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CHAPITRE XI

Le Christ est Dieu.

Mais il est aussi un homme, et combien cette humanité doit nous être chère : par elle il a pleuré, par elle il a souffert pour nous.

Par elle il a éprouvé nos sentiments et nos passions.

Ouvrons au hasard le saint Evangite et lisons une page encore.

C'est un beau spectacle et capable de fixer notre attention que celui de Notre-Seigneur pleurant sur sa patrie. C'est bien le cœur d'un homme qui bat dans cette poitrine. Il a de ces tendresses qui ravissent; c'est un des admirables côtés de son âme. Voyez : le plus pur sentiment de patriotisme s'y exalte jusqu'aux larmes ; et ce frémissement qui court ses divins membres, en face de Jérusalem endormie dans ses vices, nous ouvre une vue sur l'exquise sensibilité de son cœur.

Il pleure sur la patrie, sur ce voile de sang et de deuil qu'il aperçoit planant et descendant sur elle, mais, derrière l'endurcissement des Juifs, hélas ! il pressent le nôtre ; Jérusalem est pour lui l'image d'une autre cité, également infidèle, qu'il s'est pourtant choisie! nous entendons, dans le cri qu'il pousse, l'expression de sa souffrance en présence de nos iniquités. Cette Sion de nos âmes, aveuglée, criminelle, menacée de châtiments éternels, voilà bien, semble-t-il, ce qui n'excite pas moins ses pleurs d'amour.

On ne voit pas que Notre-Seigneur ait pleuré souvent. Il ne convenait pas que cette grande et sereine intelligence, quoique servie par un organisme délicat, se laissât ordinairement dominer par l'émotion; le caractère de cette bonté devait être en effet relevé de dignité et de force. Mais par crainte de paraître étranger à quelqu'une de nos innocentes faiblesses, il s'est plu à laisser échapper son cœur en plusieurs rencontres. Il a pleuré nos larmes comme il a enduré nos besoins et partagé nos ennuis ; des vagissements de la crèche aux derniers soupirs de la Croix, sa vie a offert un bel exencple de condescendance et de compassion.

Que s'il pleure comme nous, c'est aussi sur nous. Cela va jusque-là; nous remuons en lui

quelque chose à l'intime de l'âme ; cette forte nature, surélevée par l'union personnelle avec Dieu, se laisse ébranler par notre pensée ; il ne sait pas se défendre d'une victorieuse émotion que nous lui donnons, et c'est à peine si nous reconnaissons le Jésus Dieu fort, d'Isaïe, dans l'abandon de ces miséricordieuses larmes. Nous lui sommes donc à tel point sympathiques qu'il s'oublie ainsi avec nous ;... il s'oublie, non ! non! ne le croyons pas, revenons sur ce mot. Ce qu'il en fait, c'est à dessein : il suit des hauteurs de son divin entendement les progrès de ce frémissement qui gagne son être, et il y souscrit avec ce puissant amour de la volonté, qui, bien loin d'étouffer l'autre, le sensible, ou de lui nuire, en est au contraire, chez Notre-Seigneur et chez ses enfants, l'incorruptible gardien.

Chez lui l'amour, ce n'est pas instinct ni pourtant calcul. L'émotion vient de source, mais elle ne prévient pas l'attention. Les passions existent là, dans ce cœur, vives et jaillissantes, comme dans un autre, mais parce qu'il n'a point péché en Adam, il se fait un bel accord de la volonté éclairée et des sens. C'est bien le triomphe du mystère. Cette harmonie s'explique mal parce quelle est un exemple unique, nous présentant dans un merveilleux faisceau ce triple amour du DieuT

du penseur et de l'être sensible, dont nous sommes également l'objet.

Qu'il est doux ! mais qu'il est vainqueur ! Dites comme ces larmes inquiètent nos paupières et en appellent d'autres. Oh ! nous, chrétiens, que le scepticisme a effleurés, ou qui, fermes dans notre foi, mais au cœur asséché peut-être par la vie, avons perdu le secret de l'onction et des larmes, ne nous résignons pas! Sans doute notre salut n'est pas en jeu ici; pourtant, que de douces et saintes choses nous ne comprendrons pas. — Nous servirons le Maître : nous n'aurons pas connu l'Ami.

