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CHAPITRE XXI

Lorsque le pélican voit ses petits menacés et poursuivis par quelque terrible ennemi, épervier ou vautour, il les rassemble autour de lui, et cherchant une retraite il s'y renferme épouvanté.

Sur une roche voisine, l'oiseau persécuteur, patient et immobile comme la mort, attend que la consomption ou l'imprudence lui ramène ses victimes.

Le jour baisse et les oiselets ont faim ; ils se serrent les uns contre les autres en poussant des cris ; la mère alors devient comme folle ; au dehors, malgré la nuit close, elle devine le bourreau ; dans le nid ses petits gémissent et l'accusent. Elle attend, elle attend encore, sans presque plus d'espoir, car le féroce ennemi est comme rivé sur son rocher.

Alors, quand la faim devient inexorable, quand les oiselets défaillent et s'attaquent entre eux,

l'amour élevé au paroxysme de la souffrance, donne d'instinct à l'oiseau l'héroïsme des mères ; il se redresse, dit-on, étend fiévreusement ses grandes ailes, et levant haut et droit son cou de cygne et sa belle tête, tout à coup il la recourbe sur son sein ; d'un coup de bec incisif et profond il s'entaille la poitrine en trois ou quatre places et en fait ruisseler un sang chaud et vermeil. Puis pendant que la couvée insouciante, affamée et rapace, se dispute le liquide nourricier et s'allaite avec volupté, sous les ailes étendues de la mère, pour elle, elle les regarde avec ud fier amour, et voit avec une âpre joie sa vie avec son sang se transvaser dans les veines de ses petits.

C'est l'image expressive de ce que Notre-Seigneur Jésus-Christ a fait pour nous, lorsque, voulant marquer jusqu'à la fin son amour, ce divin pélican réalisa cette conception inouïe de se mettre sous les apparences du pain et du vin pour l'humanité. Après avoir opéré ce miracle, il se donna de ses propres mains à la troupe des douze apôtres, marquant assez par là le grand but de l'Eucharistie : il voulait donner à notre âme une nourriture abondante et substantielle : « Je suis le pain vivant descendu du ciel..., ma chair est une vraie nourriture et mon sang un

Vrai breuvage. Si vous ne mangez ma chair et si vous ne buvez mon sang, vous n'aurez pas la vie en vous. »

D'abord la chair de Jésus-Christ est notre grand remède.

Jésus efface, dans l'âme de celui qui communie avec amour et repentir, tous les péchés véniels qu'il a pu commettre.

Bien plus, contrepoison de nos fautes journalières, la sainte communion nous remet d'une manière plus ou moins complète les peines du purgatoire attachées à nos péchés.

Elle enlèverait même les péchés mortels, s'il s'en trouvait encore dans une âme ignorante et de bonne foi, éprise pourtant de Jésus.

Mais le grand effet de la sainte communion n'est pas précisément de réparer les désordres causés en nous par le péché ; c'est plutôt. de nous affermir et de nous mettre en garde contre les fautes à venir. Oui, avant tout, la chair de Jésus- Christ est un fortifiant, un préservatif, une lumière.

Un préservatif, parce qu'elle écarte loin de nous nombre de tentations ; un préservatif, parce qu'elle nous donne Jésus. Celui que Jésus garde est bien gardé :

« Je ne crains rien, Jésus est avec moi. »

La communion est une lumière parce qu'elle nous révèle le danger de telle amitié, de telle habitude, de telles relations imprudentes. Elle nous éclaire en ravivant dans notre esprit la pensée des commandements de Dieu ; elle nous éclaire en nous faisant souvenir qu'un jour aura lieu pour nous le jugement, et que le Dieu si bon de l'Eucharistie deviendra un Dieu accusateur.

Mais encore, en nous rappelant nos devoirs, la chair de Jésus reçue avec piété, dépose en nous le courage nécessaire pour les accomplir. Après la communion le Seigneur reste là, dans notre âme, comme un gouverneur dans sa place, et lorsque tout à l'heure fondront les tentations ; quand le démon, remis de sa surprise et revenant sur ses pas, tentera l'entrée de notre âme, nous ne serons plus seuls à le combattre, mais Jésus, Jésus-Dieu, Jésus le Tout-Puissant et le Très- Haut sera là, nous soutenant de la voix, du regard, et donnant la main à notre volonté chancelante.

