‹ Vers l'eterniteChapitre 28 sur 41 · CHAPITRE XYI1I · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYI1I

L'amour divin est le motif de contrition le plus excellent, le plus efficace, mais on n'atteint pas ordinairement du premier coup d'ailes à ces hauteurs. La grave considération de nos fins dernières joue un rôle important dans notre retour vers Dieu.

Un jour, se dit l'âme, je serai jugée.

Qu'elle est digne d'attention, cette époque du Jugement prophétisée par l'Evangile : « L'ordre de l'univers se trouble, tout conspire à augmenter la frayeur de ce jour qui sera le dernier et le plus épouvantable de tous les jours. Si nous interrogeons la nature, pour toute réponse elle nous présente d'un côté le soleil éclipsé, la lune changée en sang, les astres qui se détachent du firmament ; de l'autre, des nations bouleversées, une mer en courroux qui, par le tumulte et la confusion de ses flots, fait sécher de crainte la terre et tous ses habitants. Si nous osons inter-

roger Dieu lui-môme, sa voix autrefois si consolante ne nous annonce pour l'homme criminel que des foudres et des anaihèmes. Donneznous, Seigneur, la crainte de vos jugements et qu'elle pénètre jusqu'aux derniers replis de l'âme, jusqu'aux jointures et aux moelles de notre être(l). »

Trois choses concourent à rendre imposant ce spectacle : le caractère effrayant de la scène, la majesté du juge et l'auguste grandeur de l'assemblée.

Même sur la terre, parmi les hommes, rien de grand ne se fait sans un appareil destiné à frapper l'esprit.

Si la justice humaine est appelée à prononcer, elle le fait publiquement, avec une pompe en quelque sorte religieuse et qui rappelle à tous que les magistrats sont les interprètes de la justice et ses représentants sur la terre (2).

Tous n'en sont pas également impressionnés ; l'aspect d'un tribunal humain, qui déconcerte la plupart des criminels, laisse sans émotion certaines natures sceptiques ou blasées.

Nul ne saurait se soustraire à la terrifiante

(1) Confige timoré tuo carnes meat\ ajudiciis enim timta (Ps. CXV1H).

(2) Ego dixi, DU csiis. (Pa. LXXXI.)

impression de la résurrection générale et du jugement.

Jour de colère que celui-là

Qui réduira le siècle en poudre

Témoin David et la Sibylle...

Alors éclatera à travers la région des tombeaux

Le son de la trompette

Appelant les morts au tribunal.

Tous, ranimés par l'Esprit de vie, soulèveront leur enveloppe de terre ou jailliront de l'abîme des flots.

Les derniers survivants, après un court sommeil, seront transportés par les anges avec les hommes des autres âges, dans le lieu de la suprême assemblée.

Des profondeurs du ciel, une merveilleuse lumière jaillit, s'étend, éclaire le monde et porte la lerreur avec une foi trop tardive dans l'esprit des insensés. Leur réveil est affreux, la mort en demeure stupide, et la nature confondue (4).

Hélas ! le voilà donc venu le jour du Seigneur, le jour des orages, des nuées et des foudres. Devant la face de Dieu s'avance un feu qui tout dévore, une flamme qui ne laisse rien après elle. Tout à l'heure, la terre était encore un jardin de délices : ce n'est plus maintenant que la

(1) Mors stupebit et natura. (Prose Dies ira.)

SSO VERS L'ÉTERNITÉ.

solitude et le désert et personne n'a pu échapper. Que la terre bondisse 1 que les îles tressaillent! Il s'avance, le Seigneur, au milieu des nuées ; un million d'anges le servent et un milliard l'assistent; la justice et la vérité sont les colonnes de son trône. Devant lui le sol tremble, les montagnes fondent comme de la cire et s'écraulent ; les cieux ébranlés cent lois par la foudre retentissent des éclats de sa justice ; le soleil, la lune et les étoiles s'effacent et perdent leur splendeur.

Alors s'ouvrira le jugement et l'on apportera le livre, le livre de malédiction où sont les péchés du monde (1).

C'est Jésus-Christ, Dieu et homme, qui présidera devant son Père les suprêmes assises du genre humain.

C'est à lui que Dieu confiera l'office de sa justice comme autrefois celui de sa miséricorde. Etant mort pour nous, il convient qu'il nous demande compte de son sang répandu ; ayant partagé avec nous la nature humaine, il sera plus à même d'en juger équitablement les défaillances. Ce Sauveur paraîtra donc entouré des attributs de sa puissance, sa croix

(S) Liber icriptus proferetur. (Prose Dits ira.

SUR LE JUGEMENT. 2ût

dans les mains. Sur ses genoux, reposera le livre des saints Évangiles. L'ange des vengeances se tiendra près de lui, muet et sévère. C'est dans ce jour qu'il écrasera les rois et brisera la tête des orgueilleux contre terre.

