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CHAPITRE XVH

Plusieurs chrétiens, insouciants de rennemi, jouent avec le temps et abusent des années que Dieu leur concède ; en prolongeant leur vie, ils ne font que l'offenser davantage et tournent les remèdes en poison; sacrements, grâces et bons conseils, rien n'y fait; Dieu, à qui le cœur lève, les rejette enfin de sa bouche et les fait glisser dans la perdition.

Viendra-t-il au lit de mort ce regret salutaire et efficace ?

N'y comptons pas.

On meurt en général comme on a vécu : le haineux, sans pardon ; l'impur, épouvanté, mais non contrit; l'impie et l'athée, le blasphème aux lèvres; l'indifférent, enchaîné à la terre par ses regrets, aveuglé sur l'autre côté.

Le chrétien même qui ne pratiquait que par habitude, par routine et sous l'abri d'une fausse sécurité, ne trouve guère la contrition au lit de

mort, et tant de confessions mal faites aboutissent quelquefois à un dernier aveu sans repentir efficace.

Plusieurs, en s'approchant du vénérable tribunal de la pénitence, semblent n'avoir qu'une préoccupation, qu'une seule pensée : dire toutes leurs fautes, n'en point oublier, ne rien laisser dans l'ombre.

Volontiers on inclinerait à attribuer au prêtre une sorte de pouvoir discrétionnel absolu sur les consciences. S'il donne l'absolution, c'est fini. Plus de fautes. Obtenir cette sentence de pardon, tout est là. S'arranger pour l'avoir quand môme est une tentation qui traverse beaucoup d'esprits, et si le confesseur, qui a nécessairement ;ur cette question des idées bien différentes et qui sait fort bien que son pouvoir est limité par ta conscience, refuse quelquefois ou diffère la sentence de pardon, on l'en rendrait facilement responsable.

Mais hélas! à quoi bon ce pardon qui constituerait peut-être un sacrilège, puisque l'aveu n'a été qu'un corps sans vie, un flambeau sans lumière, de vaines paroles sans regret.

Ce pardon qu'un ministre donne est nécessairement subordonné aux dispositions de l'âme, et si Notrc-Seigneur n'approuve pas la sentence du

haut du ciel, c'est en vain que le prêtre a levé la main pour nous absoudre.

Or Jésus ne pardonne qu'au repentir. Aimer Dieu, craindre sa justice, être sérieux à la pensée qu'on a souillé son âme par des péchés graves, tel est en résumé le dernier mot de la confession. De l'aveu entier de nos fautes, Dieu nous en dispensera peut-être quelquefois ; ainsi : dans l'agonie, dans un instant d'impuissance... du repentir, jamais 1

La contrition a son siège dans le cœur : c'est de là en effet que sortent toutes les bonnes pensées, et ce que Dieu nous demande avant tout, c'est notre cœur (1).

Semblable à un rapide incendie qui sous le souffle du vent se propage en quelques minutes et consume tout sur son passage, ainsi sous l'impulsion de l'Esprit-Saint le vrai repentir n'étend rapidement dans l'âme régénérée ; il y brûle et anéantit tout mal sans laisser debout une seule faute grave, sans réserver aucun repli du cœur (2).

Il s'attaque avec la même ardeur à tous les péchés mortels.

(1) Prabe, fili ml cor tuum vnihi. (Prov. xxvn, 11).

(2) « Cest un fleuve qui coule de source, qui se déborde, qui arrache, qui déracine, qui noie tout ce qu'il trouve. » Bossub? , Sermon sur f Intégrité de la Pénitence,

Cette flamme du repentir est intense ; sa violence est souveraine, et elle doit inspirer une telle horreur de l'offense de Dieu que l'âme supporterait une cruelle maladie, la perte de sa réputation et même la mort, plutôt que de commettre un seul péché grave.

S'il n'en est pas ainsi, si vous préférez quelqu'un ou quelque chose à Dieu, vous n'êtes pas réconcilié (1). « On me dira, remarque Bourdaloue, que cela serait capable de troubler les consciences et de les jeter dans le désespoir. Il est vrai, cela peut désespérer : mais qui? les âmes mondaines qui n'ont jamais bien connu Dieu et qui ne s'appliquent jamais à le bien connaître ; des âmes toutes plongées dans les sens, et d'autant plus insensibles pour Dieu qu'elles sont plus sensibles pour elles-mêmes, et pour tout ce qui flatte leur amour-propre ; des âmes volages, dissipées, accoutumées à n'envisager ce qui regarde la religion que très superficiellement, et sans cesse distraites par les objets extérieurs qui leur frappent la vue et qui emportent toute leur attention. Voilà ceux que doivent étonner les leçons que nous traçons ici ; voilà ceux

(1) « Il y a souvent dans le cœur des péchés que l'on sacrifie, mais il y a le péché chéri; quand il le faut égorger, le cœur soupire en secret et ne peut plus se résoudre. » Bossuet, Sermon sur la Pénitence.

qui en doivent être découragés et rebutés. »

Ah! sans doute, ce n'est pas par des motifs humains que Ton peut arriver à des dispositions si hautes et pourtant si nécessaires. Il n'a donc pas le repentir divin, celui qui ne regrette son passé que parce qu'il en a honte, ou parce qu'il faut maintenant s'en humilier et le découvrir au prêtre. Si utiles que soient ces motifs, avec leur unique secours l'âme ramperait par terre et n'obtiendrait pas son pardon.

