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LE GRAND SCANDALE MÉLANGE DES BONS ET DES MÉCHANTS

Ceux qui sont de Dieu, écoutent la parole de Dieu. Quant aux autres, il semble que le Seigneur ait posé sa main devant leurs yeux et leurs oreilles pour les empocher de voir et d'entendre.

La parole de Dieu n'est acceptée que de ceux qui ont un cœur droit et simple : « Paix dit Fange, aux hommes de bonne volonté ! »

Ce sont ces âmes dociles qui forment, sur la terre, l'école du Seigneur, son héritage, sa part; en elles il règne, il commande, il gouverne sans conteste.

Et non seulement ils sont appelés à recevoir et à garder en leurs cœurs la parole de Dieu, mais encore à la réaliser dans leurs actes, àTaccomplir contre les protestations du siècle, à en être les vivants symboles.

En face d'eux, tout un monde d'impiété se

dresse, non moins fin, non moins hypocrite, non moins acharné que les juifs. Saint Augustin appelle ces adversaires les deux cités.

Ici, la cité de Dieu, la légion des prédestinés, la sainte et très aimable assemblée des justes.

A côté, la cité du diable, c'est-à-dire l'univers presque entier, car il est prince de ces ténèbres : « Ces choses, dit-il, en saint Mathieu, m'ont été données, et je les cède à qui je veux. » Ceux qui suivent son étendard ont tous, plus ou moins nettement, dit à Dieu : « Eloigne-toi de nous ! La connaissance du chemin qui mène à toi, nous n'en voulons pas ! Quel est ce Tout-Puissant auquel on prétend nous asservir?

« Et le prier, à quoi cela sert-il? »

Mais, ces deux cités, dont l'une est petite et l'autre immense, vivent côte à côte, que dis-je? l'œil seul de Dieu en peut démêler sûrement les éléments, tellement leurs existences sont confondues. On reconnaît pourtant le peuple acquis à Dieu et les bons aux contradictions qu'ils endurent, car c'est leur sort d'être le plus souvent traversés, rebutés, raillés.

De là, un grand mystère qui scandalise plusieurs esprits faibles dans la foi.

Au premier plan, une chose inexplicable dans ge monde ;

LE GRAND SCANDALE. Ht

Dieu a porté des lois ; il a établi un culte, une morale, une justice.

D'ailleurs, il est te maître

Pourtant, si quittant la théorie nous descendons un instant sur le domaine des faits, qu'y trouvons-nous ? Avec la négation audacieuse de son existence, l'exécration et le ridicule versés sur son nom; l'outrage qu'on prodigue à sa morale ne le cède en outrecuidance qu'au mépris affiché pour son culte. Or, loin qu'il intervienne, qu'il rassure le juste étonné et qu'il fasse sentir à l'impie le poids de son bras, il est parfois bien difficile de constater cette providence et cette justice dont les saints livres le revêtent.

D'abord, les routes de la fortune sont indistinctement ouvertes à tous. L'homme livré au péché et qui mène une vie sans frein surnaturel, parviendra, sinon mieux, du moins aussi facilement que le juste, à se créer une existence heureuse (1). Ses affaires marchent, il s'y entend souvent beaucoup mieux qu'un chrétien; bien qu'il soit impie, il ne manque pas de savoir-faire, d'esprit, de talent, de génie peut-être, et la souplesse de sa conscience favorise singulièrement le jeu de ces puissants agents de succès.

{1) Ecce ipsi peccutores et abundanle* in ss&;*l<? obtinuerum divitas...

Pour ces hommes indifférents et sans foi tous les moyens sont bons.

S'ils sont soumis, comme hommes, à l'inconstance des choses et à l'instabilité de la fortune, elle semble cependant leur avoir réservé ses plus encourageants sourires. On ne voit point qu'il y ait sur leurs entreprises ou leurs biens aucune trace de malédiction. A la ville, ils ont de florissantes industries, dans les champs, leurs troupeaux prospèrent (4).

