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CHAPITRE Vil

La condition de toute vie humaine, c'est la lutte, lutte contre les éléments, lutte contre Ja maladie, lutte contre la mort.

Il faut lutter, bon gré, mal gré* pour se frayer une route à travers l'existence.

Il en est ainsi dans la vie chrétienne ; elle ne se soutient que par l'effort continué; elle ne subsiste que par la lutte contre les obstacles amoncelés, contre les ennemis acharnés à sa ruine. Il est donc bien vrai que la vie de l'homme sur la terre est un combat (1).

Dans cette guerre à outrance où nous sommes engagés par le seul fait de notre condition chrétienne, avant tout, nous avons besoin de vigilance. « Veillez et priez, dit le Maître, parce que l'esprit est prompt, mais la chair est faible. » Il faut donc prendre garde de ne pas s'aveugler, s'étourdir, perdre le sentiment du devoir. Beaucoup

(1) Hilitia est vita homitïis super tetram (Job, m, I).

s'endorment dans une fausse sécurité ; ils comptent sur la paix, et tout à coup les maux fondent sur leur tête. — Il ne peut exister, pour un chrétien, qu'une paix relative, celle de la conscience, toujours armée, toujours en éveil, toujours attentive. — Dès que vous dites: « Je suis tranquille sur mon salut », le danger commence.

La vigilance, la prudence, l'humble confiance en Dieu seul, unies à la méfiance de soi-même, sont les compagnes inséparables d'une âme qui veut vivre. C'est dans le sentiment de la présence de Dieu qu'on puise le courage nécessaire. Cette énergie sainte n'est pas un coup d'audace, un éclair d'enthousiasme, une bravoure momentanée. Les occasions de se montrer en héros se présentent quelquefois, mais très rarement. La valeur chrétienne est plutôt faite d'endurance, de longanimité, d'obstinées résolutions. C'est l'indéfectible poursuite du bien. Celui-là seul qui aura persévéré jusqu'à la fin sera sauvé.

D'où le grand rôle que la patience, qui fait partie de la vertu de force, joue dans l'économie morale. La pensée de Dieu fait supporter les tristesses du temps et subir vaillamment l'injustice. C'est elle qui soutenait les apôtres dans leur divine entreprise ; c'est l'exhortation qu'ils

ne cessaient d'adresser aux premiers chrétiens : * Vous avez à soutenir le môme combat que vous me voyez soutenir et dont on vous a raconté les phases, » écrivait saint Paul aux Phijippiens (1).

Cette vigoureuse endurance n'est-elle pas exaltée par le divin Maître lui-môme. « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le royaume des cieux leur appartient. »

«Vous êtes bienheureux quand on vousmaudit, quand on vous persécute, quand on dit mensongèrement toute sorte de mal contre vous à cause de moi ; réjouissez-vous, exultez, parce que votre récompense est grande dans le ciel : c'est ainsi en effet qu'ils ont persécuté les prophètes qui furent avant vous. »

— «La patience vous est donc nécessaire, dit saint Paul, pour que vous accomplissiez la volonté de Dieu et que vous remportiez la récompense promise.

« Encore un peu, si peu, et Celui qui doit venir viendra! Il ne va pas tarder! » (2)

Nous sommes les fils de Dieu, et ses héritiers. Héritiers de Dieu, cohéritiers du Christ, si tou-

(1) PhiL, t. I, p. 30, (S) Heb., t. X, p. 37

tefois tiotis savons souffrir avec Lui afin d'avoir part à sa gloire.

Voix de Jésus à l'âme fidèle : — « Parce que tu as retenu ce mot: Patience, eh bien! moi je te garderai contre l'heure de la tentation qui viendra sur ce monde pour éprouver tous ceux qui l'habitent. — Voici que je viens bientôt : tiens ce que tu as, pour qu'un autre ne te prenne pas ta couronne!... »

Ainsi dans la patience est le secret de l'œuvre chrétienne parfaite : par elle seule, on devient intégralement chrétien, sans défaillance.

La vertu humaine n'y suffit pas; l'endurance humaine n'atteint pas ces sommets : c'est ici un fruit du Saint-Esprit, une longanimité divine.

Le chrétien avance, les yeux fixés, rivés sur lesporteslourdeset sombres de l'au-delà avec l'angoisse de l'attente. Elles vont s'ouvrir ; il en verra jaillir les gerbes d'éblouissante lumière, les immenses faisceaux dugrand jour emplissant le ciel.

