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CHAPITRE XIII

Le Christ ne finit pas. En dehors de sa vie glorieuse, il survit dans les cœurs fidèles, dans la société, dans son Eglise.

Là, sa passion continue toujours. Sa cause se plaide. — On épie encore le Christ dans ses discours et dans ses actes ; on monte* contre lui mille cabales, on profite de ses traîtres; on le saisit encore dans le silence des nuits eucharistiques; un appareil de justice dissimule mal d'injustes procès contre lui ; la fouie est engagée à le honnir.

Anne, cupide et rusé, Caïphe, ouvertement matérialiste, le traduisent à leur barre.

Le manteau rouge du ridicule, la robe blanche de l'insensé, le roseau du faible d'esprit, la couronne d'épines des sarcasmes et la flagellation des outrages n'ont pas tellement cessé.

Au reste, des revirements se font autour de son nom par suite du caractère versatile du

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peuple. Il a ses hosannah, et parfois on crie : Otez-le !

Il en est qui haïssent.

Les ennemis déclarés de Jésus le saisissent et le traînent avec des coups, tandis qu'il garde un humble et beau maintien.

Ils le jugent contre le bon droit, aveuglés par une haine cruelle ; cet innocent agneau ne répond que par le silence aux injustes traitements et aux propos impies. — La sanction d'une criminelle condamnation est demandée à Pilate; Hérode rit; le gouverneur, craignant pour sa place et sa vie, signe un décret de mort.

Plus que* le rire d'Hérode, plus que la lâcheté ae Pilate, la haine des Juifs apparaît dans cette condamnation.

Ils l'ont décidée, poursuivie, et ils la tiennent enfin, joyeux. — Pourquoi? — Parce que Jésus- Christ est leur vivante condamnation. — Mais comme depuis le glorieux mystère de sa résurrection, Jésus-Christ continue d'être le vivant anathème du péché, on n'est pas étonné de rencontrer mille héritiers de la haine des Juifs. — Tous ceux qui aiment les ténèbres haïssent naturellement la lumière.

Oui, il y a des âmes qui n'ont pas hésité à prendre rang parmi les ennemis de Notre-

Seigneur. Et pourtant il avait été bon pour elles ; un jour, elles s'étaient agenouillées tremblantes d'une secrète et divine émotion à la table sainte. 0 Jésus ! qui dira l'endurcissement progressii de ces âmes ? qui marquera les étapes d'une descente qui devient une chute où s'abîment la tendre piété, l'amour de Dieu, la foi môme?

Ah! Ton comprend un peu l'irréflexion, la légèreté, mais de haïr Jésus après qu'on l'a aimé un jour, et reçu et dit qu'on serait sien, malheur ! car si nous méprisons ce Sauveur, quel sauveur nous reste, et quelle autre hostie pour nos péchés ! si nous foulons aux pieds le Fils de Dieu, si nous tournons en dérision le sang qu'il a versé, ce sang qui fait notre salut; si, après avoir perdu l'état de grâce, nous étouffons la voix et les reproches du Saint-Esprit, que nous restera-t-il donc, sinon quelque terrible attente de jugement, et cette vengeance du feu, dont parle l'Apôtre, Qui consommera un jour les ennemis du Sauveur?

A côté de la haine, dans la Passion de Notre- Seigneur, on rencontre l'indifférence. Pilate sait bien que Jésus est innocent, et s'il ne lui en coûte rien, il consent à le délivrer. Mais au fond

la vie du Juste n'a pour lui qu'un intérêt secondaire. Le soin de sa fortune, le souci de ses intérêts, de ses plaisirs, sont d'une autre importance. Ce Pilate est un égoïste, c'est une nature molle et sans ressort. S'il demande un instant : Qu'est-ce que la vérité? c'est pour détourner aussitôt la tête, sans souci de la réponse. Sa femme est plus inquiète ; c'est qu'elle est plus sensible, et peut-être secrètement n'est- elle pas éloignée d aimer Notre-Seigneur. On dit qu'elle se convertit et qu'elle devint une sainte. Mais dans le moment, je ne crois pas qu'elle ait fait son devoir, car il ne suffisait pas d'envoyer un mot au gouverneur; il fallait y courir, se jeter devant l'innocent, supplier pour sa grâce et mourir pour lui et avec lui, s'il l'eût fallu.