Et quand, pères de famille, ils rentrent le soir dans leur foyer, ils y trouvent une joyeuse couronne d'enfants et de parents, une réelle affection» des soins souvent tendres et délicats.

Ils sont, mieux que nous peut-être, entourés, soutenus, applaudis (2).

Du reste, le pouvoir est aussi ordinairement leur privilège. L'homme qui a des principes larges, qui est coulant sur la morale, qui sait les détours, arrive assez vite ; celui pour qui l'honneur lui-môme et la réputation ne sont qu'une affaire de convention ou une nécessité humaine, qui ne croit plus à rien, celui-là, s'il a du talent, s'il sait dissimuler, sera souvent le roi ;

(1) Bos eorum non est privata fœtu suo.

(2) Semen eorum permanet cum eis; propinquorum turba ei nepotum in conspectu eorum.

car il n'est plus rien qui l'arrête, rien du moins qu'il ne puisse tourner.

De cette influence et de cette prospérité habituelles des méchants viennent lagêne etle discrédit où sont tenus ordinairement les justes, esclaves des lois de Dieu et d'autant moins aimés et plus mis à l'écart que leur conduite est un blâme perpétuel, une condamnation inavouée, mais sentie, infligée à l'immoralité des autres.

Parfois, quand il se fait quelque agitation religieuse ou sociale et que les bas-fondsj de la société prennent un instant le dessus, toute apparence de modération cesse, et ce qui n'était ordirement qu'une sourde hostilité et qu'une jalouse oppression devient un effroyable déchaînement de haines qui ne prennent plus la peine de mettre un masque.

C'est alors qu'il ne fait pas bon avoir une conscience!

Ceci est de tous les âges : ce que nous appelons vertu, et eux naïveté, a été plus ou moins poursuivi par toutes les armes et souvent écrasé : « J'ai tourné là mon attention, dit Salomon, et j'ai vu les calomnies qu'on fait sous le soleil, et les larmes des innocents, et personne pour les consoler. J'ai vu qu'ils ne peuvent résister à la violence, étant dénués de tout

secours, et j*ai trouvé qu'il valait mieux être mort que vivant (1). »

Un troisième scandale non moins grave que la richesse et l'influence des méchants, c'est la paix et la tranquillité dont plusieurs d'entre eux parviennent à jouir.

Un grand nombre ne sentent même plus le remords, et c'est cet équilibre de l'âme et ce calme apparent du cœur, la seule chose au moins qui dût être réservée au juste, que David voyait avec le plus d'indignation : « J'ai été jaloux, dit-il, en voyant la paix des pécheurs. » « Eh quoi ! continuent les Saints Livres, ils ne se donnent pas de mal comme les justes ; ils ne souffrent pas les contradictions comme eux... et pourtant leurs familles sont tranquilles et apaisées; leurs enfants sont joyeux et gais, et la verge du Seigneur n'est pas sur leur tête... Comme aucune sentence n'est portée contre eux, sitôt après leur faute, ils font le mal sans aucune crainte, et, pleins d'une effrontée confiance, ils se drapent dans leurs vices et dans leur incrédulité (2).

Encore, si quelque apparence de justice était

(1) C'est une smple objection que l'écrivain sacré veut résoudre

(2) Ideo tenait eos superbia; operti sunt iniquita** et impietate sua.

vue dans leur mort... Mais non... si Ton excepte quelques coups de foudre trop rares, ils n'ont pas plus d'infirmités, pas plus de maladies, pas plus d'épreuves... ; ils s'étourdissent souvent... et si leur départ a ses horreurs, on ne voit pas que les justes aient à passer par des agonies moins terribles... en sorte que la mort paraît plutôt un phénomène général de la nature qu'un châtiment de Dieu. Un prophète en était consterné : « Rien de particulier dans leur mort, disait-il, rien de sérieux dans leurs châtiments (4). Ils meurent en un instant, sans plus souffrir que les autres (2). » Et pourtant, ils ont tant fait souffrir!

