CHAPITRE XIX
C'est l'euseignement antique et vénérable de l'Eglise, et les négations de ce siècle ne sauraient l'ébranler, que la justice de Dieu nous attend par delà le tombeau ; des joies, un bonheur éternel sont réservés aux bons; les ennemis de Dieu, au contraire, sont impitoyablement précipités dans un état de tourments et de malheurs que nous appelons l'enfer.
Il y a un enfer. Ce n'est pas là, comme le démon voudrait le faire admettre aujourd'hui, une de ces fables inventées pour agir sur les imaginations populaires, et auxquelles les esprits forts se dérobent. C'est la croyance des peuples, c'est l'enseignement même de la raison, en môme temps que la doctrine de Jésus-Christ.
Nous sommes en présence d'un dogme rationnel admis par beaucoup de sages et de grands hommes, même en dehors de l'Église catholique. Un païen, l'illustre philosophe Platon, écrivait,
quatre cents ans avant la naissance de Jésus- Christ : « Ceux qui ont atteint la limite du mal sont tout à fait incurables : ils souffriront dans les enfers des supplices effrayants! »
Dans les savanes de l'Amérique, quand Christophe Colomb y aborda au xve siècle, régnaient la même persuasion, la même crainte. Un vieux cacique indien disait au conquérant espagnol, pour lui recommander la clémence : « Souvienstoi qu'il est deux routes pour l'âme au sortir de cette vie, l'une mène au Grand Esprit, c'est celle que prennent ceux qui ont apporté la paix à ieurs frères ; l'autre conduit à l'enfer, et ceux-là prennent cette route qui leur ont apporté la mort et le carnage... Ne l'oublie pas ! . . . »
Cette croyance que l'on trouverait innée chez tous les peuples, reparaissant à toutes les époques de l'histoire, est le fruit de la logique et de la raison.
Pensez- vous que les hommes honnêtes soient toujours récompensés dès ici-bas? Hélas ! beaucoup meurent à la peine après une vie de sacrifices sans résultat.
Au contraire, des misérables s'enrichiront par des procédés iniques ; ils voleront, qui sait, ils iront peut-être plus loin.
Et après, échappant à la justice humaine, ils couleront des jours heureux sur la terre et mourront un matin, tranquillement, de la même petite fièvre lente qui a emporté cette pauvre ouvrière, honnête femme, morte au travail et sans récompense.
Leurs cercueils se rencontreront dans la rue : l'un, que l'on mène sans honneurs à la fosse commune ; l'autre, que l'on conduit en grande pompe, avec un brillant cortège, vers un somptueux monument où l'on fera des discours !
Il faut un châtiment pour le misérable impuni sur la terre, et la paix éternelle pour la pauvre martyre du travail et du devoir.
C'est du reste l'enseignement même du Sauveur Jésus. Cette terrible doctrine de l'enfer, que l'Église catholique répète obstinément depuis dix-huit cents ans, comme un sinistre cri d'alarme, c'est de la bouche adorée de Jésus, de ses lèvres mille fois bénies, qu'elle est sortie.
Ecoutez sa leçon : « Il y avait un riche qui menait joyeuse vie et faisait bonne chère tous les jours. C'étaient sans cesse de grands festins auxquels il invitait ses amis. Le bon vin circulait, des mets délicieux étaient servis et de joyeuses chansons égayaient les convives.
« A la porte du palais, un pauvre, nomme
Lazare, se traînait sur les genoux, couvert d'ulcères et de haillons, mourant de faim.
« Donnez-moi des miettes de la table, » disaitil. Et on ne voulait pas lui en donner ; mais les chiens, plus compatissants que leurs maîtres, lui apportaient des débris à ronger.
« Il mourut...
« Le riche aussi mourut. Lazare le mendiant entra au ciel dans les bras du saint patriarche Abraham, et le riche fut enseveli dans l'enfer.
« De là, consumé par le feu, brûlé par une soif et une fièvre ardentes, l'âme bourrelée, torturée, angoissée, il cria vers le ciel : « Père Abraham, « dites à Lazare qu'il trempe seulement son « doigt dans un peu d'eau et qu'il vienne m'en « rafraîchir les lèvres.
« — Non, dit Abraham, cela ne se peut pas « un abîme infranchissable nous sépare éter- « nellement désormais (1).
« — Alors, du moins permettez-moi d'aller « un instant sur la terre ; j'avertirai mes frères; « je les ferai changer de vie pour qu'ils ne « viennent pas dans ce lieu d'horreur.