Mais donnez-lui des ailes ! Qu'elle s'élève par la foi ! Que les écailles tombent de ses yeux et qu'elle se repente parce qu'elle est chrétienne et qu'elle a manqué à ses promesses ! Elle apprendra alors ce qu'est le péché, et il ne faudra peut-être qu'un jour, qu'un moment, qu'une lueur pour le comprendre.

Ame chrétienne, ma sœur, depuis votre baptême, de ce saint jour où vous reçûtes le don de la foi, un hôte divin et mystérieux a pris possession de vous-même. Mais qu'il est riche et magnifique, ce prince de votre cœur! Vous êtes devenue son temple ; vos membres sont les pierres vivantes de ce mystérieux édifice. Ce visiteur caché, ce glorieux dominateur, c'est l'Esprit-Saint.

« Comme une belle colombe blanche qui sort du milieu des eaux et vient secouer ses ailes sur

la terre, l'Esprit-Saint, disait le bon curé d'Ars, sort de l'Océan infini des perfections divines et vient battre des ailes sur les âmes pures, pour répandre en elles le baume de l'amour divin ; il repose en cette âme comme sur un lit de roses, et d'elle il s'élève une odeur délicieuse comme celle de la vigne quand elle est en fleur.

« Cette âme pure est comme une belle perle, continuait le saint homme. Tant qu'elle est cachée dans un coquillage, au fond de la mer, personne ne songe à l'admirer. Mais si vous la montrez au soleil, cette pierre brille et attire les regards. C'est ainsi que l'âme pure qui est cachée aux yeux du monde brillera un jour, après la mort, au soleil de l'éternité. »

L'âme du chrétien a donc en elle un éclat extraordinaire, une vie nouvelle, toute divine et toute glorieuse, comme celle de Jésus-Christ ressuscité.

Le baptême a élevé une barrière entre l'état de péché et l'état de grâce.

La mauvaise nature a été crucifiée en nous ; elle a été frappée à mort au jour de notre régénération dans l'eau; maintenant que le Saint-Esprit habite en nous, nous ne devons plus rien avoir de commun avec le mal, avec les turpitudes; car nous, chrétiens, nous ne sommes plus dos

esclaves vendus au péché, mais des fils de la grâce, des enfants et des amis de Dieu.

Il est vrai, pourtant, la liberté nous demeure et l'on ne se sauve que de son propre gré. Toujours nous sentons en nous les deux hommes, l'ancien et le nouveau, l'homme de la chair et Thomme de la grâce.

Toujours le choix nous reste. Mille fois heureux, mille fois bénis les baptisés qui vivent unis avec Jésus-Christ, qui ne marchent pas suivant la chair, mais qui profitent des grâces si efficaces que le Sauveur nous a méritées.

Ceux qui veulent rester des hommes de chair, il est tout naturel qu'ils n'aiment que les choses de la terre et les plaisirs. Mais ceux qui vivent de la vie de l'Esprit-Saint, caché en eux et habitant invisible de leur cœur, ceux-là n'ont d'autres désirs que les désirs de l'Esprit. Ils sentent que la manière de faire des mondains aboutit à la mort éternelle, tandis qu'une prudente obéissance à l'Esprit-Saint procure la vie éternelle et la paix.

Les chrétiens qui suivent les maximes du inonde se croient sages parce qu'ils conforment leur conduite à celle du grand nombre.

Ils sourient doucement quand on parle de péché mortel et crient à la dévotion.

Mais cette prétendue sagesse mondaine est dé-

testée par Dieu ; elle est en contradiction avec sa loi, et il ne peutpas en être autrement ; ceux qui vivent dans les appétits de la chair après le baptême ne sauraient plaire à Dieu, car ils ne sont plus ses enfants. A l'âme qui a su respecter en elle la présence de l'Esprit et qui ne Tapas chassé, à celle-là seulement le bénéfice de la filiation divine et l'héritage du ciel.