Cette apparente indifférence de Dieu pour les pécht urs est enfin ce qui porte l'anxiété de l'âme à son comble. Elle cherche à s'expliquer un Dieu qui consume aussi bien le juste que le méchant.

Après qu'on eut guillotiné la reine Marie- Antoinette, on jeta son enfant, le jeune Louis, dans une geôle, sous la garde du cordonnier Simon.

Une nuit du mois de janvier 1794, l'enfant, rêvant à son père et à sa mère, et les voyant sans

(1) Non est respectas morti eorumy et firmamentum in plaga torurn...

(2) In punclo ad inferna descendunt*

doute bien beaux en songe, se souleva sur sa couche, puis glissant à demi vêtu jusqu'à terre, à genoux, les boucles de ses cheveux dans ses petites mains amaigries, dans le silence de la nuit, il pleure, il se souvient et prie tout bas, tout bas, le Dieu des orphelins. Simon, qui couche dans cette chambre, vient de l'apercevoir, il réveille sa femme pour lui faire voir ce spectacle étrange qui le met en gaîté moins encore qu'en colère. Il faut châtier d'importance le petit Capet, Boupable de superstition! L'homme prend une cruche d'eau froide qu'il verse sur la tête de l'enfant, au risque de le tuer avec ce déluge glacial.

Le pauvre martyr ne put contenir cette poignante réflexion : « Je n'ai pourtant fait de mal à personne! »

Ces choses-là, et d'autres, sont pour l'âme le sujet de préoccupations graves et tristes. Eh quoi! dit-elle, même l'innocent ne trouve pas grâce devant Dieu!

Soyez juste ou impie, pur ou impur, pratiquant ou non, tout vous arrive de même; il en est du bon comme du pécheur et le parjure n'est pas plus malheureux que celui qui dit vrai. Cette stupide indifférence de la nature est bien la pire des choses qu'on voit sous le soleil;

mystère insondable qui révolte (1), et qui, s'ils n'y prenaient garde ferait chanceler la foi des plus forts, car le sol delà justice semble trembler par moment, et l'on se demande avec effroi si l'on restera debout et ferme dans son espérance (2).

Je ne sais quoi d'amer emplit l'âme et y fait bouillonner une horrible tentation de murmure : Vos yeux sont purs, ô Seigneur, vous dites que vous ne pouvez pas voir le mal, ni supporter l'iniquité : pourquoi donc, les yeux grands ouverts sur les impies, vous taisez-vous lorsqu'ils oppriment l'innocence?n'entendez-vous pas ce qu'ils disent : « Il n'y a pas de Dieu, ou s'il y en a un, il est là-haut, bien loin, caché derrière les nuages, et ne s'occupe guère de nous (3). Il se promène sans doute aux quatre coins du ciel (4). Nous savons bien nous en passer (5). » Et vous écoutez comme un impuissant, de tels discours; vous ne les frappez pas, vous les comblez de biens !

Mais, ce qu'il en résulte, c'est que le cœur des

(1) Sed hoc vanisstmum judtco.

(2) Mihi autem pêne moti sunt ped&s, pêne eftusi sunt gressiia mei...

(3) Nubes latibulum ejus.

(4) Et circa cardine* roeli perambulat.

(5) Recède a nobis.

hommes se remplit de malice et de mépris; ils n'ont plus la moindre crainte de vous. Les justes et les fidèles eux-mômes se laissent gagner et vont leur demander la joie et l'abondance, disant : « Probablement, Dieu ne s'occupe de rien ; se doute-t-il seulement de quelque chose (1)? »

Et nous aussi enfin, nous souffrons. C'est donc sans raison que nous avons tâché de purifier notre cœur, que nous avons lavé nos mains parmi les innocents, que nous avons souffert le travail et la contradiction tout le jour, et que notre lutte et notre épreuve recommencent chaque matin. Plus nous cherchons à comprendre et plus tout nous éblouit et nous échappe : c'est une énigme affreuse et nous sentons parfois brûlant sur nos lèvres un dernier cri : «Ah! la terre a été livrée aux méchants. Et qui donc a fait cela si ce n'est Dieu ? »

« Si j'avais eu le malheur de dire : Je parlerai ainsi ; immédiatement, j'aurais cessé de faire partie des enfants de Dieu (2). » Aussi le prophète dont j'ai rapporté les fortes paroles, termine

(1) Et si est scientia in excelso?

