CHAPITRE xrv
Jésus n'a pleuré nos péchés que pour nou9 apprendre à pleurer nous-mêmes.
Chez les Juifs, l'homme taché de la lèpre était presque maudit. Il errait solitaire dans >>>? campagnes, hideux, objet d'horreur pour tous et pour lui-même. Si la main de Dieu cessait de peser sur son front, et si par un miracle sa chair retrouvait sa blancheur et sa fermeté, il allait trouver le prêtre. A l'homme de Dieu de constater la guérison et d'admettre à nouveau dans la société juive l'heureux ressuscité.
'Car cette maladie était une vraie mort civile. Loin des villes, bien loin le lépreux ; il n'y a plus pour lui ni patrie, ni amis, ni famille, et la vie, qu'il prolonge et traîne, n'est qu'un
long et fastidieux avant-goût de la mort; il en
est rongé tout vivant.
Quand Jésus voit ces dix lépreux sur un che-
min, son cœur tressaille ; toujours la misère lui fait mal à voir.
Après cela, il se souvient peut-être qu'un jour il sera maudit lui-môme, et lépreux ; que des pieds à la tête il n'aura plus un endroit sain, et qu'un hideux manteau de crimes chargera ses épaules.
Alors il dit : « Allez voir les prêtres. »
Et pendant qu'ils y allaient, ils furent guéris.
Saint Jean Chrysostome et les Pères enseignent que la lèpre est l'image du péché mortel, et qu'il faut encore aller voir les prêtres pour sortir de la malédiction.
Mais les prêtres de la nouvelle loi font plus que de constater la guérison; ils la donnent, conformément à cette parole de Notre-Seigneur : « Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez. »
Pourtant, il faut toujours que le lépreux dise son mai et qu'il ait la volonté d'en guérir.
Sans un aveu complet des fautes, sans une vive contrition, on ne sort pas de cette mort anticipée, premier avant-goût de la mort éternelle, vraie lèpre de l'âme, je veux dire le péché mortel.
La première marche en la montée du repentir, c'est l'aveu. Ces fautes commises dans le 6ecrel
peut-être, de par Dieu, il faudra qu'elles passent brûlantes sur les lèvres et que le crime ait un témoin, un juge. Si violentes que soient les oppositions, si profond que paraisse en l'homme le sentiment de sa liberté et de son indépendance, n'importe ; pour être un jour du nombre des sauvés, il devra s'humilier, se mettre à genoux, dire son mal, et supplier qu'on pardonne. Non, cette âme qui est maintenant dans l'abîme, elle ne peut même pas se contenter de soulever un peu le voile. C'est tout qu'il faut avouer.
Allez, montrez-vous aux prêtres (1), mais montrez votre lèpre telle qu'elle est, mais révélez vos misères dans toute leur étendue.
Ah! Seigneur, pénible joug que celui-là! Que cette parole est dure, et comment la porteronsnous? N'est-ce donc pas un sanctuaire inviolable celui de la conscience? JN'êtes-vous pas le seul arbitre du pardon, et n'avez-vous pas dit qu'à vous seul appartient le jugement, à vous seul la justice ?
Il est vrai, mais néanmoins des hommes ont été constitués, par un miracle de sa grâce, ses représentants sur la terre ; il leur a donné plein pouvoir sur les âmes, et les péchés ne sont remis
(1) Ostendite vos sacerdotibu*.
192 VERS I/ÉTERN1TR.
qu'à ceux à qui ils les remettent. « Ce que vous délierez, dit-il, sera délié, et ce que vous lierez sera lié dans le ciel. » En confessant sa honte à leurs pieds, c'est à Dieu même, invisiblement présent, que le pécheur a demandé pardon.
Il devra donc avouer tout, tout, jusqu'à ce qui brûle les lèvres au passage, tout, jusqu'à cette parole si prompte, cette fugitive pensée, car telle est l'austère et immaculée doctrine de Jésus-Christ qu'elle n'admet pas une ombre, pas une tache, pas un point noir dans l'âme. 0 âme coupable, ne gardez pas une seule de vos fautes graves dans le secret de votre cœur. Si vous cachez volontairement une seule faute an ministre de Dieu, Lui, qui voit tout et qui lit dans votre cœur comme dans un livre ouvert, vous n'éviterez pas sa justice; vous l'avouerez un jour, quand même, cette faute, et ce sera alors pour votre perte et votre confusion éternelle.
