CHAPITRE X
Aux juifs qui le contredisaient et aux impies qui, de nos jours, le blasphèment, Notre-
Seigneur rappelle avec bonté dans l'Evangile les trois grandes preuves de sa divinité.
C'est d'abord sa vie surnaturellement pure et sainte : « Qui de vous, demande-t-il; peut trouver en moi un seul péché (1) ?
C'est ensuite le caractère évidemment divin de sa doctrine : Puisque je vous dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas?
C'est enfin ces innombrables miracles crue ta Toute-puissance de son Père unie à la sienne opère autour de lui : « C'est mon Père, dit-il, qui fait éclater ma gloire. »
On est frappé, en lisant l'Évangile, de la beauté morale et de l'étonnante élévation du caractère en Jésus-Christ.
(1) Quis e« vobis arguet me de peccato?
Trois choses contribuent à rendre un homme extraordinaire : la hauteur de l'intelligence, la fermeté de la volonté, ou l'exquise sensibilité du cœur.
Mais cependant cet homme extraordinaire, pour grand qu'il soit par le génie ou la sainteté reste toujours un homme. On reconnaît le fils d'Adam au cachet d'imperfection qui le caractérise. Sa vertu garde quelque chose d'inachevé.
L'intelligence a des lacunes, des points noirs, quelques naïvetés, des contradictions.
La constance devient quelquefois une aveugle obstination. Elle fléchit sous l'épreuve.
Le cœur* a des faiblesses. 11 cède un peu à la vanité dans le succès; il se corrompt dans l'enivrement du triomphe; sous la pression constante des épreuves il s'aigrit, s'irrite et verse un peu de fiel; toujours petit par quelque endroit, et montrant par certains côtés l'étoffe de chair dont il est fait.
Il est vrai, Jésus est un homme de chair et d'os : on le reconnaît à cette fatigue qui accable son corps, à ces larmes qu'il répand; comme nous, il a besoin de nourriture et de vêtements; je ne vois pas encore sur son front cette divine auréole que l'imagination des peintres y a placée.
Et pourtant, ce n'est pas un homme comme
les autres : entre lui et le plus sublime génie ou le plus grand saint, il y a une infranchissable frontière.
C'est un homme qui n'aime pas l'argent, un homme de marbre pour les louanges, indifiérent aux frémissements d'enthousiasme qu'il excite, un homme que les plaisirs ne tentent même pas, un homme qui prie toujours, un homme qui se plaît dans la misère, un homme en qui les témoins de sa vie n'ont trouvé ni l'ombre d'une mauvaise passion, ni l'apparence d'une sensualité.
C'est un homme qui ne se moque pas, qui ne rit de personne, qui ne sait passe venger... et comme il aime ardemment tous ses frères !
Il pense à Dieu toujours, à lui-même jamais. Ne le louez pas. Quand saint Pierre lui dit : « Vous êtes bon, » il lui adresse un sévère reproche
Il y a dans sa manière d'enseigner une plénitude de raison, une splendeur de bon sens qui saisit et subjugue, une tranquillité d'affirmation, un accent de pénétrante et douce autorité qui commande le respect. Son cœur ne sait que pardonner, qu'aimer et que bénir.
« J'avoue, dit Jean-Jacques, Rousseau que la majesté des Ecritures m'étonne ; la sainteté de
iU VERS L'ÉTERNITÉ.
l'Evangile parle à mon cœur. Voyez les livres des philosophes avec toute leur pompe; qu'ils sont petits près de celui-là'. Se peut-il qu'un livre à la fois si sublime et si simple soit l'ouvrage des hommes? Se peut-il que celui dont il fait l'histoire ne soit qu'un homme lui-môme? Est-ce là le ton d'un enthousiaste ou d'un ambitieux sectaire? Quelle douceur, quelle pureté dans ses mœurs ! Quelle grâce touchante dans ses instructions! Quelle élévation dans ses maximes ! Quelle profonde sagesse dans ses discours I Quelle présence d'esprit, quelle justesse et quelle finesse dans ses réponses ! quel empire sur ses passions! Où est l'homme, où est le sage qui sait agir, souffrir et mourir, sans faiblesse et sans ostentation?... Quel préjugé et quel aveuglement ne faut-il pas avoir pour oser comparer le fils de Sophronisque au fils de Marie! Quelle distance de l'un à l'autre! Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu (1). »
iMen n*est à la fois divin et humain comme 1* miséricorde du Sauveur.