« Soyez patients, frères, jusqu'à l'arrivée du Soigneur. Voici que l'agriculteur attend le précieux fruit de la terre, supportant les mois jusqu'à ce qu'arrive d'abord la moisson coutumière, puis une autre plus tardive.

« Comme lui, soyez patients et fortifiez vos cœurs, parce que l'avènement du Seigneur ap-

proche... Le juge a déjà pris place devant la porte de justice. »

Vous voulez des exemples? Vous voulez savoir comment finissent la douleur, le travail et la patience? Regardez les prophètes qui ont parlé au nom du Seigneur.

« Voici que nous proclamons bienheureux ceux qui ont souffert !

« Vous avez appris la longanimité de Job et vous avez vu, à la fin, la main de Dieu ; vous avez vu éclater sa bonté, sa miséricorde (t). »

Ah! quand bien môme les maux s'accumulent sur une âme, au point de dépasser ses forces et de lui donner le dégoût de vivre, quand bien même elle entend, dans l'intimede sa conscience, une réponse de mort, comme autrefois saint Paul, qu'elle s'oublie elle-même, pour se jeter dans les bras du Dieu qui ressuscite les morts, et qui sait arracher les siens à tous les périls.

Qu'elle attende avec confiance la bienheureuse espérance et l'arrivée de la gloire du grand Dieu, de Nôtre-Sauveur Jésus-Christ.

La patience est l'école où se préparent lente* ment les âmes, pour l'heure des immolations et des sacrifices, car il n'est pas impossible que

(1) Jac.v, 7-U.

Dieu exige, un jour ou l'antre, d'importants témoignages, et l'on doit être prêt.

A certaines heures, il faut que le sang coule.

Il a coulé à flots dans les fondations de l'Eglise. Pendant trois cents ans des millions de martyrs sont morts pour la cause de Jésus. Le feu, le fer, les tortures raffinées, la dent des fauves n'ont pu vaincre leur constance; ces grands athlètes ont conquis la liberté chrétienne, au prix d'abominables tourments endurés.

Si vous faites un jour le pèlerinage de Rome, ne manquez pas d'aller visiter le Colysée.

Là, dans l'immense enceinte, devant les gradins de marbre recouverts des tapis et des tentures d'Orient, aux mille couleurs; sous les quatre-vingts colonnes gigantesques qui portaient, épandues, les aigles romaines, et d'où glissaient les vélums; en présence de la foule innombrable des patriciens, des chevaliers, des bourgeois et de la plèbe avide du cirque; sous les yeux de César, de l'Impératrice et des cruelles vestales qui, d'un signe du pouce, décidaient la mort du vaincu ; pendant des siècles, les gladiateurs ont défilé, sombres et graves, et ont jeté, en passant devant la loge impériale, le cri célèbre : Salut, ô César, ceux gui vont mourir te saluent!

Pendant les grands jeux de cent jours par lesquels Titus voulut céléiner l'inauguration du colossal monument commencé par son père, dix mille hommes périrent pour le plaisir du peuple.

Bientôt on y devait offrir à la populace, un autre spectacle: une foule de chrétiens, traînés sur le sable de l'arène, hommes, femmes, enfants, furent livrés à la dent des bêtes. Mais avant de tomber, s'armant du signe de la croix, fiers, ils défilaient devant César et lui jetaient, eux aussi, leur altier adieu : « Salut, ô César, ceux qui vont mourir pour le Christ et pour conquérir la liberté, te saluent. »

Combien sont tombés là? Ce sol a été jonché de leurs cadavres, rougi de leur sang! Et c'est pour nous aussi qu'ils ont souffert! Il nous ont conquis vaillamment le droit de servir Jésus- Christ. Arrêtons-nous ici, et courbés sur la terre, baisons ce sol sacré...

Dans cette même ville de Rome, où fumèrent .es bûchers de Néron, voici les catacombes où veposa, tant de siècles, la poussière sacrée des héros chrétiens, près de la fiole sanglante destinée à rappeler leur martyre.

Et voici, dans toutes les églises, les reliques précieusement enchâssées. Au trésor de SainU

92 VERS L'ÉTKRNITÉ.

Pierre, on peut voir la tête du diacre Laurent, avec la chair dessus, et l'expression horrible de l'heure dernière, la lèvre supérieure relevée dans une contraction suprême. Il fut, on le sait, brûlé sur un gril.

