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CHAPITRE XV

Parmi les grandes vérités chrétiennes que la prétendue science et l'impiété contemporaine ont attaquées avec fureur, il n'en est peut-être pas une qui ait été couverte de plus de ridicule et de mépris que l'existence de ces êtres mystérieux et surnaturels que la foi nous enseigne à craindre, les démons (1).

Nous l'avons vu, c'est une doctrine fondâmes taie dans le christianisme que l'homme est sur cette terre comme en un lieu d'exil, d'épreuve et de combat ; qu'il ne doit pas s'y arrêter, se reposer et jouir, mais lutter sans relâche contre une foule d'invisibles ennemis qui déchus du ciel et jaloux du sort des chrétiens, s'efforcent de nous perdre.

« C'est au nom de Belzébub, prince des dé-

(1} Cependant il "s'est trouvé des moderne» pour tenter de réhabiliter le démon, et nous avons ?u à l'œuvre le satanisme

mons, qu'il chasse les démons, » disaient les pharisiens en voyant Notre-Seigneur faire quelquesuns de ses miracles. Ils ne doutaient donc, ces ennemis acharnés de Jésus-Christ, ni de l'existence des démons, ni de la réalité du miracle accompli par le Sauveur.

Et pourquoi en effet en auraient-ils douté ?

Tout dans leurs livres saints, depuis la première page, manifestait l'action secrète des mauvais anges. — Un des premiers chapitres de la Genèse nous montre le démon cause première des malheurs de l'humanité ; c'est lui qui dès ce jour travaille sourdement le cœur de l'homme affaibli par le péché, lui qui arme Gain contre son frère et qui fait de ses enfants une race d'impies et d'impudiques.

C'est lui qui, après le déluge, répand l'idôlatrie sur la terre, lui qui dans Job se pose en persécuteur des amis de Dieu. Nous le voyons faisant tète à Moïse dans la personne des magiciens d'Egypte. Il rend Saiïl désobéissant et furieux ; il déchaîne la rage du roi Achab et de Jézabel. Nous sentons son action malfaisante dans toute la suite de l'Histoire sainte ; il est là, corrompant le peuple, enorgueillissant le cœur des rois, excitant de violentes persécutions contre les prophètes.

Toute l'antiquité, même païenne, croyait à l'existence d'êtres malfaisants et invisibles. Les noms pouvaient changer d'un peuple à l'autre, mais au fond la persuasion restait la même.

Les Juifs contemporains de Notre-Seigneur reconnaissaient quelques mauvais anges plus puissants que les autres : Sammaëlf l'ange de la mort, le corrupteur de nos premiers parents ; — Asmodéy continuellement occupé à tenter les hommes; — Belzébub enfin, le fort de l'abîme et le prince des démons.

La croyance à ces êtres redoutables était profondément ancrée dans l'esprit des Juifs, et Notre- Seigneur Jésus-Christ ne fit que l'affermir encore et la rendre plus précise. Son enseignement est très net. Les hommes par le péché originel sont tous esclaves du démon ; il est le prince de ce monde; Jésus vient les racheter et commencer la guerre contre le grand ennemi des hommes. Sans doute, dit Jésus, Satan est un fort armé qui garde l'entrée de sa maison et tient en sûreté tout ce qu'il possède ; mais lui, le Libérateur, le Fils de Dieu, voici son tour maintenant, il vient, il triomphe, il s'empare de toutes les armes dans lesquelles se confiait son ennemi et il distribue ses dépouilles. — Aussi au temps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, la lutte «'engage

vive et ardente. Jamais on n'avait vu autant de possédés du démon. On conduisait au Maître grand nombre de démoniaques, et il chassait les démons, souvent sans leur permettre de parler et de le révéler. D'autres fois au contraire il les forçait à répondre; les démons le suppliaient de ne pas tant les torturer. — Enfin il communiquait sa puissance à ses disciples, et ceux-ci, étonnés et heureux, revenaient après une course apostolique en disant : 0 Maître, même les démons obéissent à notre voix ! Aussi lorsque les pharisiens hypocrites viennent lui reprocher d'être de connivence avec les démons et de les chasser parce qu'il possède leur puissance, il répond à cette inconséquence en disant : « Si Satan se chassait lui-même, comment ses affaires se maintiendraient-elles? » et il affirme aussitôt que c'est par le bras de Dieu qu'il chasse les démons (1).