Oh ! oui, la communion est une merveilleuse invention et un étonnant secret de force ! et qui dira ce qu'elle a converti, touché, éclairé et sauvé d'âmes depuis le jour où, pour la première fois, le divin Maître la distribua.

Or, qu'est-ce que l'Eglise nous demande pour

que nous puissions recevoir la chair de Jésus- Christ aux différentes fêtes et chaque mois? Rien que l'horreur du péché mortel, et dans cette communion ainsi répétée elle nous promet grand avantage.

Quel obstacle pourrait donc nous arrêter? N'avons-nous pas assez d'autres motifs pour éviter à tout prix l'affreuse tache du péché? et ne savons-nous pas par expérience qu'il est bien difficile de traverser une année entière sans faire quelque chute, si l'on ne reçoit dans l'intervalle ce divin réconfort de l'Eucharistie ?

Et puis nous avons tant besoin de purifier notre conscience et de devenir meilleurs !

L'année de la mort d'Osias, roi de Juda, le prophète Isaïe eut une étrange vision : il se trouva ravi dans le temple de Jérusalem, et là, debout, les bras étendus en avant, les yeux fixés sur un admirable spectacle, il vit Dieu assis sur un trône élevé, couvert de longs vêtements dont les draperies flottantes remplissaient tout le vaisseau du temple ; des séraphins, dont la foule se perdait à l'infini, environnaient le trône en chantant gloire à Dieu.

Et Isaïe eut peur d'être indigne, et il s'humilia en disant :

« Seigneur mes lèvres sont impures. »

Alors un séraphin se détachant du pied du trône vola vers lui, et prenant un charbon ardent au foyer d'un autel d'or, il en toucha et purifia les lèvres du prophète.

Pour nous, appelés à tenir notre rang dans la sainte Eglise, et plus tard au ciel, au milieu des saints, en la présence du Dieu de toute sainteté, nous rougissons aussi de nous trouver si imparfaits et si indignes.

Mais quand nous communions, alors, comme dans la vision du prophète, il semble qu'un chérubin nous apparaisse et qu'il vienne déposeï ^on sur nos lèvres, mais dans notre cœur, ce feu orûlant et consumant qui est la Sainte Eucharistie.

Aussi le chrétien qui communie avec piété et en s'y préparant avec soin, sent bientôt son âme se transformer sous l'action de Jésus ; son cœur se ferme à la contagion du mauvais exemple pour s'ouvrir de plus en plus à la piété, an désintéressement, à une humble obéissance, bientôt même à des vertus plus hautes, au dévouement, au sacrifice.

L'orgueil, la médisance, le besoin effréné d'indépendance, brûlésjusque dansleurs racines par le charbon ardent de la sainte hostie, font place à l'humilité, l'amour du travail et du

devoir, au respect du prochain, et ce chrétien dont les passions bouillonnaient il y a peu de temps et ne trouvaient point de frein, se calme de lui-même, se modère, contient et cultive son esprit et son cœur, et les conserve ainsi plus purs, plus généreux et plus innocents pour les difficiles combats de la vie.

Ainsi la chair de Jésus-Christ efface en nous le péché, nourrit notre âme des vertus évangéliques.

Mais elle fait plus : elle ne se contente pas d'enlever de notre âme ce qui est mal, elle y met ce qui est bon, c'est-à-dire l'amour divin. L'âme et Dieu s'y unissent intimement ensemble, comme s'unissent un lingot d'or et un lingot de fer sous l'action torréfiante du feu dans le creuset.

C'est une vérité bien certaine que Notre-Seigneur nous aime prodigieusement et qu'il a cherché tous les moyens de s'unir à nous. La passion de Jésus-Christ, sa folie, pour parler la langue de saint Paul, a été de se rapprocher des hommes, de s'unir à eux le plus possible ; c'est ce qui l'a porté aux prodigieux abaissements de Noël. Il s'est revêtu de notre chair ; on Ta vu ici-bas vivant au milieu des hommes, habitant parmi eux, prenant en tout leur ressemblance ; souilrances, persécutions, rien ne l'arrête, il

accepte tout, et rêvant une union plus intime encore, brûlant d'attacher irrévocablement notre sort au sien, il veut être désormais notre seule porte de salut, il se fait par sa mort en croix notre Sauveur et notre Père(l).