(2) S: dicebam : Narrabo sic; eece nationetn filiorum suorum reprobavi.

en s'apaisant : « Qu'un tel avis, dit-il, soit bien loin de mes lèvres et de mon cœur. »

Notre-Seigneur n'aimait pas ces inquiétudes; lui si doux s'élevait avec sévérité contre de tels propos; et surprenait-il un peu de cette défiance en son entourage, il en faisait aussitôt le blâme.

« 0 têtes dures, disait-il, cœurs grossiers et immortifiés ! » Ei à ses apôtres : « Que vous êtes lourds et lents à comprendre les secrets de Dieu ! »

Prenant à tâche de panser et de guérir un mal douloureux et mortel, il a longuement et fortement expliqué dans le Nouveau Testament et le mystère de cette vie et les certaines révélations de l'autre, montrant d'un doigt qui sait les plaies, la source et le ferment de toutes ces inquiétudes et de ces murmures dans l'infirmité de la foi : « 0 hommes de peu de foi ! » dit-il (1).

Dieu a établi en ce monde des lois immuables, fixes, dont la consistance fait la principale beauté; d'autre part, il a donné aux hommes la liberté. Faudra-t-il, chaque fois qu'un homme juste et bon succombe sous quelque loi de la nature, ou est victime du mauvais vouloir de quelques hommes, faudra-t-il que Dieu intervienne, et entourant ses enfants d'une muraille de miracles,

(1) Modica fideil

interrompe à chaque instant, pour eux, le courg de ia nature, ou suspende la liberté des méchants?

S'il n'avait pas d'autre moyen de soutenir et de récompenser les bons, peut-être devrait-il le faire; mais, cette vie n'étant que le vestibule du ciel, Dieu s'inquiète peu de quelques années de souffrance (4). Dans sa sagesse profonde, il laisse la nature et la malice des hommes aller leur train, réservant son intervention pour tout à l'heure (2).

Au reste, la prospérité dont jouissent les méchants n'est pas sans cause; elle doit les faire trembler. Dieu, qui est juste, les récompense par là du peu de bien qu'ils ont fait ou de leurs vertus naturelles. Après la mort, plus rien.

La gêne et les contradictions, tout au contraire, dégagent l'âme du juste de ce qui lui restait d'impur; et quand il part, il est mûr pour là haut.

Ces souffrances produisent de vraies merveilles de beauté morale, développent les caractères,

(1) Momentaneu/n et levé tribulationis.

(2) La plainte est un vain cri, le mal est un mot creux. J'ai rempli mon devoir, c'est bien ; je souffre heureux ! Car toute la justice est en moi, grain de sable. Quand on fait ce qu'on peut, on rend Dieu responsable Et je vais devant moi, sachant que rien ne ment,

8ûr de l'honnêteté du profond firmament.

LiS GRAND SCANDALE. 121

grandissent les cœurs et ouvrent aux âmes chrétiennes un champ abondant de mérites. Si le devoir était toujours récompensé, le vice toujours puni, quel mérite possible? Il n'y aurait plus d'autre morale que celle de l'intérêt. Mais ici, la vertu est rude, elle s'achète, et Dieu en tire de magnifiques joyaux pour sa couronne.

Le vice fait ombre à côté de la vertu et sert de marteau pour la polir ; sans la cruauté des bourreaux, nous n'aurions pas eu la force et la glorieuse constance des martyrs; la corruption du monde a rendu plus admirable et plus éclatante la pureté des vierges; tant de lumières que nos saints et nos docteurs ont versées sur l'Eglise n'ont eu d'autre occasion que l'hérésie, l'erreur et le péché.