Mais Proculla n'était pas encore une âme aimante, et le premier élan de crainte et de pitié passé, elle se résigna à laisser faire, inquiète.

Il y a d'autres Proculla, d'innombrables. Les Pilate ont une postérité qui s'est multipliée à l'infini.

Et pendant que l'éternelle procession de Jésus- Christ portant sa croix poursuit sa route à travers les âges, appelant des disciples qui se renoncent et qui le suivent, le monde, le monde ;ndifFérent, mou, moqueur, le monde, dont

sur la passion. i8i

Jësus n'est pas, pour lequel il ne prie pas et qu'il hait enfin, parce qu'il n'est ni froid ni chaud, tourne le dos et vole à ses plaisirs.

Là, dans cette indifférence, est le vrai, le seul redoutable danger. Ah ! nous ne craignons peut-être pas d'avoir jamais la haine de Dieu. Trop de traditions et notre cœur nous en gardent, mais ce qui est à craindre, c'est cette inertie pour Jésus, cette apathie du cœur, cette volonté de glace!

Au contact de la vie, de ses découragements, de ses désillusions ou de ses dissipations folles, plusieurs peut-être sentiront leur foi s'affaiblir. Jésus n'aura donc plus qu'une rare pensée ; on lui mesurera donc l'attention, le dévouement; on lui fera sa part, petite, seulement le nécessaire; on calculera l'aumône de charité qu'on lui donne, et pendant que d'une main parcirno. nieuse on lui présentera encore un peu de foi, le cœur, demeuré froid, fera ses restrictions, réservant quelque indépendance.

Oh! cette indifférence fait mal à Notre-Seigneur ; elle le mine et le tue presque aussi efficacement que la haine : « Vous qui passez, dit-il, voyez s'il est une douleur semblable à la mienne! j'ai appelé, et il ne s'est trouvé personne pour consoler mon cœur. »

Mais à côté des ennemis qui ricanent et des âmes indifférentes qui restent froides, il y avait, il y a encore la sainte phalange des âmes d'élite.

Jésus ne va pas seul à sa passion. Il a, jusque dans la montée du Calvaire, de fidèles amies. Connaissez la sûreté de leur affection à leur présence en une telle rencontre ; c'étaient Marie, mère de Jésus, Marie Cléophas et la Madeleine ; plusieurs se joignirent à elles.

Mais une devait d'abord grandement consoler Jésus. Au moment où le cortège, après avoir quitté la rue d'Ephraïm, s'engageait dans une voie abrupte aboutissant à la porte Judiciaire, on passa devant la maison d'une femme amie de Jésus, que la tradition nous dit s'être appelée Séraphia. Derrière le voile qui clôturait sa fenêtre, depuis un temps, elle écoutait anxieuse, suspendue, les lointaines clameurs qui descendaient d'Acron. — A genoux, sans doute, et demi-morte d'amour ardent pour son divin Maître, et d'un supplice pareil au sien, elle attendait. — Le temps lui paraissait des siècles. — Mais enfin, quand le cortège s'approche, quand les hurlements deviennent plus distincts. quand un murmure semblable à celui de la houle qui monte emplit la rue, et que, plus <le

doute, il va passer là, devant ce seuil, elle n'y tient plus; brusquement elle a ouvert la porte; d'un bond elle est vers lui, pousse les gardes avant la réflexion, et sous mille injures, sans plus souci de retenue dans ce moment suprême de crucifiement et d'union, sa main fiévreuse arrache son propre voile; puis, avec une vivacité féminine tempérée d'un respect et d'une adoration intense, elle essuie la sueur et le sang du pauvre cher visage exténué, livide, aux yeux cerclés de noir, où brille pourtant un douloureux merci. — Mais déjà on la saisit violemment, on la repousse, des cris s'élèvent. Ah ! n'importe : ce linge qu'elle tient, où est imprimée miraculeusement l'adorable image, demeure en ses mains, sur ses lèvres, sur son cœur. 0 Jésus, ce fut du moins un de vos repos dans votre passion que la rencontre d'une telle âme.