Soit qu'il s'attendrisse sur un jeune homme au cœur pur, soit qu'il ait un frémissement en pensant à son ami Lazare, ou que Jérusalem lui donne un transport de tendresse, ou qu'enfin, pour nos crimes, dans l'heure de sa suprême agonie, il sue le sang comme s'il n'avait plus assez de larmes, ne sentirons-nous rien? ne nous départirons-nous pas de cette réserve? 0 larmes de Jésus, que vous êtes éloquentes ! etqui donc pourrait échapper à votre charme? Quels rochers n'useriez-vous pas peu à peu? Ah! nous nous rangeons volontiers parmi les vaincus de votre amour.

Ce n'est donc pas seulement la Jérusalem de la terre que Jésus déplore, Si nous en croyons

les Pères et notamment saint Grégoire, il a en vue l'endurcissement des pécheurs et le nôtre. Le même sentiment qui plus tard, au Calvaire, lui fera crier sa soif, soif des âmes, l'agite et le trouble en ce moment.

Il pressent que la rédemption, pourtant si large et universelle, ne profitera pas à tous; qu'un grand nombre d'appelés ne seront point élus, qu'ils auront des yeux et ne verront point, des oreilles et n'entendront pas.

Oh! qu'il voudrait, ce pélican d'amour, couver le monde sous les ailes étendues de sa Croix et le nourrir de son sang! Mais non : ces pécheurs ne le voudront point. Leur liberté que Jésus ne veut pas violer deviendra l'obstinée barrière, et tous ses efforts échoueront devant leur ingratitude.

On ne va pas à l'endurcissement du cœur d'une seule étape, et il y a une certaine route entre les premières négligences et l'aveuglement fatal. On tombe d'abord dans ce premier degré d'insensibilité spirituelle qui s'appelle la tiédeur. Trois avenues y conduisent avec une pente raide où la course se précipite. C'est d'abord la multiplicité des soucis temporels; on s'intéresse au monde ; on se passionne pour des riens. Chaque jour amène de nouvelles préoccu-

pations et Ton vit dans une sorte de rêve. C'est un des caractères du temps que cette agitation qui fait à Dieu une place de jour en jour plus effacée. Le manque de recueillement est la suite nécessaire; après qu'on s'est accoutumé à cette vie factice et à cette atmosphère surchauffée, quand on ne sait plus vivre qu'en dehors de soi-même et dans le tourbillon, il est bien difficile de rentrer dans la maison de son cœur, celle où Dieu parle ! Elle est devenue comme un pays froid, inconnu et désert. Ces âmes vaines ont horreur de se mettre en face d'elles-mêmes, de leur conscience. Elles ont peur en se regardant, comme si un vide affreux apparaissait béant sous leurs pieds, d'où se dégageraient un ennui mortel et des terreurs, et vite elles se rejettent à nouveau dans l'oubli d'elles-mêmes et de Dieu.

Ne parlez pas d'examen de conscience, de silence, de recueillement à ces pauvres âmes. Ce qui achève leur perte, c'est qu'elles négligent la prière.

La lumière par laquelle nous nous connaissons vient de Dieu seul, car c'est une des plus grandes tristesses de notre état en ce monde, dit le catéchisme du Concile, que nous ignorons notre propre misère. Il faut une projection d'eu

haut sur notre âme pour en mettre à nu les laideurs.

Mais cette lumière de la grâce actuelle, si nécessaire et sans laquelle on ne peut rien — que faire dans les. ténèbres? — cette lumière se demande, et comment?... par la prière.

Or cette âme ne prie plus ou elle prie mal.

Beaucoup s'arrêtent ici dans la voie du péché, et, incapables de grandes fautes comme ils le sont de grandes vertus, languissent dans cette somnolence spirituelle.

Cependant l'aveuglement de la tiédeur pousse un grand nombre d'âmes à descendre plus bas encore, jusqu'à l'endurcissement dans le péché mortel.

Oh! alors, malheur! Quand on n'écoute plus que ses passions, qu'on ne prête plus l'oreille à la voix de Dieu, et qu'on n'a plus de goût que pour le monde, Dieu se retire, et se voyant méprisé, il abandonne l'homme à sa frénésie.

