforts et de nos maux, c'est l'accuser d'être moins utile qu'une goutte de pluie et moins généreux que le calice d'une fleur. Ni la pluie ne garde sa fécondité, ni la fleur son baume. » Seulement, le Père Lacordaire, qui exprime si délicatement cette pensée, la complète, comme il convient, en réservant la liberté de Dieu : « Dieu se cache et se révèle tour à tour afin d'être mieux vu. Son silence fait le relief de sa parole, son ensevelissement donne crédit à sa résurrection ». Il remarque ailleurs avec raison : « C'est dans l'éternité qu'il faut jeter nos regards pour juger définitivement la Providence (1). »
Au simple point de vue naturel, la douleur apparaît souvent fructueuse. Elle joue un rôle utile ; elle exerce un magistère bienfaisant. Non contente de nous montrer le chemin, elle nous aide à le parcourir. Elle nous rend moins
verrons de merveilles qui nous échappent en celle-ci ! Alort nous chanterons le cantique de joie et de reconnaissance éternelle pour les événements qui nous font pleurer ici-bas. »
Fénklon.
(1) Lettres, p. 27.
légers, plus réfléchis, plus hommes. « La douleur est une culture, disait Shakespeare. »
Nous voyons la même vérité exprimée par le poète :
La douleur élargit les âmes qu'elle fend.
Personne plus que l'enfant perdu de ce siècle, n'a dit, n'a chanté, les bienfaits et les gloires de la souffrance. « Dans tous les maux, écrivait Alfred de Musset, il y a toujours quelque bien, et une grande douleur, quoi qu'on en dise, est un grand repos. Quelle que soit la nouvelle qu'ils apportent, lorsque les envoyés de Dieu nous frappent sur l'épaule, ils font toujours cette bonne œuvre de nous réveiller de la vie, et là où ils parlent tout se tait. Les douleurs passagères blasphèment le ciel ; les grandes douleurs n'accusent ni ne blasphèment, elles écoutent. »
Si maintenant nous envisageons les choses en chrétien, c'est une clarté subite, une véritable illumination de l'âme (1). Le christianisme est la religion de la souffrance, la douleur nous y apparaît comme la route du ciel, l'échelle des mérites, le chemin royal de la croix. « Il est bon que je
(1) « C'est une marque que Dieu a de grands desseins sur une âme, lorsqu'il lui envoie désolations sur désolations, peines tur peines. »
Saint Vincent de Paul.
souffre, disait Maurice de Guérin, moi qui ne puis rien acheter dans le ciel que par le mérite de mes actions, et qui n'y gagnerai quelque chose que parla vertu des souffrances, comme toutes les âmes faibles. Ces âmes n'ont pas d'ailes pour s'élever au ciel, et le Seigneur qui veut cependant qu'elles y viennent leur envoie du secours : il les place sur un bûcher d'épines et fait descendre le feu de la douleur ; le bois consumé, il s'élance vers le ciel comme une vapeur blanche, semblable à ces colombes des martyrs. C'est l'âme qui a consommé son sacrifice, et que le feu des tribulations a rendue assez légère pour qu'elle puisse s'élever au ciel, comme une fumée. Le bois est lourd et immobile : mettez y le feu, une partie de lui-même s'élèvera jusqu'aux nues» (1).
Rappeler que souvent la douleur est un sage conseiller : La religion est une mère ; on la quitte au premier succès ; elle nous attend à la première larme.
Se résigner c'est mettre Dieu entre la douleur et soi.
Qui donc a écrit ? Mets le Ciel dans ta vie pour retrouver ta vie dans le Ciel.
La souffrance est donc l'expiation sacrée qui
(1) xVIaurice de Guérin, Journal, lettres et poésie**
parachève en nous l'œuvre du Christ, purifie l'âme, en désagrège les éléments morbides, en dissipe les souillures et la transforme en un pur et précieux métal.
Elle est une source intarissable de mérites. C'est une mine d'or d'où nous extrayons avec un dur labeur des trésors immortels. Ces mérites constituent, avec les promesses du Sauveur, le fond même de notre espérance : ils sont la monnaie du ciel, les pierreries de notre cou* ronne, le gage de notre félicité. S'il est vrai qu'en nos membres souffrants, en notre âme meurtrie, s'accomplit une des prophéties du Christ : « Vous souffrirez, » nous verrons donc aussi, avec la même exactitude, s'en accomplir une autre : « Vous serez dans la joie. »
Notre deuil se changera en félicité ; nos larmes feront place aux chants d'allégresse ; un jour vainqueur écartera le pesant voile de nos ténèbres.
Et nous verrons le Christ imité dans ses souffrances et consolé par nous.
On ne comprend rien au Christianisme si on refuse de souffrir avec Jésus, de porter sa croix
0 Christ 1 vous attachez la couronne d'épines Sur nos fronts dévoués aux sanglantes sueurs t Nous marchons ici-bas, guidés par les lueurs, Qui rayonnent des trous de vos tempes divines (1).
(1) Victor de Laprade,
SUR LA SOUFFRANCE. Il
et d'être fixé par les mômes clous sur le môme bois salutaire.
C'est précisément dans la mort à nous-mêmes, dans la mort avec Lui, que sont l'essence de son enseignement et le secret de nos destinées. Un chrétien qui ne souffre pas, n'est pas un chrétien; au matin de Pâques le Sauveur glorieux n'appellera près de lui, brisant les pierres de leurs tombes, que ceux qui auront gravi son Calvaire (1).
0 Christ, apprenez-nous donc à souffrir ; imprimez vos sanglants stigmates en nos corps amollis; percez-nous de vos clous, couronneznous devos affronts ; enseignez-nous les gloires de vos ignominies : crucifiez-nous avec vous !
(1) Jésus a quitté le Ciel pour prendre la croix, moi, je quitterai la croix pour monter au CieL