L'homme qui me guidait au Colysée, me montrant, sous les loges des chevaliers i dans l'enceinte même du monument, certains portiques et lupanars, me dit un mot profond : « La lutte entre le paganisme et le christianisme fut tout entière à cause de cela ! »

Mais si la grande persécution s'arrête avec Constantin, le sang continue pourtant de couler à toutes les phases de l'histoire de l'Église. Dieu ne veut pas que la race des chrétiens s'énerve, s'amollisse et perde tout esprit d'immolation ; il faut toujours que le ciment des fondations soit humecté d'un peu de sang, sous peine de voir l'édifice s'affaisser sur luirmême Voilà pourquoi, aux frontières du christianisme, aux avant-postes, dans les missions, le martyre est demeuré permanent. Voilà pourquoi, de temps à autre, les révolutions et les cataclysmes sociaux renouvellent les grandes hécatombes.

Sans doute, un très petit nombre sont appelés à rendre cet éclatant témoignage à la Vérité, mais tous sont inscrits. Le soufflet de la confir-

mation nous arme symboliquement pour toutes les endurances...

Nous n'aurons pas, suivant un mot de saint Paul, à résister jusqu'au sang. Mais que de chrétiens ont été invités par le Christ à sacrifier pour Lui, dans des occasions graves, leur fortune, leur liberté, leur repos, leur avenir sur la terre, et l'intérêt de leurs enfants.

Ils ont eu à choisir entre cela et l'apostasie ou la lâcheté, et ils n'ont pas hésité.

Pas un disciple de l'Evangile qui n'ait, un jour ou l'autre, un sacrifice à accomplir. Dieu veut entrer en concurrence avec toutes les attaches, toutes les séductions du siècle, et i} entend triompher.

Un chrétien est un homme d'un grand caractère, fort contre la douleur, décidé, patient, énergique, et un héros quand Dieu lui en fait la grâce.

Ce qui semble en effet impossible à la nature, même chez les êtres les plus timides, devient facile avec le secours d'en haut.

La force divine du Saint-Esprit change les agneaux, quand il le faut, en des lions rugissants.

Si les grandes occasions de lutte sont relativement rares, le combat se continue, menu, tous les jours, presque à toutes les heures.

C<i VERS L'ÉTERNITÉ.

Nous portons en nous-mêmes le ferment d'une perpétuelle hostilité. 11 y a, dans nos membres, une loi de mort, qui s'insurge contre la loi de Dieu; la chair ne cesse d'y conspirer contre l'esprit. Des viles passions, de la misérable concupiscence, foyer des vices, montent sans cesse des cris de révolte; et cependant, dans l'intelligence, dans la volonté, dans le cœur, partout, l'orgueil de l'esprit fait gronder d'autres tempêtes.

« Je ne sais ce que c'est que la conscience d'un coquin, disait Joseph de Maistre, mais je sais ce qu'est la conscience d'un honnête homme, et c'est affreux. »

Autour de nous, le monde, ennemi de Dieu, assemblage de tout ce qui lui est hostile, tend les pièges, multiplie les embûches pour nous entraîner à sa suite dans la révolte.

Le plus grand ennemi, le plus rusé, qui dirige ces troupes auxiliaires et les conduit au combat, c'est le démon. Fou de jalousie et de rage, il dépense une infernale habileté et une patience digne d'une meilleure cause à tenter de ruiner nos espérances.

Que de luttes à soutenir, grand Dieu ! Mais nous ne sommes pas seuls, heureusement, et Dieu lui-même nous arme pour le combat. Saint Paul en parle avec des images guerrières ;

c'est le bouclier de la foi, c'est le casque du saiut.

La prière est une arme d'une efficacité, d'une sûreté incomparable, qui n'a jamais trompé ceux qui s'en servent.

La mortification, l'humilité achèvent de nous mettre à l'abri.

Et pour enflammer notre courage, l'armée des saints nous suit de l'œil, bat des mains à chacun de nos efforts, et nous excite à la persévérance finale.

Nous avons donc, suspendue sur nos têtes, une nuée de témoins, comme autrefois les athlètes du cirque. Comme eux, dépouillons tout ce qui pourrait nous alourdir dans la lutte, puis, armés de patience, courons au combat qui nous est proposé, les yeux fixés sur l'auteur de notre foi, Jésus, notre récompense ; sur ce Jésus qui endura la croix, méprisant les mépris du monde, et qui maintenant est assis sur un trône à la droite de son Père.

Pensons, dans nos luttes, à celui qui supporta, de la part des pécheurs, une si grande contradiction; apprenons de lui à ne jamais nous fatiguer du combat, à ne jamais perdre courage.

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