Au dénouement, une autre âme aimante fut présente. La jeune fille que le Seigneur avait absoute , à laquelle il pardonna plusieurs fois, portait, dans son pur attachement pour Notre-Seigneur, toute l'ardente vigueur de sa belle âme sauvée. Comme elle avait plus à réparer et à aimer que Véronique, elle soutint le bras de Marie et voulut aller jusqu'au bout.

Croyez au'il lui en coûtait. Les sarcasmes lui

entraient dans l'âme avec l'acuité d'une lancette; et à voir ce royal Père, Ami, Seigneur, en un tel état, en de telles mains, à marcher dans les gouttes de son sang, à rencontrer ces yeux, ces yeux qui portaient la lumière, maintenant voilés par une grande ombre et tout vitreux, comment ne pas s'évanouir vingt fois?

Pour la très sainte Vierge, on dit qu'elle eut une défaillance en route, à l'endroit qu'on a nommé Notre-Dame du Spasme.

Elles le virent donc rouler trois fois à terre; on le battait sous leurs yeux, avec d'ignobles mots.

Puis, sous leurs yeux toujours, arrivé ai terme, on le coucha brutalement sur le lit de si croix.

Quand on enfonce un large clou dans une pauvre main humaine, tout le corps se contracta en un violent sursaut, les nerfs se tordent, les os se froissent. — Madeleine ne savait pas cela et elle l'apprit en ce moment. — Puis, si l'on doit ensuite rapporter l'autre main au point du bois que le second clou doit atteindre, il faut, avec effort, pendant qu'on appuie le genou sur la poitrine, tirer le bras contracté et faire crier les os.

C'est ce que Madeleine connut aussi.

On força aussi les pieds, on les broya, bien

posés l'un sur l'autre, avec un énorme clou. Le corps tout ruisselant, sur la longue croix rayée de rouge, apparut après un choc du gibet dans la cavité du roc.

Marie et Madeleine l'aperçurent, inondé de sa pourpre sanglante, et s'approchèrent sans doute affolées. La repentie se jeta sur ce bois ; sur ces pieds déchirés ses lèvres retrouvèrent la place baisée jadis.

Madeleine, pauvre âme, ce corps pantelant, défait et qui râle n'est-il pas celui du Dieu béni qui a ravi votre jeunesse? ne distiDguez-vous plus, à travers ces nuages de l'agonie, le regard qui vous a donné la paix? sous ce front déchiré, sentez-vous encore la pensée féconde, illuminatrice de la vôtre? dans cette poitrine qui sursaute, connaissez-vous encore l'humble et doux cœur? ces pieds bien fixes n'ont-ils pas couru après votre âme? ces mains trouées, posées sur votre front, n'en ont-elles pas asséréné le ciel?

La Vierge, Madeleine, et plusieurs autres femmes étaient donc là au pied de la croix, et il n'y avait qu'un seul disciple, un prêtre.

Savez-vous ? Ces femmes depuis lors sont restées là toujours ! Aussi bien cette place qu'elles avaient librement choisie est devenue pour elles un trône de gloire. Mais vous qui n'osez pas,

l'ayant trop offensé, prétendre à cet honneur, mettez-vous là, dans le cortège des ferventes chrétiennes. A partir de ce jour, au risque de vous singulariser un peu par votre changement, montez avec les âmes croyantes, assistez toute votre vie, avec un cœur qui proteste, à la perpétuelle mise en croix, et pendant que Jésus est là, crucifié, son regard abaissé sur vous, courbez sans cesse votre front, baisez toujours ses pieds à l'endroit où la chair est vive ; ne cessez de laver le sang avec vos larmes, de l'essuyer avec votre chevelure.

Ce que vous faites là, par vos prières, vos confessions, vos communions ferventes, ne le faitesvous pas en vue de sa sépulture? et vraiment, après votre mort, toutes les générations qui sont au ciel rediront cela à votre louange, et il vous sera beaucoup pardonné de fautes parce que vous aurez beaucoup aimé.

Cette croix, au pied de laquelle vous vous attachez, c'est votre force, c'est votre seule espérance. Si vous y souffrez avec Jésus, vous aurez part un jour à son triomphe; si vous mourez avec lui vous ressusciterez de même, d'une vie de foi, d'œuvres saintes et de fidèle piété sur la terre, d'une vie d'allégresse et d'éternelle union dans l'éternité

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