L'existence de Satan et des démons est done intimement liée avec les mystères de l'Incarnation et de la Rédemption. — S'il n'y a point eu de tentation, point de chute ; si les hommes ne sont pas esclaves du démon par le péché originel, point n'est besoin de les racheter. — Enfin si

(1) In diyiîo Dei ejicio dsemonia (Luc xu 30.)

Jésns-Ohrist se trompe ou nous trompe dans tant de paraboles et de révélations où il montre au doigt et signale l'ennemi de l'humanité, en môme temps qu'il lui déclare une guerre sans pardon, il n'est point le Messie. — Maisil est Dieu et le Messie; il y a donc des démons, et c'est une vérité inébranlablement fondée sur la foi.

Mais l'expérience et l'observation nous montrent, elles aussi, le démon agissant dans le monde, comme nous Talions voir.

C'est un principe d'expérimentation, que pour s'assurer de l'existence d'un fait, d'un phénomène physique ou moral, il faut le prendre d'abord, le saisir là où il s'accuse davantage, avec plus de relief et sous des traits plus accentués.

La pauvre jeune malade qui porte déjà dans son sein un germe de mort, ne laisse pas encore découvrir son mal à ceux qui l'entourent. Bien souvent elle l'ignore elle-même et s'attriste sans deviner. Mais laissez faire le temps, laissez s'avancer peu à peu les humides et malsaines matinées d'automne ; les couleurs du front et des joues vont s'effaçant de plus en plus, la tête s'incline, les traits se creusent ; le mal est nettement caractérisé ; un jour, il est évident pour tous qu'il y aun grand deuil inévitable ; alors on devient tout à coup sérieux et l'on murmure tout

bas en détournant la tête : c'est une poitrinaire !

Si nous voulons saisir d'une manière indiscutable l'action sourde et secrète du démon dans les cœurs, ne cherchons pas à la constater dans ces âmes à demi chrétiennes et à demi honnêtes où il n'agit encore que prudemment et à couvert ; prenons du premier coup une de ces âmes misérables auxquelles notre Evangile fait allusion, en disant qu'il n'y a point de pardon pour ceux qui blasphèment contre le Saint- Esprit et qui, connaissant, Dieu l'offensent par malice et en pleine lumière.

N'avez- vous pas rencontré quelqu'un de ces sectaires éhontés et acharnés, ennemi déclaré de Dieu qu'il maudit et blasphème ; sans élévation comme sans morale, abruti volontaire, trop intelligent pour ne pas croire en Dieu, mais poussé par je ne sais quel instinct mystérieux et sauvage qui le porte en avant, et lui inspire une haine aveugle et farouche. Les indifférents disent : il a un parti pris ; les modérés : c'est un furieux; les âmes croyantes le regardent avec effroi et pensent : c'est un suppôt du démon !

Et vraiment pour la raison éclairée par ïa foi, il n'y a pas à hésiter : c'est bien là le démon, le démon acharné contre l'Église et contre son Christ, le démon tel que Notre-Seigneur nous l'a

i'SNNEMÎ. 2tO|

dépeint. Dans ces âmes, le mal est nettement caractérisé ; on ne s'y trompe pas et l'on dit : le démon est là.

Mais avec une plus ou moins grande violence, il manifeste son action dans toutes les âmes en proie au péché mortel. Sans doute, dans la plupartdes cas, un œil exercé peut seulle reconnaître, la maladie n'en est qu'à sa première phase; ce ne sera peut-être bien souvent qu'une maladie de langueur, à peine sensible, mais qui tuera sûrement.

