CHAPITRE XXII
L'Eucharistie est le ferment de l'Eglise qui en a reçu le dépôt sacré et qui nous le conserve
Méditons maintenant sur l'œuvre du Christ, la société des âmes — la sainte Eglise.
Quelle consolation, quel affermissement pour notre foi !
L'Eglise ne s'est répandue et l'Evangile ne s'est accrédité que par la seule persuasion de la vérité et par l'éclat des miracles.
Tout d'abord, à la regarder dans son origine, un fait qu'il faut mettre en lumière : elle ne s'est établie que par la doctrine qu'elle prêchait; c'est parce qu'elle disait la vérité qu'elle a réussi. Les empires se fondent souvent par des coups d'État et par la force ; les mauvaises doctrines font école par l'appât du gain et la poussée des passions ; les sociétés secrètes s'alimentent des haines politiques, des sourdes rivalités, et prospèrent par les vilains sentiments des hommes. Dans le succès
de ces institutions ou de ces idées se révèle une cause qui explique presque tout : la faiblesse même du cœur humain, sa lamentable propension au mal et aux excès de la liberté.
Si l'Eglise a usé de l'un de ces moyens, si elle n'a pas dédaigné ce puissant levier de l'opinion, son établissement n'est peut-être plus qu'un de ces grands faits historiques, une de ces conquêtes dont l'audace, la décision et la fourberie d'un côté, l'irrémédiable sottise humaine de l'autre, sont le principal secret.
La cupidité et la crainte expliquent presque tout dans l'histoire. L'un ou l'autre de ces grands ressorts a-t-il joué un rôle dans la propagation du Christianisme, et puisque à un moment donné le vieux monde s'est fait chrétien, était-ce pour un de ces intérêts, par une de ces craintes ?
S'il est avéré que ni l'amour du plaisir, ni l'attrait des richesses, ni la séduction des honneurs, ni aucune considération humaine n'explique la conversion de la société antique, il faut donc conclure que la vérité seule, éclatante de lumière dans les pages de l'Evangile, a gagné «ses peuples et a fait la transformation.
Les missionnaires à qui le Christ avait dit de baptiser les nations, font-ils donc appel au plaisir? Dans toute sa vie le Dieu qu'ils vont prê-
chérie dénonce, le tient en perpétuelle suspicion, le stigmatise et s'en moque enfin par le portement de croix et le couronnement d'épines.
Les richesses? « Mais bienheureux les pauvres. » Le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête. D'ailleurs, « il est plus difficile à un riche d'entrer dans le royaume du ciel qu'à un chameau de passer par le trou d'une aiguille ». Et : « Malheur à vous, riches, parce que vous avez votre consolation dès ici-bas! Malheur à vous qui riez! malheur à vous qui êtes dans la joie! »
Entendez-vous comme il prêche avec force?
Les honneurs ! mais si vous voulez être les premiers, soyez les serviteurs des autres et lavezleur les pieds. Et « les premiers en ce monde seront les derniers au royaume des Cieux ». Si quelqu'un se fait vraiment chrétien, le Christ se propose de le rendre ordinairement odieux. En effet, quiconque fera profession dans la société romaine d'être enfant du Christ, encourra la perte de sa dignité, de ses biens, de sa vie. Loin qu'on se fasse chrétien par peur, on aura peur d'être chrétien.
Qu'annonçaient d'ailleurs les envoyés au Maître? Que promettaient-ils? Quelles étaient leurs prétentions s'ils ne faisaient appel ni à
Hntérêt, nia l'ambition, ni au plaisir? Comme le Maître, ils annonçaient la pénitence, comme Lui, ils promettaient la croix, ils prétendaient soumettre le monde au joug de Jésus-Christ. Ce sont ces choses élevées qu'ils présentaient avec courage comme la « Bonne Nouvelle » et la vérité. — La vérité! amère dérision! Vous croyez donc encore à la vérité ! et vous pensez que dans la foule affolée de plaisir, avec ce seul mot de vérité vous trouverez un écho. Ils ne le croyaient pas, ils en étaient sûrs et ne prétendaient savoir qu'une seule chose, Jésus-Christ sur la croix; c'est par les seules forces de ce grand nom qu'ils entendaient venir à leurs fins, convertir le monde, et fonder l'Eglise.
