CHAPITRE VIII
Pourquoi, à certains moments, ce vide profond, cet ennui qui ronge, ces dégoûts, ces tâtonnements, ces incertitudes?
Pourquoi cette nuit des âmes? Pourquoi ces agonies du cœur?
Où Dieu trouve-t-il tout le noif qu'il met Dans les cœurs brisés et les nuits tombées ?
Vous êtes heureux, la vie vous sourit et vous convie à ses fêtes, votre foyer est rayonnant, tout marche au gré de vos désirs, pourquoi cette tristesse (1), cette mélancolie, ces soupirs, ces larmes sans objet?
Mieux encore, vous êtes chrétien, vous craignez le Seigneur ; Dieu a sa place dans votre vie; autour de vous, on apprend à le servir? Et je vous entends murmurer : « Pourquoi es-tu
{1) « Il y aurait de quoi faire bien des heureux avec le bonheur qui se perd dans ce monde, » a écrit Balzac.
B1BUGTHECA )
triste, ô mon âme, et pourquoi me troubles-tu?
Peut-être même vous êtes juste, votre âme s'est engagée sur les voies ardues, mais glorieuses, de la perfection chrétienne; c'est pleinement, c'est de toutes vos forces que vous voulez glorifier Dieu...
Et voici que l'amertume envahit votre cœur, que d'étranges tristesses vous enveloppent, que, le sourire aux lèvres, vous recelez, dans votre âme, les angoisses secrètes d'un nouveau jardin des Oliviers. Le Père se cache à vos yeux ; le ciel se fait sombre et sans eclaircies sur votre tête. Vous soutirez dans les fibres les plus intimes de votre être, crucifié de la façon la plus mystérieuse et la plus ignorée. Personne ne vous comprend; vous restez seul avec votre bon ange dans cette nuit obscure.
Ne parlez pas de votre peine ; il n'est pas de mot pour exprimer certaines souffrances de l'âme chrétienne. Demeurez paisible auprès du divin Maître, uni à lui, sans une parole, dans sa sainte agonie.
11 faut denc toujours souffrir ! C'est donc la ioi victorieuse, implacable î
Du moins, tant que l'on est sûr de soi-même, tant que la conscience rend un bon témoignage, tant que la voix de Dieu, dans le sanctuaire de
Fâme, approuve et soutient, c'est bien, on peut encore tout supporter.
Mais quand Dieu se cache, quand la conscience, comme une boussole affolée, n'indique plus la paix, quand les scrupules, les craintes insensées, et le trouble, et l'angoisse s'emparent des cœurs les plus chrétiens, quand mille tentations de doute, de désespérance l'assiègent, l'obscurcissent, où courir, où se réfugier?
0 Dieu! la peine amere ! les sombres heures! les âmes délicates connaissent et craignent cette épreuve, ce martyre intime. Les suints l'ont éprouvée. Résignés, ils en ont gémi. N'est-ce pas la nuit noire de saint Jean de la Croix (d)?
tlj Dans la foule secrètement
Dieu parfois prend une âme neuve Qu'il veut amener lentement Jusqu'à lui, d'épreuve en épreuve.
Il la choisit pour sa bonté Et lui donne encore en partage La tendresse avec la flerté, Pour qu'elle saigne davantage.
Il la fait pauvre, sans soutien.
Dans les rangs obscurs retenue; Cherchant le vrai, voulant le bien, Pure toujours — et méconnue.
Il fait plier sous les douleurs Le faible corps qui l'emprisonne, Il la nourrit avec des pleurs Que nulle autre âme ne soupçonne.
Il lui suscite chaque jour, Pour l'éprouver, une autre peine* Il la fait souffrir par l'amour, Par l'injustice et par la nainç.
Le remède, le seul doux, le seul efficace, c'est de se jeler aux pieds de la croix, de l'embrasser, de s'y tenir humble et dans l'attente.
La délivrance viendra, dès ici bas, sans doute, mais, en tout cas, bientôt quand même, car la vie est courte...
Voici, voici pointer l'éternelle aurore ! Déjà l'aube blanchit les collines 1 Le Bien-Aimé ne tardera pas à venir !
11 y a dans ces dérélictions, dans ces noirceurs, dans ces amertumes, un dessein de Dieu, évident, auquel il faut toujours revenir.