Sans doute, il n'est pas nécessaire, dans l'accusation des péchés, d'entrer dans des détails et des circonstances qui donneraient à la confession un caractère odieux, également pénible et insupportable à l'âme pénitente et au prêtre.
Sans doute encore, il faut bien se garder, en accusant ses fautes, d'y mêler celles des autres, ei de changer l'aveu essentiellement humble
et mortifiait des défaillances personnelles en une sorte de médisance.
Pourtant, s'il est une circonstance plus grave et qui change considérablement la faute, qui en modifie le genre, âme chrétienne, il vous es! défendu de la taire. Certaines fautes, présentées adroitement et en omettant des traits importants, ne sont qu'à moitié dites. Tout le poids en restera sur la conscience. Prenons garde que l'absolution reçue tout à l'heure ne souille l'âme comme un sacrilège.
A la nature des péchés, aux plus graves circonstances, il est absolument requis d'ajouter le nombre approximatif, et bien que la négligence de plusieurs sur ce point soit fort grande, il demeure incontestable que le combien de fois connu doit être dit, à peine de nullité.
Dieu qui reste un bon Père ne prétend pas mettre nos consciences à la torture; si donc, après un examen sérieux, telle ou telle faute échappe à la mémoire, il n'y a pas lieu de s'inquiéter. Elle sera effacée avec les autres ; seulement, par respect pour la loi, on devra nécessairement avouer son péché lorsqu'on
s'approchera de nouveau du saint Tribunal.
A côté de ces chutes qui ont causé la mort de l'âme, de ces blessures qui la défigurent entière-
194 VERS L'ÉTtîRNITÉ
ment et l'avilissent, il en est d'autres, moins graves, dangereuses pourtant, et qui, si on les néglige, conduisent presque infailliblement à la mort de l'âme.
Ce sont les fautes vénielles. Cette lèpre doitelle être nécessairement montrée au prêtre? Non, sans doute, le mensonge, l'impatience et cette légion de fautes journalières, pouvant être remises par une simple prière du cœur, par une visite à l'église, ne tombent pas Sous l'obligation de la confession.
Cependant l'âme chrétienne ne manquera pas de les accuser, car il est souvent plus que difficile de savoir où s'arrête précisément la faute grave et quelle est, entre le péché mortel et le véniel, la ligne de démarcation. D'où une évidente nécessité d'accuser tout, afin de ne rien omettre de grave
Du reste, la laute vénielle est une pente glissante. Sur ce point plus encore que sur bien d'autres, il est sage de révéler son âme et de ne point oublier le conseil de l'Ecriture (4). «Prends conseil, dit-elle, d'un homme instruit et prudent.» Que de chutes, que de désordres graves prévenus ou réparés par l'aveu simple et fidèle des
(1) Consilinm samprr a sapiente perquirê.
moindres infidélités vénielles! Les âmes tant soit peu chrétiennes ne manqueront donc jamais de découvrir toutes leurs faiblesses, leurs inclinations, de révéler même d'une manière générale la nature de leurs tentations. C'est le salut pour elles, mais dès maintenant c'est une source de lumières.
Telle est, dans son ensemble, cette grave législation de l'aveu, aujourd'hui l'objet de tant de révoltes, de moqueries, ou du moins de négligences, mais qui subsiste toujours dans son immuable et inflexible sévérité, unique planche de salut dans le naufrage, dernier refuge contre l'enfer. « Le ciel et la terre passeront, dit Jésus- Christ, mais mes paroles ne passeront pas; » on n'arrachera donc pas de l'Evangile cette page où Jésus fait du prêtre le seul arbitre des consciences ici-bas, le seul dépositaire de la miséricorde et du pardon, le seul maître de l'entrée du ciel, et son unique représentant. « Allez, montrez- vous aux prêtres, » dit éternellement le Sauveur aux âmes touchées de repentir, montrez-leur vos péchés, toutes vos fautes, humiliez votre tête sous leur main qui absout. N'importe le ministre! c'est Jésus qui parle en sa bouche et qui pardonne en lui.