Il pardonne à la femme adultère et repentante, au puits de Jacob, il touche et guérit le cœul
(1) Jean-Jacques Rousseau, Êmiti, liv. IV.
corrompu de la Samaritaine ; il tressaille, il s'émeut devant le tombeau de son ami Lazare. Il pleure sur un jeune homme, son ami, parce que ce jeune homme bon, au cœur pur, ne veut pas être son disciple. A la cène, il presse la tête de saint Jean sur sa poitrine» Od l'a vu pleurer sur Jérusalem, sa patrie ingrate, sur nous-mêmes au jardin des oliviers.
Vous qui pleurez, venez à ce TJieu, car il pleure ; Vous qui souffrez, venez à lui, car il guérit; Vous qui tremblez, venez à lui, car il sourit; Vous qui passez, venez à lui, car il demeure (1).
Les saints poussant quelque vertu à l'héroïsme ont souvent fait de ces actes ou dit de ces paroles qui paraissent dépasser la mesure; en Jésus toutes les vertus sont admirablement harmonisées, nuancées, fondues en un tableau unique d'un fini, d'un éclat tempéré et tout divin.
Pas de faiblesse en lui, pas de tache. On ne peut découvrir que lucidité et profondeur dans son intelligence. Sa volonté, attachée à celle de Dieu, ne chancellera pas plus au prétoire de Pilate et sur la croix, qu'au milieu des foules enivréesquibattent des mains. Gequ'il enseignait hier avec assurance sur les places, il le répète
(1) Victsp Hugov ies Contemplations» III. i.
136 VEHS L'ÉTERNITÉ.
encore aujourd'hui dans les chaînes, sans colère comme sans découragement. Nous cherchons l'homme ici, l'homme tel que nous le connaissons, et nous ne trouvons qu'un être si achevé, que lorsqu'il nous demande de l'imiter, les hras nous tombent de découragement.
Idéal de beauté, d'intelligence et de force morale, mais plus encore de miséricorde et d'amour, en sorte qu'à travers cette vie pure et sainte, sa divinité mal dissimulée rayonne et se révèle comme un foyer de lumière à travers un limpide cristal.
Ah! qu'il est beau notre Christ! et comme, a voir sa vie, il est apparent qu'il est Dieu!
Oui, de quelque faux nom que l'avenir te nomme, Nous te saluons Dieu, car tu n'es pas un homme I L'homme n'eût pas trouvé dans notre iufirmité Ce germe tout divin de l'immortalité, La clarté dans la nuit, la vertu dans le vice. Dans l'égoïsme étroit la toif du sacrifice. Dans la lutte la paix, l'espoir dans la douleur, Dans l'orgueil révolté l'humilité du cœur, Dans la haine l'amour, le pardon dans l'offense, Et dans le repentir, la seconde innocence l Notre encens à ce prix ne saurait s'égarer, Et j'en crois des vertus qui se font adorer l (1)
Mais surtout la doctrine du Maître dépasse toutes les proportions humaines.
(1) Lamartine,
Quand après avoir traversé les fertiles vallées et côtoyé les riantes collines du centre et du midi de la France, le pèlerin qui s'achemine vers Lourdes aperçoit pour la première fois les hauts sommets des Pyrénées, son regard étonné se méprend un instant et veut confondre avec Tes nuées du ciel ces taches blanchâtres qui font bande là-bas.
S'il approche, il est un instant stupéfait : ces nuages ont un énorme pied sur la terre : ce sont de gigantesques monts fiers et droits, couverts d'une neige inviolable, éternelle. 11 lui faut lever la tête pour en apercevoir la cime, et se couvrir les yeux avec la main pour en contempler l'éblouissante blancheur.
Telle paraît la doctrine de Jésus-Christ à côte de l'enseignement des plus grands sages : un pic inaccessible en regard d'humbles élévations.
Platon, Aristote et les autres génies de l'antiquité avaient dit de belles et grandes choses sur Dieu et l'homme, et trouvé chacun quelque lambeau de la vérité, mais nul n'a songé à dire ce que Jésus-Christ a dit et à le dire comme il l'a dit.