« — Non, cela ne se peut. Ils ont Moïse et les « prophètes, c'est assez. Quand même quelqu'un
{\) Inter nos et vos chaos magnum firmalum est. LLuc. xvi, 26}
« des morts viendrait les inviter a prendre garde, « ils n'en feraient pas davantage. »
Tel est le récit du Sauveur. Il y a donc un enfer.
Mais qu'est cet enfer dont il parle. Lui-même va nous répondre.
« Au jour du jugement dernier, dit Notre-Seigneur, Dieu séparera les bons des méchants et il dira aux méchants : « Retirez-vous loin de « moi, maudits, au feu éternel (1). »
Ces mots indiquent les trois grands supplices des damnés : la peine du dam, la peine du sens et l'éternelle durée de ces peines.
La peine du dam, c'est la séparation de Dieu. Ils ont méprisé le bon Dieu pendant leur vie. Du moins, ils ont vécu sans lui. Etre avec Dieu leur était indifférent. Ils avaient alors la santé, le vin, les bals, le fou rire, les feuilletons, les gros plaisirs du soir ; mais alors, toujours les mêmes instincts, les mêmes besoins, et plus rien pour les satisfaire; plus rien, tout leur manque : leur main qui s'étend convulsivement ne saisit que des ombres.
Il reste Dieu — Dieu, que tous auront compris alors — Dieu, la volupté infinie — Dieu,
(1) DiscediU a me, maledicti. in tgnem œternum. (Mat., xxv, *l)
la somme de tous les bonheurs, de toutes les joies, de tous les plaisirs — Dieu, l'ivresse des élus — Dieu, qui, une fois aperçu dans son charme indicible, rassasie éternellement l'esprit et le cœur!
Mais ce Dieu, vers lequel ils se jettent comme des affamés, les écarte et les repousse d'une main de fer l Oh ! c'est le supplice par excellence : brûler de soif, savoir que l'eau est là, et ne pouvoir approcher ses lèvres! Ils haïssent Dieu. Ce n'est pas Lui qu'ils veulent, ce sont les biens immenses, ' l'éternelle félicité qui est en Lui.
Mais la béatitude n'est pas pour les maudits.
Outre cette privation, ils souffrent dans leurs sens. Jusqu'à la résurrection, leurs âmes sont étroitement appliquées aux supplices. Le jour de la résurrection générale, leurs corps leur seront rendus pour un châtiment éternel.
Quel est précisément ce supplice de l'enfer,
Notre Seigneur Jésus-Christ dit dans l'Évangile que c'est le feu. « Allez dans le feu, » ditil. « Le feu qui brûle les damnés, ajoute le Sauveur, ne s'éteint pas, et le ver qui les ronge ne meurt pas. »
C'est là qu'il y aura des pleurs et des grincements de dents. Ce sont les grandes ténèbres. « C'est, dit Job, la terre de misère et d'obscurité
où il n'y a point d'ordre, où habitent l'ombre de la mort et une horreur sempiternelle. »
« Qui donc, s'écrie le prophète Isaïe, qui donc pourra habiter dans ce feu dévorant, au milieu de ces ardeurs sans fin ? »
Le feu ! Pourquoi Jésus, qui est si bon, dit-il le feu ? C'est une chose bien affreuse, le feu. Vous êtes-vous brûlé la main quelquefois ? Avezvous idée de ce que souffre une personne brûlée vive ? Et pourtant cela passe vite ; quand elle a ressenti tout ce que son pauvre corps peut supporter de tortures atroces, elle meurt et c'est fini.
Mais dans l'enfer, le feu ne tue pas : pas de fin aux souffrances des damnés ; ils iront, dit Notre-Seigneur, dans un supplice éternel.
Cette éternité des peines est incommensurable, elle est désespérante, elle est accablante. Ce damné, qui a repoussé la grâce jusqu'au dernier moment, qui a blasphémé et attaqué Notre- Seigneur Jésus-Christ, qui s'est précipité dans l'enfer, eh bien ! il peut se dire : Comment, grand Dieu ! est-ce que je n'épuiserai jamais mes tortures ? Est-ce que de cette chaîne, je ne îompterai jamais tous les anneaux ? Il peut se dire : Si la justice de Dieu me condamnait à déposer de siècle en siècle, dans le plus pro-
fond de l'océan une de mes larmes, jusqu'à ce que je l'eusse rempli sans mesure, jusqu'à ce qu'il versât sur tous ses bords, alors n'aurais-je pas épuisé ces siècles interminables de souffrances ? Non ! il n'y point d'espérance et le tonnerre de la justice éternelle jette ces désespérantes paroles : Toujours! jamais! toujours souffrir, jamais de fin !