Pour marquer cette étroite alliance qu'il veut voir régner entre nous et lui, il semble ne plus trouver d'expressions assez vives : « Vous êtes les rameaux, dit-il, et je suis la vigne ; demer^ez cd moi. »

Quelle nation avait imaginé des dieux s'ajy prochant d'elle, comme notre Jésus, notre vrai Seigneur, qui s'est incliné vers la terre en se faisant homme et en mourant pour nous?

Il semble bien que son amour et sa puissance ae pouvaient rien réaliser de plus.

Mais quoi ? qu'ai-je dit ? Qu'il a épuisé son pouvoir dans ces prodigieux mystères?

Non, ne le pensons pas, car Jésus fait un dernier effort et trouve un perpétuel moyen de s'unira tous ceux qu'il aime : il institue la sainte Eucharistie :

« Voici, dit-il, que je suis avec vous jusqu'à

(2) Se nasceus dédit socium 1

Convescens in edulium; Se moriens in pretium, Se régnons dat in prxmium.

iSaikt Thomas d'Aquuv).

la consommation des siècles. » — Et ailleurs : « Celui qui reçoit ma chair demeure en moi et moi en lui. » C'était bien là s'allier aux hommes et les aimer jusqu'à la fin, selon la belle expression de saint Jean.

L'amour de Jésus ne s'est point refroidi avec les siècles, à la suite de tant de péchés, de profanations, de décourageants sacrilèges; comme au premier moment Jésus nous dit encore : « J'ai grandement désiré de manger avec vous cette Pâque Eucharistique ; » comme alors il fait ses délices d'être avec les enfants des hommes, d'habiter dans leurs cœurs. « Il nous crie sans cesse de ses autels, dit Bourdaloue, et nous adresse ces paroles qu'il avait déjà mises pour nous dans la bouche du sage : « Venez, mangez « ce pain que je vous ai préparé, buvez ce vin « que je vous ai servi. » C'est qu'en effet l'amour de Jésus pour l'humanité reste toujours le même (1) ; le feu qu'il est venu porter ne s'éteint p is et tend sans cesse à embraser les âmes.

Les âmes, voilà ce qu'il demande, encore et toujours; c'est dans ces demeures qu'il veut entrer (2). Il attend les âmes, plein de désir dans

(1) In cari taie perpétua dilexite. (Jer., xxxt, 3.)

(2) « Ce n'est plus seulement à l'humanité, c'est à chaque être humain que le Verbe s'unit. 11 entre, non pas seulement

le silence des tabernacles ; il leur donne rendezvous à la sainte table et les presse doucement d'y venir. 0 Jésus si aimant, ne se trouvera-t-il pas des cœurs en grand nombre pour répondre à votre amoureux appel, et s'approcher de vous avec la même ardeur que vous vous approchez des hommes?

Est-ce par des communions rares et séparées quelquefois par une année entière que nous reconnaîtrions dignement votre amour, et que nous réjouirions votre cœur?

L'amour tend à l'union : ah ! si vraiment nous vous aimons, souvent nous nous approcherons de vous et nous soupirerons sans cesse après ces divines étreintes de la communion.

Communier, c'est commencer dès ici-bas ces bienheureuses délices, cette chaste union de notre âme avec Jésus-Christ qui sera notre

dans les limites de notre commune nature, mais encore dans les limites de notre personnalité. 11 divinise notre essence, il christianise notre moi. Son incarnation en nous a pour emblème l'union qui transforme l'aliment en la substance même du corps qui se nourrit. Ne demandez pas une autre union plus intime : vous demanderiez à être THomme-Dieu. Qui ne voit qu'un culte fondé sur un tel mystère doit développer au plus haut degré ce sentiment de familiarité avec Dieu, qui est le fond du christianisme ? Dans nos admirables prières pour la communion, l'âme parle à Jésus comme l'épouse à son bienaimé, et la crainte n'est plus pour elle que la pudeur de la confiance. »

Mgr Gbrbbt, le Dogme de V Eucharistie, p. 121.