Nous ne saisissons pas seulement sa présence et son action dans le cœur des autres ; Dieu veut que par nous-mêmes nous constations douloureusement sa présence. Notre divin Maître, tout le premier, voulut être violenté par le démon et cruellement persécuté par lui dans sa passion; à sa suite les saints en ont souffert. Saint Paul sentait son cœur s', révolter et bondir, en pensant à l'ange de Satou à qui Dieu permettait de le souffleter sans cesse au moyen des tentations.

Saint Pierre, en nous signalant le danger, nous montre ce lion qui rugit autour de nous et cherche à nous dévorer.

Enfin, lequel d'entre nous n'a pas ressenti, un jour, dans son passé, ces assauts furieux «t répé-

tés qui, sans atteindre les retranchements secrets de la volonté, portent pourtant dans le cœur des coups si douloureux, si violents, si aigus, source de mérites, il est vrai, mais aussi argument d'une évidence irrésistible, preuve palpable qu'il yalàprèsde moi, dans mon cœur, un ennemi qui sape la muraille et qui demande l'entrée.

Là encore, sans le voir, nous le sentons agir.

Nous le sentons agir plus encore, avec une douloureuse émotion, dans ces grandes luttes que l'Eglise a supportées à travers les âges, et dans cette crise plus violente encore, la plus violente peut-être, qu'elle traverse aujourd'hui. Il est là, le grand ennemi, se multipliant autour de l'Eglise, faisant trait de tout bois, s'armant du ridicule, delà chanson, du roman, du journal, de l'autorité même, de la hache et du fusil quelquefois. Il ricane, il blasphème, il rugit tout autour, et ses coups violents et répétés font de larges et cruelles entailles dans le vieil édifice.

Mais pour celui qui de loin s'arrête et regarde, son action du moins est toujours évidente. Sans le voir on voit voler ses traits. On reconnaît sa honteuse tactique, et l'infernale et intelligente umté de toutes ses attaques le fait toucher du doigt et le révèle à l'âme croyante (1). Ce qui fait

(1) « Voilà, voilà, mes Frères, les ennemis que nous avons A

L'ENNEMI. âli

l'objet de nos souffrances est du moins la confirmation de notre foi. Oui, au milieu de ces violentes persécutions qu'il nous suscite, parmi ces plaies multipliées, occupés que nous sommes à compter nos blessures et à essuyer le sang qui coule sous les coups de l'ennemi, nous éprouvons du moins Tanière satisfaction de savoir qui nous a frappé. Sous ton masque d'emprunt nous te reconnaissons, éternel ennemi de l'Église, et du moins, pour consoler nos douleurs, il nous est permis de te stigmatiser, et d'appliquer sur ton front mis à nu le fer rouge de ton nom et de ton ignominie !

Quand l'esprit immonde est sorti du cœur d'un bomme, disait Jésus, il s'en va par les lieux déserts, cherchant du repos ; et n'en trouvant pas il dit : Je reviendrai dans la maison d'où je suis sorti. Et y revenant, il la trouve appropriée et bien ornée, il y entre alors, et prenant avec lui sept autres démons plus méchants que lui, ils y font leur demeure, et le dernier état de cet homme devient pire que le premier.

combattre... ne vous persuadez pas que pour être tombés de si haut, ils aient été blessés dans leur disposition naturelle. Tout est entier en eux, excepté leur justice et leur sainteté et conséquemment leur béatitude. Du reste cette action vive et vigoureuse, cette ferme constitution, cet esprit délicat et puissant, et ces vastes connaissances leur sont demeurés... »

Bossue*, Sermon sur les Démons,

VEUS L'ÊTEftNîtE.

Ces paroles sont graves, et elles contiennent la conclusion des vérités que nous avons parcourues. Alors môme que le grand ennemi, chassé par la grâce de Jésus-Christ, n'habite plus dans notre âme, nous devons veiller sans cesse et opérer notre salut avec crainte et tremblement. Tant que nous serons sur cette terre d'épreuves, le danger ne cesse pas, et Satan peut toujours revenir en notre âme. Aussi veillons et prions ; mettons en Jésus- Christ seul notre confiance.

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