Dieu est trop bon pour me tant faire souffrir. Dieu est trop bon, amère déception ! Dieu est bon, c'est le bon Dieu, mais il est juste. Après la mort, ce n'est plus le bon Dieu, c'est le juge irrité, c'est le vengeur.
« Vous qui passez le seuil de l'enfer, a dit le Dante, laissez toute espérance. »
C'est qu'en effet, dès la sortie du corps, pour l'âme impénitente, il n'est plus de pardon. « Du côté où tombera l'arbre, dit Jésus-Christ, il restera. » C'est l'heure de la vengeance.
Dieu est bon ! Ah ! il n'y a de bonté que pour les élus par delà la tombe !
Dieu est bon, mais il a condamné les martyrs (des saints !) à subir, même en ce monde, pour lui rester fidèles, les tenailles chauffées à blanc, les roues armées de pointes aiguës et le feu. Ils *nt eu à choisir entre cela et le péché mortel.
Dieu est bon, mais il fait mourir quelquefois
des hommes innocents dans des accidents affreux.
Dieu est bon, mais le canon, la baïonnette et la mitraille qu'il déchaîne font parfois d'immenses trouées d'hommes sur les champs de bataille, sans distinction du juste et de l'impie. Le bazar de la Charité devient un holocauste.
Dieu est bon, mais il a aussi dans ses mains la terreur et la justice.
Et si parfois, il frappe ainsi les bons dans la pensée de les dédommager magnifiquement l'instant d'après dans l'autre monde, que ne fera pas son effrayante justice contre les pécheurs. Oh! oui, Dieu est bon ! Bethléem, terre de Judée, Calvaire où il est mort pour nous et comme nous, dites-le bien haut !
Oh ! oui, Dieu est bon ! ardentes paroles d'àmour, que nous rapporte l'Evangile, faites-nousle comprendre.
Oh! oui, Dieu est bon! Baptême, Eucharistie, ciel ouvert aux élus, délices de l'Éternité bienheureuse, faites-nous-le saisir.
Seulement, au ciel, plus encore que sur la terre, l'excès d'amour méconnu et méprisé se change en haine, et quand Dieu a assez prodigué son cœur à une âme, quand elle l'a encore outragé une dernière fois» il la hait sans fin. d'une haine de Dieu.
Et c'est pour cela que le supplice des damnés est éternel.
Enfin, pour qui, l'enfer? Suivons toujours l'Ecriture. (Test pour tous ceux qui en mourant auront même un seul péché mortel sur la conscience. Le péché mortel n'étant au fond rien autre chose qu'une déclaration de haine à Dieu, nous mérite sa malédiction éternelle.
L'apôtre saint Paul, écrivant aux Romains son épître inspirée par Dieu, dresse la redoutable liste de ceux qui n'entreront point au ciel.
Mais ce qui est plus grave, c'est que l'apôtre saint Jean ajoute encore à cette série les incrédules et les timides (1).
L'enfer est enfin pour tous ceux qui n'écoutent
pas l'Eglise et qui par conséquent méprisent Jésus-Christ (2), conformément à cette parole du Seigneur : « Celui qui vous écoute m'écoute, et celui qui vous méprise me méprise. » On peut se damner pour la messe, pour le vendredi, pour les pâques. Oh ! que la voie qui conduit en enfer
(1) Timidis... incredulis... pars illorum erit in stagno ardenti. (Apoc, xxi, 8.)
^2) Peut-on comprendre l'indifférence dans une pareille question. « Ce repos dans cette ignorance est une chose monstrueuse et dont il faut faire sentir l'extravagance et la stupidité à ceux qui y passent leur vie, en leur représentant ce qui est passer en eux-mêmes, pour les confondre par la vue de leur folie. »
Pascal, Penséet.
est large ! Je ne m'étonne plus de cette parole du Verbe : « Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. »
Pour nous, qui sans doute avons été désignés pour le ciel, si toutefois nous voulons correspondre à la grâce, prenons garde d'assurer notre vocation à la bienheureuse éternité par une grande et constante fidélité à nos devoirs religieux et aux vertus chrétiennes, car celui-là seul sera sauvé qui aura persévéré jusqu'à la fin.