Gela s'est fait peu à peu. — L'eau devient de la neige, dit l'Ecriture, la neige devient de la glace, et la glace se change dans le cristal le plus dur.

Le cœur endurci est sans honte efficace dans les choses déshonnêtes, sans crainte dans les vrais périls, sans prudence dans les choses divines ; il oublie le passé, il néglige le présent, il

est insouciant de l'avenir. C'est par suite de cet aveuglement extrême que le monde s'est rempli de tant de fausses maximes et de faux principes qui font la perte des âmes : corruption de jugement qui excite la colère de Dieu. Malheur à vous, dit-il, qui appelez bien le mal, et mal le bien, qui dites doux ce qui est amer et trouvez de l'amertume dans les vraies douceurs.

Il viendra donc un jour où ce grand monde coupable, corrupteur et corrompu sera entouré de ses ennemis les démons, qui feront fête. De sa splendeur et de son faux éclat il ne restera plus pierre sur pierre, et nous chantons aux offices funèbres que ce sera en vérité un jour terrible que celui-là, où, d'après le témoignage de David et de la Sibylle, le siècle sera réduit en poudre.

La perdition de l'âme obstinée ne se fera pas si longtemps attendre ; ils viendront tôt pour elle, les tristes jours, — Venientdies, — les jours des désillusions et des larmes, où la main de Dieu s'appesantira, écrasante, où la mort mettra entre l'âme et le salut ce grand chaos dont parlait Abraham au mauvais riche; où après une longue série de crimes, l'impénitence finale consommera ce péché pour lequel, dit Notre-Seigneur, il n'est pas de rémission.

LES LARMES DE JÉSUS. fSS

C'est alors que le Sauveur méconnu, s'armant d'un fouet vengeur, chassera de son royaume et de la maison de son Père ces endurcis qui ont trafiqué de son amour, et fait litière de ses souffrances. Ils ouvriront les yeux alors, ils verront celui qu'ils ont transpercé par leurs crimes, ils le reconnaîtront à ses plaies, d'où partiront des éclairs vengeurs. 0 misère! ô douloureuse surprise ! ô remords trop tardif qui deviendra le principal bourreau!

Mais il y a, grâce à Dieu, une Jérusalem qui écoute; celle-là a recueilli vos paroles, ô Maître! elle en conserve le dépôt et se tient assemblée sous votre aimante égide. Ses enfauts vous connaissent comme aussi vous les connaissez. C'est votre chaste et sainte épouse, l'Eglise. C'est la bien-aimée de votre âme, la toute belle de vos Ecritures!... Vous parlez, et, silencieuse, enivrée, elle écoute... Elle écoute, et des œuvres nombreuses, divines, opérées par les mains de cette femme forte, traduisent vos discours et les font sentir à chacun.

Qu'elle est belle, cette Eglise écoutante!.. Mille et mille sont nés d'elle et ont bien appris d'elle à vous aimer.

Considérez cette Jérusalem de la terre, héritière, au pied de la lettre, des destinées de l'an-

cienne : tout ce qu'elle a de fils obéissants et généreux, et ils sont innombrables, se pressent autour du Christ adoré et béni.

Ah! mille docteurs de mensonge pourront nous répéter leurs sophismes; ils pourront, ces faux prophètes, essayer de séduire nos cœurs; notre esprit est à vous comme toute notre âme, ô Jésus! n'avez- vous pas les paroles delà vie éternelle?... Il ne fait bon qu'à votre école, et si nous la quittons, la vie devient pour nous un abîme insondable, un mystère sans nom!

Vous voulez bien nous recueillir, nous ré chauffer et nous garder, tout humbles, à l'ombre de vos ailes, sous ces ailes où l'on est mieux qu'au ïhabor, près de ce cœur dont la généreuse contagion nous ravit, nous enflamme et nous fait tout accepter, tout aimer. — Ah ! si vous veniez un jour à vous éloigner de nous, ô notre Vie! si quelque habitude coupable nous séparait de vous, dès le matin, nous prendrions notre essor, et nous volerions; les vents nous porteraient; nous emprunterions les ailes de la colombe pour aller à vous et retrouver votre cœur. C'est la demeure que nous avons choisie sur la terre, c'est là aussi que nous aspirons à nous reposer après les années d'exil.

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