Mais comme les saints apôtres ont été sur la terre les compagnons de ses larmes et de ses travaux, ils l'assisteront dans son triomphe. Assis sur douze trônes, ils jugeront les douze tribus d'Israël, c'est-à-dire nous tous ; les martyrs se dresseront pour demander raison à leurs persécuteurs des tourments endurés, et tous les saints élèveront contre le monde leur yoix accusatrice. Rôle qui leur a été réservé (1). C'est devant ce céleste jury que nous aurons à répondre de nos fautes.

Imposant dans son appareil, ce jugement sera surtout grave et décisif dans ses conclusions. L'effroi glacera nos cœurs en entendant juger avec un impitoyable détail ceux qui passeront avant nous (2).

On nous jugera sur notre foi, si elle a été pratique et sincère; sur les commandements, si nous les avons religieusement observés; sur la

(1) Gloria hxc est omnibus sandis ejus. (Ps. CXLIX.)

(2) Quando tremor est futurus, Quando j'ùdex est venturus,

Cusicta stricte discussurus. (Prose Dies itm.)

réputation d'autrui, si nous l'avons respectée; sur l'honneur dû à Dieu, si nous le lui avons rendu...

On nous demandera compte de nos paroles, môme de ces riens, de ces bagatelles qui alimentent parfois nos conversations.

Au fond de tous nos actes, le Dieu qui sonde les reins et les cœurs ira démêler la raison secrète qui les inspire, il discernera les motifs humains, intéressés, coupables même qui se mêlent au bien que nous faisons pour l'empoisonner dans sa source. Que répondre alors, malheureux que nous sommes, et comment supporter la colère d'un Dieu justement irrité? De qui invoquerons-nous le patronage...? (1) Hélas, le juste lui-même ne pourra dissimuler ses alarmes, devant ce Dieu qui trouve des péchés jusque dans ses anges et des taches dans les puissances des cieux.

0 justice infinie, tu confondras nos iniquités! 0 vérité, tu flétriras nos mensonges! (2) Pureté

(1) Quem palronum rogaturus... (Prose Dies irx.)

(2) Que penser de ceux qui se retranchent derrière le doute? « N'est-ce donc pas une faute incontestable, n'en étant pas

assuré, de se faire gloire d'être dans ce doute î Et néanmoins il «t certain que l'homme est si dénaturé, qu'il y a dans son eceur une semence de joie en cela. Ce repos brutal entre la erainte de l'enfer et du néant, semble si beau que non seulement ceux qui sont dans ce doute malheureux s'eu glorifient,

sans tache, tu perceras les cœurs impudiques! Amour méconnu, tu terrifieras nos ingratitudes 1

Tant de vertus et de merveilles de pénitence renfermées aujourd'hui dans les monastères des Chartreux ont pris leur première origine dans la crainte salutaire qu'inspira jadis à saint Bruno, jeune homme, la pensée de ce sévère jugement.

Il étudiait dans une université célèbre, quand mourut un des professeurs les plus fameux par son éloquence et son savoir. On fit dans la cathédrale de somptueuses funérailles à cet homme qui jouissait d'une certaine réputation de vertu. Mais le Seigneur pensait différemment et l'orgueil secret du docteur ne trouva pas grâce devant Dieu. Comme l'évêque procédait à l'absoute, en chape noire, environné d'un nombreux clergé et en présence d'un peuple pressé et choisi, le mort, à la terreur générale, se souleva dans sa bière ouverte, écarta son linceul, et prononça distinctement ces mots: « Par un juste jugement de Dieu, j'ai été accusé !... »

mais que ceux mêmes qui n'y sont pas croient qu'il leur est glorieux de feindre d'y être. Car l'expérience nous l'ait voir que la plupart de ceux qui s'en mêlent sont de ce dernier genre, que ce sont des gens qui se contrefont et qui ne sont pas tels qu'ils veulent paraître. Ce sont des personnes qui ont ouï dire que les belles manières du monde consistent à faire ainsi 'emporté. C'est ce qu'ils appellent avoir secoué le joug, et ta olupart ne le font que pour imiter les autres. » Pascal, Pensées

2"4 VERS L'ÉTERNITB.

Grand fut l'émoi. Le tumulte apaisé, au milieu d'un effrayant silence, on continuait la cérémonie quand le mort fit de nouveau entendre ces paroles : « Par un juste jugement de Dieu, j'ai été jugé!... »

Et l'instant d'après, parmi les cris de terreur d'une foule qui s'enfuyait précipitamment, résonna comme un glas funèbre ce dernier écho d'outre-tombe : « Par un juste jugement de Dieu, j'ai été condamné!... »

Bruno, témoin du fait, donna ses biens aux pauvres, et s'en alla fonder la Chartreuse, au désert, pour se préparer au jugement.

Cette môme pensée tenait saint Paul en haleina au milieu de ses lourdes charges. « Tous, disaitil, nous devons comparaître devant le tribuna* du Christ et il sera rendu à chacun selon ses œuvres. »

Les anciens moines du désert employaient leur vie à se ménager un bon jugement.