Une troisième consolation non moins douce à méditer, c'est la paix et la joie profonde que goûte l'âme du juste dans ses épreuves. Elle est sûre, elle est apaisée, elle se sent libre.

Quoi qu'on dise de la paix du méchant, elle n'est qu'apparente; sa tranquillité n'est qu'un étourdissement, ou du moins un aveuglement insensé.

Il n'ose pas réfléchir : il a peur de se rencontrer lui-même ; au fond, ce n'est qu'un esclave du respect humain ou des passions, une intel-

ligence qui a plus ou moins baissé pavillon devant la matière.

Dieu, au contraire, fait goûter à l'esprit du juste une paix délicieuse et une satisfaction qui pour n'être pas orgueilleuse n'en est pas moins forte et très efficace. « Son cœur, dit Dieu, est ud festin continue] (1). »

Au reste, il se redresse avec humilité au milieu # des persécutions, plein de foi, joyeux d'être avec Jésus-Christ, de partager ses opprobres, d'avoir sa place en la grande procession du portement de croix, derrière le Christ, le grand opprimé, le Dieu des opprimés, le consolateur des opprimés.

Et comme il médite avec volupté ces paroles du Sauveur : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice; vous êtes bienheureux quand on vous maudit, quand on vous méprise, quand on dit mille choses de vous à cause de moi. — Soyez heureux, tressaillez d'allégresse. — Le disciple n'est pas plus que le maître. Si Ton m'a fait tout cela à moi-même, on ne vous épargnera pas. — Si quelqu'un veut être mon disciple, qu'il se renonce, prenne sa croix et me suive. »

Enfin le juste opprimé tire sa principale joie

(î) Mens justi, juge convivum.

du magnifique avenir qui lui est réservé, et il attend, avec une humble et patiente assurance, le jour des rétributions et des justices.

Un père de famille sortit un jour pour semer du blé dans son champ, et, quand il eut semé, la nuit suivante, son ennemi vint et sema des orties. Après quelques semaines, on vit lever le blé et l'ivraie en môme temps. Ce que voyant les serviteurs, ils allèrent trouver le chef de famille et lui dirent : « Il pousse de l'ivraie avec le blé, nous irons, et nous l'arracherons. — Non, répondit le père, mais attendez que tout soit mûr. Quand viendra la moisson, vous faucherez tout, et séparant alors les orties pour les mettre en gerbes, vous les jetterez au feu, tandis qu'on transportera le blé dans les granges. »

En effet, pour celui qui, mal assuré dans sa foi et à moitié livré au monde, pense peu au ciel et se cramponne à cette terre; ah ! il avait raison, quand il disait tout à l'heure avec un amer désespoir : « La terre a été donnée aux méchants. » Méchant lui-môme et infidèle à Jésus-Christ, qu'il aille avec eux, s'il lui plaît, et que, pour plus d'assurance, il prenne ce qu'il pourra de paradis en ce monde.

Pour nous, nous avons une autre espérance : nous savons que le Seigneur nous aime. Quand

nous souffrons, il est penché sur nous pour compter nos soupirs; si on nous afflige, il suit avec intérêt notre lutte, et voici déjà poindre l'aurore du jour où tout s'expliquera, où il n'y aura plus de mystère, et où l'on verra bien la raison d'être de toutes choses (1).

La vie humaine est comme le premier acte d'un grand drame, court et plein d'obscurités.

(1) « Un peu de génie mène à ces ironies et à ces blasphèmes, beaucoup de génie en détourne. Un sceptique n'est jamais qu'un homme d'esprit qui n'a pas assez pensé. Il est resté en chemin au milieu de sa route...

« Certes, si les grands esprits, au lieu de s'arrêter à la surface, de se scandaliser de l'apparence, ou de se décourager de la souffrance, avaient été plus logiques ou plus courageux, ils n'auraient pas ri comme des fous dans leurs loges; ils auraient parlé comme des sages ou combattu comme des héros ; ils ne se seraient pas faits les boulions de leur espèce : ils se seraient faits ses consolateurs.