En nous dégoûtant de tout ici-bas, le Seigneur
Jamais sa rigueur ne s'endort.
L'âme attend la paix? Il la trouble Elle lutte ? Il frappe plus fort ; Elle se résigne ? 11 redouble.
Il la blesse d'un coup certain Dans chacun des êtres qu'elle aime, Et fait de son cruel destin Un mélancolique problème !
A la rude loi du travail Il la condamne ; ainsi frappée, Il la durcit comme un émail, 11 la trempe comme une épée.
Juge inflexible, il veut savoir Si, jusqu'au bout, malgré l'orage, Elle accomplira son devoir, Sans démentir ce long courage.
Et s'il la voit, au dernier jour, Sans que sa fermeté réclame, Il lui sourit avec amour.
C'est ainsi que Dieu forge une àme
Manu .
veut que nous n'ayons plus de goût que pour les choses du ciel. « Cherchez les choses qui sont d'en haut, goûtez les choses qui sont d'en haut, et non les choses de la terre. »
Il ne veut pas que nous trouvions en ce monde un seul plaisir profond et durable. Partout, même dans la piété, l'épine est sous la rose, et le fiel mêlé au breuvage. Rien ne peut satisfaire notre pauvre cœur ; rien ne peut calmer notre soif : « Je me meurs de ne point mourir ! » s'écrie l'âme sainte, en haleine vers un Dieu qui ne s'est laissé qu'entrevoir.
— Nous sommes bien ici ; dressons-y trois tentes !
— Non pas, levez-vous, l'heure n'est pas venue ; il vous faut encore marcher, travailler, vivre dans l'incertitude, soupirer.
Vous êtes dans l'exil, dans la vallée des larmes î
La paix, vous ne la trouverez complète que dans la patrie !
« Il y a des âmes chrétiennes que Dieu appelle aux grands sacrifices, prêtres, vierges, apôtres, religieux. »
« Dieu leur demande encore de renoncer à leur père, à leur mère, à leurs frères, à leurs sœurs, et d'oublier la maison paternelle : Et obliviscere
populum tuum et domum patris tui. Le moment est déchirant, la nature a une étrange puissance sur notre cœur. Ce renoncement, ces adieux, ces sanglots font battre le cœur avec violence dans la poitrine en feu; les yeux se remplissent de larmes, la souffrance morale prend une cruelle intensité. Ce moment est peut-être plus difficile et plus douloureux que celui où, dans l'entraînement de la lutte et du martyre, en face des persécuteurs et des bourreaux, le chrétien fait le sacrifice de sa vie. La première scène d'adieux a une simplicité amère, une violence intime pénétrante, qui laisse le chrétien en face du sacrifice dans toute son étendue pour en savourer l'amertume infinie.
« Qui donc échappe à cette heure d'agonie? Vierge qui abandonne le foyer pour le cloître; missionnaire qui renonce à la patrie ; soldat que le devoir arrache aux douceurs du foyer et appelle sur le champ de bataille, père et mère qui voient la mort faire le vide dans les berceaux et dans les maisons, tout homme a son heure d'agonie, où la nature et la grâce se livrent le cruel combat qui domine la vie pour la purifier et la sanctifier.
« Quand viendra cette heure, souvenez-vous de l'exemple de l'Apôtre. Disons, nous aussi,
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à ceux qui s'effrayent de notre sacrifice : « Pourquoi voulez-vous affaiblir mon cœur et « mon courage par vos gémissements, vos « larmes, vos prières? » Redressons-nous; soyons prêts à tous les deuils pour le nom de Jésus. C'est la souffrance qui fait le prix et la dignité de la vie.
« Que la nature gémisse, que la séparation soit déchirante, que nos yeux soient pleins de larmes, Dieu nous pardonne cette faiblesse. 11 condamne seulement les âmes qui pleurent sans espérance, ou qui ne savent pas se relever, et prendre avec courage la coupe où sa main a versé la liqueur anière. Voyez le Sauveur au tombeau de Lazare, voyez Marie au pied de la croix.
« Pleurez, mais relevez-vous, espérez, soyez forts, et regardez le cielî » (1),
{i) ht» Livre des Espérances, d&i M. l'abbé Méric, p. 09 99.