Mais quoi, ces chères âmes de saints n'avaient rien de grave à en craindre, s'il est vrai, ce que promet l'Écriture, que le jour du jugement seia pour les amis de Dieu une satisfaction et un triomphe: satisfaction de voir ce qu'ils avaient cru; triomphe, car ayant combattu le bon combat, persévéré jusqu'au bout et conservé la foi, il

ne leur restera plus en ce jour qu'à recevoir la couronne de justice. En vérité les âmes qui ont souffert à cause de Jésus seront dans la joie devant la merveilleuse part qu'elles ont choisie. Dieu certes ne mesurera pas sa gratitude...

Dans ce temps-là, si nous avons été durs à la peine et à la tentation, nous comprendrons que c'était sagesse de bien servir Dieu sur la terre, et la vue du malheur des autres nous fera exalter la miséricorde qui nous aura conservés fidèles.

Mais si quelqu'un n'a plus son nom marqué sur le livre de Vie, s'il en a été effacé à cause de ses fautes, trois fois malheur à lui quand il paraîtra devant son trône. Alors ces orgueilleux, ces sensuels voudront rentrer sous terre, être anéantis. La honte leur fera dire : « Que les collines nous écrasent et que les montagnes s'effondrent sur nous! 0 honte! confusion 1 opprobre ! où fuir? où se cacher? » Tout est aveu, tout est lumière ; les fauta? apparaissent dans ieur plein jour ; il faut en porter le poids et subir les regards de cette incomparable assistance.

Ennemis déclarés de Dieu, vous pâlirez, comme l'assassin quand s'ouvre la porte du jury, que le verdict est sur les lèvres du juge et qu une vie humaine est pendante.

Mondains, vous maudirez le monde et Satan

qui vous y a dupés ; sensuels, l'armée des saints vous dégradera avant l'exécution comme de lâches soldats, indignes d'un Dieu crucifié.

La jactance, les regards fiers, les grands et petits dédains auront mauvaise grâce alors. On ne verra plus grimacer sur certaines lèvres ce sarcasme qui les plissait jadis.

Aucune compassion n'adoucira plus leur affront, ni n'atténuera leur disgrâce. L'injure de Dieu, comprise alors et épousée par nous, enlèvera de nos cœurs la miséricorde et la pitié.

Il y aura plaisir à voir l'humiliation des méchants et il sera permis de s'en réjouir (1).

Ames simples, qui avez le mauvais rôle en ce monde, que l'on néglige, qui souffrez tout bas pendant toute une vie pour l'Evangile, vous pour qui la foi est comme la tunique blanche, objet d'ignominie, dont Hérode revêtit le Christ, vous l'entendrez vous dire : « Venez, les bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé dès la constitution du monde. » Il vous comblera d'une récompense qui dépasse toute attente et

(1) Laetabitur justus cam viderit vindictam. La compassion ne peut exister qu'en face du désaveu et du repentir. Mais précisément les maudits auront pour toujours la haine de Dieu, du bien; ils ne regretteront que les jouissances célestes à jamais perdues. Du reste, qui est damné?— Grosse question, et bien obscure. Il y a sur terre de telles méchancetés que certes leur humiliation sera une satisfaction pour la conscience humain t.

posera sur votre front une riche auréole.

Comme le Père a la vie en lui-même, il a aussi donné au Fils d'avoir la vie en lui, et il lui a donné le pouvoir de juger parce qu'il est le Fils de l'homme.

N'en soyez pas étonnés, l'heure arrivera où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui auront fait le bien ressusciteront pour la vie éternelle, mais ceux qui auront fait le mal ressusciteront pour être condamnés.

Jésus, Dieu de pitié, ne me perdez pas ce jour-là ! Autrefois, pour mon salut vous avez fait mille démarches; vous avez fatigué vos pieds à la poursuite de mon âme et vous vous êtes assis bien souvent lassé. Vous m'avez racheté par votre mort en croix : qu'un si grand travail ne soit pas perdu! Juste Juge, Dieu des vengeances, faites-moi remise avant le jour des comptes, car je gémis comme un criminel et le rouge de la honte couvre mon visage, épargnez mon âme suppliante (1).

(1) « Un homme, dans un cachot, ne sachant si son arrêt est donné, n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre, et cette heure suffisant, s'il sait qu'il est donné, pour le faire révoquer, il est contre la nature qu'il emploie cette heure-là, non à s'informer si cet arrêt est donné, mais à jouer et k se divertir. • Pascal, Pentées,

Vous avez pardonné à un voleur ; Madeleine, qui s'était complue dans le péché, a trouvé absolution près de vous : à moi aussi cela permet l'espérance. Je sais bien que ma prière est indigne, mais n'écoutez que votre pitié et rangez-moi avec les brebis à votre droite ; séparez-moi des boucs pour que je ne brûle pas dans le feu éternel, dans ces flammes pénétrantes où vous confondrez les maudits.

Tous donc, avec des soupirs et des larmes, le cœur repentant, nous vous recommandons notre mort, et ce jour vraiment lamentable où nos corps sortiront de la poussière pour affronter votre jugement. Pardonnez-nous, pieux Jésus, et nous accordez une bonne sentence et le repos éternel.

Page 1