Nul n'a songé à proposer nettement à l'orgueilleuse raison de l'homme des mystères qui la surpassent sans l'écraser et qui sans lui paraître
138 VERS L'ÉTEHNITÉ.
impossibles, la réduisent pourtant à son* rang sous la main de Dieu.
Nul n'a révélé sur l'origine du monde et de l'homme, sur la spiritualité de l'âme, sur les anges, des choses plus surprenantes.
Nul n'avait osé dire, en face, à ses frères, qu'ils ont tous en naissant une souillure sur le front, une tache originelle.
Nul n'avait dit un Dieu fait homme, un Dieuhomme, la rançon de tous... une Eucharistie! Et qui donc a répondu comme lui à cet immense besoin d'amour, d'expiation et de pardon qui tourmente l'humanité.
Jésus va droit au cœur de l'homme ; il y démôle ce qui s'y trouve de bonnes inclinations naturelles, et à chacune de ces aspirations intimes, pures et droites, qu'a toute âme au moins une fois dans la vie, il présente un objet, il ouvre un horizon.
Jamais on n'avait soulevé d'une main plus hardie, plus heureuse et plus sûre le voile qui couvre l'au-delà de la tombe et les mystères de l'éternité. Ses révélations sur le ciel nous réconfortent en même temps qu'elles ôtent à la mort une partie de ses affres. D'autre part le dogme de l'enfer, indiscutablement établi, devient le sage contrepoids de nos passions, et nous retient dans la voie du salut.
Que sa morale est belle! Désormais il nous faut aimer Dieu de tout notre cœur comme luimême nous aime.
Puis il nous faut aimer nos frères : Mes petits enfants, dit-iJ, aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. — Pardonnez à vos ennemis, priez pour ceux qui vous poursuivent, faites du bien à ceux qui vous haïssent; — rendez le bien pour le mal. — Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice; — vous êtes bien heureux lorsqu'on vous maudit et lorsqu'on dit toute sorte de mal de vous à cause de moi; réjouissez-vous alors et tressaillez de joie, car je veux mettre bien comble et à pleins bords la mesure de notre récompense. »
En fait de courage moral, d'humilité, de chasteté, d'obéissance et de mortification, nul n'a tant demandé, nul n'a tant obtenu!
Non, ce n'est pas un homme, pour grand qu'il soit, qui peut trouver ces accents. Une telle doctrine est évidemment marquée au cachet d'une sagesse surnaturelle ; de telles vertus sont des fleurs du ciel transplantées sur la terre. Jésus le sait, et s'appuyant sur le caractère surhumain de sa doctrine il dit : Puisque ce que je vous enseigne est évidemment la vérité, pourquoi ne croyez- vous pas en moi? Ma doc-
trine n'est pas mienne, c'est la doctrine de Dieu, mon Père. — Lui et moi, nous ne sommes qu'un.
Le xixe siècle a été frappé de la force persuasive de cette preuve : « Je crois au Christ, écrivait Lamartine, parce qu'il a apporté à la terre la doctrine la plus sainte, la plus féconde et la plus divine qui ait jamais rayonné sur l'intelligence humaine. Une doctrine si céleste ne peut être le fruit de la déception et du mensonge. Le Christ l'a dit, comme le dit la raison ; les doctrines se connaissent à leur morale, comme l'arbre se connaît à ses fruits ; les fruits du christianisme sont infinis, parfaits et divins ; donc la doctrine elle-même est divine; donc l'Auteur est un Verbe divin comme il se nommait luimême. Voilà pourquoi je suis chrétien, voilà toute ma controverse religieuse avec moimême (i). »
« Non, s'écrie de son côté Chateaubriand, quand la voix du monde entier s'élèverait contre Jésus- Christ, quand toutes les lumières de la philosophie se réuniraient contre ses dogmes, jamais on ne nous persuadera qu'une religion fondée sur une pareille base soit une religion humaine Celui qui a pu faire adorer une croix, celui qui
(1) Lamartine, Voyage en Orientt Hachette, Jouvet.
a offert pour objet de culte aux hommes l'humanité souffrante, la vertu persécutée, celui-là, nous le jurons, ne saurait être qu'un Dieu (1). »
Aux endurcis, aux aveuglés, Jésus réserve une dernière preuve qui ne leur laissera pas d'excuse.