Le divin Esprit ne la quitte pas, il est son directeur, son ami, son père. C'est lui qui lui inspire le bien, qui lui donne de l'éloignement pour le mal, qui sans cesse prie pour elle au fond de son être, et comme il lui répète avec une suave assurance : Oui, chère âme, tu es aimée de Dieu 1

Or, je dis que cette âme-là seule, qui a maintenu en elle la présence et l'action du Saint-Esprit ou qui l'y a rétablie pour toujours, cette âmelà seule est véritablement chrétienne, et seule elle peut espérer fermement le ciel.

Gontrister et chasser le Saint-Esprit, s'élever contre Dieu, être enfin abandonné et détesté par lui, voilà l'effet du péché mortel.

Se repentir, c'est vouloir tout plutôt que cet affreux abandon de Dieu, et rappeler à tout prix l'Esprit dans notre âme.

On peut, dans ce mouvement de retour vers Dieu, craindre presque uniquement les suites du péché,

la malédiction éternelle, la perte du ciel et d'un Dieu si bon ; cette contrition, bien qu'imparfaite, suffit cependant, avec l'absolution, pour ramener en nous l'Esprit divin et sa grâce. Dieu s'en contente et il nous sauve, parce qu'en nous il remarque la crainte de sa justice.

Mais si une âme est aimante, ah! ce qui la torture, ce ne sont pas seulement ses intérêts com promis, ni son avenir éternel brisé : non, elle

souffre surtout parce qu'elle aime C'est parce

qu'elle a blessé son Dieu au cœur, parce qu'il est bon, parce qu'elle a outragé son tout-puissant domaine et son infinie beauté. Elle trouve parfois des accents simples et ravissants pour le lui dire : « Mon Dieu je vous ai fait de la peine ; je vous aime!... »

Ah! avant même l'intervention du prêtre, le pardon descend sur cette âme, et comme à la Madeleine il lui est beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé.

Mon Dieu ! Notre-Seigneur Jésus-Christ nous veut et nous appelle à tout âge, et tant que sa bonté nous laisse sur la terre, la voix du bon pasteur convoque ses brebis et en sauve quelquesunes même sur le bord de la perdition . On les voit tout à coup prendre le bon sentier et s'acheminer enfin d'un pied sûr vers l'éternel bercail.

C'est ainsi qu'au milieu des préoccupations mondaines et des passions ardentes le Seigneur appelait à lui, il y a maintenant quinze cents ans une des plus grandes âmes qui aient jamais servi sa cause, saint Augustin.

Depuis longtemps cette nature de feu luttait contre l'appel de Dieu. Ami du beau et du vrai, ce jeune homme, qui s'était perdu de bonne heure, admirait la doctrine du Sauveur, sans se résigner à l'aimer et à la suivre.

Pourtant l'Esprit-Saint minait sourdement cette âme. — Un jour (c'était à Milan), Augustin, plus inquiet, plus rêveur, plus sollicité par la grâce que de coutume, causait avec son confident. Il se lève presque soudainement, quitte brusquement son ami et s'enfonce sous les ombrages du jardin, n'y tenant plus, cherchant la paix et le pardon.

« J'étais, dit-il, transporté d'indignation contre moi-même de ce que je n'avais pas le courage de faire ce que ma raison me montrait si avantageux et si nécessaire. J'étais pour ainsi dire divisé entre moi-même et moi-même. Je secouais la chaîne dont j'étais serré sans pouvoir la rompre, quoiqu'elle ne tînt presque à rien. »

La tempête croissant de plus en plus dans son âme, il se jette à terre au pied d'un arbre en san-

jlotant, puis tout à coup : « Seigneur, dit— il, jusqu'à quand serez-vous irrité contre moi? Ahl ne vous souvenez plus de mes iniquités passées ! »

Et comme si Dieu voulait enfin briser son cœur en mettant le doigt sur la plaie, à peine a-t-il ouvert machinalement les épîtres de saint Paul qu'il tombe sur cette grave parole : « Ne passez pas votre vie dans les festins et la boisson, ni dans le mal et l'impureté, ni dans un esprit d'avarice et de dispute ; mais revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ et gardez-vous de satisfaire les inclinations déréglées de la chair. »

Il n'en voulut pas lire davantage, un rayon de lumière et un effluve d'amour pénétrant la nuit de son âme y apporta la réconciliation et avec elle l'ardeur, l'élan, un désir insatiable de la sainteté.

Ah ! que cette affreuse lèpre du péché mortel disparaisse pour jamais de toutes les âmes comme elle disparut tout à coup de la sienne !

Divin Médecin, donnez aux malades le courage d'avouer sincèrement leur mal, mais encore plus inspirez à leur âme l'horreur de tout mal, la grâce de vous aimer, d'être enfin à vous et de se reposer désormais avec tendresse dans votre divin Cœur! L'état de grâce, l'union avec le Saint-Esprit, qui est la seule vie chrétienne ici-bas sera pour eux un jour la vie bienhei"*<*u9e.

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