«Que leur en coûtait-il de se dire comme Job: « Ce monde, œuvre évidente d'une puissance sans borne, ne peut pas être en môme temps l'œuvre d'une puissance folle. Dieu, le sérieux et la sainteté par essence, n'est pas un mauvais plaisant; il n'a pas voué son œuvre au mépris de lui-même et des êtres émanés de lui, mais à l'admiration de lui-même et à l'admiration de ses créatures. Derrière cette apparente dérision des choses humaines, il y a donc un divin mystère ; ce mystère, c'est la sagesse et la bonté de Dieu. L'adorer, sans le comprendre encore, c'est notre devoir et notre vertu 1 Si nous le comprenions, il n'y aurait plus de vertu, il y aurait évidence. Dieu veut être entrevu et non vu dans son œuvre; c'est le demi-jour qui fait travailler le regard, c'est le mystère qui fait travailler la pensée.

« Ce monde n'est qu'un crépuscule, la pleine lumière p'est qu'au delà du tombeau. »

Ljuiartine. Cours fam lier de littérature , U> .

On y voit se nouer une intrigue, îe méchant triomphe et le juste est raillé ; tout apparaît malheurs, insuccès pour le bien; et quand enfin le rideau tombe, l'esprit demeure incertain, anxieux, mal à l'aise, désireux d'un dénouement plus raisonnable et plus conforme à l'idéal de justice

Le second acte, qui est grand et beau comme l'éternité, se jouera par delà la tombe. Là seulement, on comprendra le drame. Avec le grand et divin héros qu'on a vu au premier plan, persécuté, honni, objet d'outrages, reparaîtront, au second acte, tous ceux qui ont partagé sa vertu, et, par contre-coup, ses épreuves. Et tout se dénouera par la justice.

Nous en avons l'assurance dans le profond sentiment d'équité que Dieu a mis en nous; dans la foi inébranlable des âges chrétiens, mais plus encore dans la perpétuelle et froide affirmation de l'Evangile : « Au dernier jour, dit Jésus- Christ, Dieu séparera les bons des méchants et il dira aux bons : « Venez, les bénis de mon Père » . Et aux méchants : « Retirez- vous, maudits, au « feu éternel. »

C'est ce mot, plus que tous les raisonnements, qui nous empochera de murmurer à l'avenir. — Dieu est là haut, et nous, nous sommes en bas,

tout petits, sous sa main ; ne disons rien de téméraire; que notre cœur n'aille pas vite à proférer quelque parole contre Lui. Parlons peu de Dieu, sinon pour le bénir. « Attendez un peu, dit le Seigneur, voici que je viens, et ce sera alors le moment pour chaque chose. »

Relisons les paroles du Maître :

« Je vous ai dit ces choses afin que vous n'en soyez pas scandalisés.

Ils vous chasseront des synagogues, et le tem ps vient que quiconque vous fera mourir croira faire une chose agréable à Dieu.

Ils vous traiteront de la sorte parce qu'ils ne connaissent ni mon Père ni moi.

Or, je vous ai dit ces choses, afin que lorsque ce temps-là sera venu, vous vous souveniez que je vous les ai dites.

Je ne vous les ai pas dites dès le commencement parce que j'étais encore avec vous ; mais maintenant je m'en vais à Celui qui m'a envoyé, et aucun de vous ne me demande où je vais...

En vérité, en vérité, je vous le dis, vous pieu-

(1) Ce qu'il est? regardez au-dessus de vos têtes ;

Voyez le ciel, le jour, la nuitl — Ce que vous été»? Cherchez dans votre cendrier.

Victor-Hugo. Légende des siècles.

rerez et vous gémirez, et le monde se réjouira : vous serez dans la tristesse, mais votre tristesse se changera en joie...

C'est donc ainsi que vous êtes maintenant dans la tristesse ; mais je vous verrai de nouveau, et votre cœur se réjouira, et personne ne vous ravira votre joie » (1).

Confiance ! confiance î (1) iem, xvi, 1-4; 20. 23.

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