« Si je me glorifie moi-même, dit-il, ma gloire n'est rien : celui qui me glorifie, c'est mon Père. »
Or, il Ta dit : Lui et son Père, comme Dieu, ils ne font qu'un. C'est donc Dieu qui se glorifiera lui même en Jésus-Christ et qui se manifestera à travers son humanité.
Et comment? Par les miracles.
« Si vous n'en croyez pas mes paroles, dit-il. du moins croyez-en mes œuvres; les actions que je fais, voilà mes témoins. »
C'est qu'en effet, la nature entière semble reconnaître son Maître en Jésus et saluer en Lui le divin roi caché sous un manteau de chair.
Sur un signe de Jésus, l'eau se changeait en vin, les pains se multipliaient, les vents et la mer obéissaient, les malades recouvraient la santé et l'on voyait disparaître les infirmités.
« Etes- vous le Messie?lui demandèrent un jour
(1) Chateaubriand, Génie du Christianisme, IV, 3.
quelques envoyés de Jean-Baptiste? Pour toute réponse, il leur dit : Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent et les morts ressuscitent. »
Miracles si nombreux que saint Jean a pu dire : « Si j'écrivais tout ce qu'a fait Jésus, je remplirais le monde de livres. »
Aux miracles ajoutons les prophéties. « Le Christ n'est point semblable au soleil des régions tropicales qui se lève sans aurore et se couche sans crépuscule. Il est précédé par les prophéties, il est suivi par les miracles... La critique a donc beau vouloir chasser le soleil de l'univers, il lui faudra aussi combattre l'aurore et les lueurs du crépuscule (4). »
« Non seulement Jésus est venu à l'époque où le monde l'attendait, mais il a paru à la date précise fixée par les prophètes, et il a réalisé à la lettre toutes leurs prédictions, montrant ainsi qu'il était réellement l'envoyé de Dieu et qu'il fallait croire à ses affirmations, parmi lesquelles brille l'affirmation de sa divinité (2). »
D'ailleurs avec une puissance d'intuition évidemment surnaturelle, le sauveur prophétise lui-même.
(1) Tholuck, Essai sur la crédibilité de rhistoire évangéliqut.
(2) Les Apologistes laïques, par M. l'abbé Dupleaay. p. 206.
ïl prédît sa passion dans les moindres détails, il annonce le crime de Judas et le triple reniement de saint Pierre.
Il sait, et il dit, que son Evangile sera prêché dans tout le monde ; les triomphes et les persécutions de son Église sont sous ses yeux. — Plusieurs années d'avance, il décrit la prise et la ruine de Jérusalem avec une telle précision de circonstances, que les ennemis de la religion, réduits aux abois, ne savent qu'inventer pour expliquer humainement cette prodigieuse prophétie.
Ah! Seigneur, c'en est trop : les preuves de votre divinité surabondent ; pour un cœur droit il n'y a plus moyen d'y tenir; nous en croyons enfin tant d'éclatants miracles faits au grand jour de l'histoire, devant un peuple immense, et qui ont laissé des traces si profondes, et nous nous écrions avec un illustre écrivain chrétien et français : « Si nous sommes égarés, mon Dieu, c'a été en vous suivant; si nous n'avons pas écouté notre raison, vos miracles en sont cause ; si nous avons adoré un homme, voue lui avez prêté votre puissance pour nous obliger à lui rendre notre culte ; nous sommes excusables, mon Dieu, d'avoir reconnu celui qui ne saurait être que Vous, si vous ne prenez vous-même !•
soin de nous déclarer qu'il est un autre que vous. »
« Les Juifs, entendant le discours de Jésus, prirent des pierres, dit le saint Evangile, et voulurent le faire périr sous les coups (4). » Mais quand la mesure est comble et qu'il a tout fait pour sauver, Jésus, comme épuisé de miséricorde, passe et abandonne les malheureux.
Il disparut à leurs yeux, dit l'Evangile, et il sortit du temple.
Ainsi fait-il encore.
Devant l'obstination et l'aveuglement coupable de plusieurs, il se dérobe enfin et interrompt ses grâces. La dernière preuve qu'il donnera par delà la mort viendra trop tard pour le salut.
Pour nous, fidèlement attachés à Lui, comme à la voie, à la vérité et à la vie, veillons avec crainte pour rendre plus sûre notre vocation au ciel.
(I) Tulurunt lapides ut jaccrent in eum.