Ne dites pas : Je n'ose pas, j'ai honte, que
dira le monde? Que pensera de moi ce prêtre qui après tout demeure un homme ? C'est la loi et le salut, voilà toute la réponse ; ces préoccupations sont mesquines, peu justifiées souvent ; mais eussent-elles toute l'importance que votre imagination leur prête, âmechrétienne, vous n'en êtes pas moins rigoureusement obligée à passer par-dessus tout pour vous sauver, et à fouler aux pieds ces sentiments de honte et de vaine crainte qui vous paralysent.
A Dieu ne plaise que nous osions ici chercher à amoindrir ou à supprimer cette honte vengeresse. Qu'elle reste avec son cuisant i Après tout, c'est la première pénitence, la première sanction, le premier fer rouge du péché. Cette faute que l'on n'a pas eu honte de commettre, il faudra la dire et ce sera tout ou rien : l'aveu ou l'enfer.
L'enfer, ah ! grâce à Dieu on en a encore peur tout bas. Le mot du Christ, qu'il faut aller au feu éternel, étonne toujours, et le cri de la conscience comprimé et étouffé par les passions, a parfois sur ce point des réveils terribles. Le premier mot de la conversion est bien souvent dans une rapide intuition de l'enfer (1).
(1) Initium tapientise timo*- Dotninù
Mais la peine de l'aveu remplace un peu l'enfer et y supplée. Dieu dans sa bonté met dans celuici une partie de l'effroyable satisfaction de celuilà, et il donne au front qui se courbe confus sous sa main, un pardon qu'il refusera éternellement aux damnés. Mon frère, ne parlez plus de respect humain ni de honte. Pour le respect humain, il est maudit de Dieu, et quant à la honte, outre qu'elle est bien salutaire, vous trouverez presque toujours dans le confident de votre âme une inépuisable pitié.
La confession que Jésus vous propose aujourd'hui, est un sacrement de miséricorde, un bienfaisant asile, la paix, le calme et une salutaire expiation pour vous. C'est d'ailleurs le cachet des œuvres du Christ de laisser derrière elles un sillage de bien&its et de lumière que rien ne peut effacer, et c'est en particulier la gloire de la confession, d'avoir été la plus haute école de moralité, de respect et de repentir que l'homme ait jamais eue, comme aussi la conservatrice de la saine foi et la barrière de tous les vices.
Un second mal dans certaines accusations, c'est le manque des dispositions nécessaires, et tout d'abord le peu de foi. L'esprit travaillé par de mauvaises lectures, affadi par cent imprudences journalières, le cœur attiédi pour Dieu et plein
d'attrait pour le monde, on n'a plus qu'une foi molle et demi-morte, des pratiques de routine et d'habitude. Ce lépreux est en môme temps sourd à la voix de la grâce et aveuglé sur son état.
Il n'a pas une foi assez vive pour soulever sa pauvre âme jusqu'à la contrition et la générosité nécessaires, et il ne sait même plus demander avec insistance à Notre-Seigneur, ce don d*une toi vive qui ne peut venir que d'en haut. S'il savait dire encore : Père du ciel, tirez-moi ! Jésus, soyez moi propice! Mais non, hélas! peutêtre se confesser, pour lui, n'est plus se convertir et faire un effort ; c'est simplement suivre une habitude et imiter les autres.
Plusieurs ont la foi vive, mais la légèreté et l'irréflexion les dominent. Ils manquent de recueillement et d'humilité. Iranien sera écourté, sans suite, très incomplet. On ne prendra même pas la peine de s'exciter à la contrition. On avouera ses fautes avec une certaine timidité sans doute, mais après tout, comme on dirait une nouvelle, sur un ton qui dénote bien peu de componction et de regret, et qui laissera le confesseur dans une grande perplexité et une vive inquiétude sur les dispositions de la pauvre âme. Que de confessions nulles par suite de cette malheureuse incurie!
Hayon d'en haut. 109
Ce n'est pas ainsi que nous avons appris à servir le Christ.
Ah ! traitons toujours avec des égards infinis et une grande foi, les augustes sacrements qui sont notre consolation et notre salut sur la terre. Que la vérité soit sur nos lèvres, le mépris de nousmême dans notre cœur, la foi, une foi de volonté dans toute notre âme! Avec ces dispositions, allons paisiblement vers Jésus; nous y trouve-] rons la guérison et la paix...