Dartàge et toute notre occupation au ciel.

Dès maintenant nous pourrions goûter combien le Seigneur est doux et quels trésors d'amour et de joie il a préparés à ceux qui l'aiment; nous pourrions dès maintenant sentir le cœur de Dieu battre tout près du nôtre et lui parler, car il est bien là tout entier dans le Très Saint Sacrement. Son divin corps n'y est plus en sa puissance, mais en la nôtre : « Prenez-le, nous dit-il, il est à vous, c'est mon corps livré pour vous. Si vous ne prenez mon corps vous n'aurez point la vie en vous. » Que veut-il dire par ces mots? Que par la sainte communion notre âme devient meilleure et qu'elle s'imprègne de l'amour vivifiant.

Et si notre reconnaissance pour Jésus-Christ et le désir de nous unir à lui doivent nous incliner fortement à la communion fréquente, combien plus dans ce temps d'irréligion et d'incrédulité.

Il est raconté au livre des Machabées que les Israélites, rentrant victorieux dans Jérusalem et voyant les autels profanés, déchirèrent leurs vêtements, s'entourèrent de cilices et couvrirent leurs têtes de cendres, en signe d;un deuil immense. Longtemps auparavant le prophète Daniel, s'affligeant de la désolation de l'ancien temple, élevait sa prière et criait vers Dieu :

« Soigneur, tournez ies yeux vers votre sanctuaire, je vous le demande pour vous-même. » Et pourtant, qu'était-ce que cette profanatio» d'un autel et d'un temple auprès ae ia profanation du saint des saints dans le vénérable sacrement de nos autels? Outre tant de communions indignes, que d'entreprises sacrilèges dirigées par la cupidité ou la haine contre la sainte Eucharistie et dont nous gémissons encore ! Entendons-le nous parler du fond de son tabernacle, et nous dire avec le prophète : « Arrêtez-vous, pensez à moi. Voyez s'il est une douleur pareille à la mienne. J'ai appelé et il ne s'est trouvé personne pour consoler mon cœur ! » Ah ! ne saurons-nous pas lui dire : Oui! Seigneur, je vous aime, et je viens vous recevoir!

Sous la persécution de Dioclétien, plusieurs chrétiens condamnés à mort pour la foi gisaient dans la prison Mamertine.

Au fond des catacombes, le pape, qui célébrait le saint sacrifice entouré d'une foule de chrétiens, se tourne vers l'assemblée des fidèles en disant : « Qui de vous, mes frères, portera la sainte Communion, au péril de sa vie, à nos pauvres enfants, les martyrs de demain?

— Moi, mon Père, » dit en s'a vançant modestement et pourtant avec assurance un jeune enfant

d'une dizaine d'années qui faisait l'office d'acolyte. — On lui confie les saints Mystères.

A l'angle du forum, assailli par une troupe d'enfants du peuple, Tarcisius, c'était son nom, refuse de jouer avec eux : « Je suis pressé, ditil. — Que portes-tu là? Donne-moi ce que tu portes. — Je ne le puis ! Et ses deux bras croisés protégeaient le précieux dépôt.

— C'est un chrétien ! crie une voix dans la foule. Alors comme aujourd'hui le mot soulève une tempête d'injures. — Un chrétien! oh ! il nous dira ce qu'il tient ! »

Et vingt démons se ruent sur l'innocente victime ; l'un lui ouvre le front avec une pierre tranchante, l'autre lui arrache les ongles pour les détacher et lui ensanglante les mains ; un boucher, d'un coup de poing, le jette à terre sans connaissance. Pâle, défait, sanglant, Tarcisius de ses deux mains fiévreusement et convulsivement crispées sur sa poitrine protège encore l'Eucharistie.

Délivré, mais trop tard, il meurt dans ce céleste embrassement.

Un jour, et bientôt peut-être, nous aussi, nous mourrons : demandons à Dieu de savoir toujours, cornue l'enfant martyr, apprécier, honorer, recevoir et garder dans nos cœurs le

doux et précieux sacrement. Nous pourrons dire alors :

« Seigneur, j'ai cru en vous et je vous ai aimé: voyez encore l'empreinte de votre hostie dans mon coeur ! »

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