Mais pour persuader les foules et les incliner à croire, contre leurs passions, contre leurs intérêts, au moins faut-il une puissante éloquence, une logique irrésistible, des raisons naturelles accessibles à la masse.
Et encore, quand tout cela se rencontre, les résultats sont petits et peu frappants : « En dehors de la banlieue d'Athènes, la parole si éloquente du philosophe Socrate n'avait pu ni relever une âme, ni briser une chaîner ni faire germer une vertu; » mais pour l'Apôtre d« Jésus-Christ, il ira, dit Bossuet, « il ira, cetignc*
rant dans l'art de bien dire, avec cette élocution rude, avec cette phrase qui sent l'étranger, il ira en cette Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs, et, malgré la résistance du monde, il y établira plus d'églises que Platon n'y a gagné de disciples par cette éloquence qu'on a crue divine... Rome même entendra sa voix, et un jour cette ville maîtresse du monde se tiendra plus honorée d'une lettre du style de Paul que de tant de fameuses harangues qu'elle a entendues de son Gicéron ».
Paul est un juif, de cette race alors comme/ aujourd'hui la plus méprisée dans le monde latin. Bien qu'il écrive et parle avec une grande force, ce n'est pas un orateur. Pas plus que les autres apôtres il n'a recours à l'élégance du style et aux artifices oratoires (i). Il n'use pas davantage des raisonnements humains, car le Dieu qu'il annonce réprouve toute philosophie mondaine et charnelle (2).
« Le Seigneur, dit-il, a choisi ceux qui paraissent des insensés selon le monde pour confondre l'orgueil des sages, et les plus infirmes pour humilier ceux qui se croient forts. » Et il
(1) Non in persuasibilibus humanœ sapientise verbis. (I Cor., n,4.)
(2) Perdam sapientiam sapientium. (I Cor., I, 19.)
s'avoue lui-même du nombre de ces hommes impuissants, craintifs et anxieux (1).
Petit, nerveux, un avorton, puisqu'il l'avoue, que veut-il dire au monde pour le gagner ?
Il ne laisse pourtant pas d'enseigner, avec une grande hardiesse, une religion qu'il sait être un scandale pour les juifs, ses anciens coreligionnaires, et une folie pour les païens. Une raisonne pas, il ne discute pas. Il ne flatte pas pour se faire croire. Il se présente, et avec autorité il annonce le mystère d'un crucifié qu'il faut adorer.
Certes, il était grand cet ambassadeur de Rome qui, ramassant dans ses mains les bords de sa toge, disait fièrement à un roi : « Dans les plis de ce vêtement je vous apporte la paix ou la guerre. »
Mais combien plus grand l'apôtre de Jésus- Ehrist, qui, sans pouvoir humain, mais fort du Dieu qui est en lui, s'avançait à la conquête des intelligences et des cœurs. Avec quelles armes enfin ? — Avec la force de Dieu (2). — Et comment la reconnaître ? — Aux miracles dont saint Paul multipliait le puissant témoignage (3).
C'est par des miracles que tous les apôtres
(1) Et ego infirmitate et timoré et tremore multo fui apud vos. (T Cor., h, 3.)
(2) In virlule Dei. (Il Cor., vi, 7.)
(3) In signis. (Jer., xxxu, 21 ; Bar., h, 11 ; Apoc, x, 16.)
ont accrédité leur enseignement. Çà été leur sublime éloquence : si vous ne croyez pas nos paroles, du moins croyez-en nos œuvres.
Pour atteindre le but que visaient les envoyés du Christ, il fallait de grands prodiges, une intervention de Dieu manifeste, dûment constatée, un témoignage de sa main tout à fait irrécusable.
On peut en juger par l'extrême difficulté des changements que les apôtres avaient à opérer dans le monde.
Devant ces intrépides champions du Christ qui s'appelaient Pierre, Jacques, Jean, Barthélémy, Paul, Mathieu et les autres, considérez quels obstacles se dressaient! Ici les Juifs, Scribes, Pharisiens, plus furieux encore contre les disciples qu ils ne l'avaient été contre le Maître, frénétiquement attachés à leurs anciens usages û à leur ancien culte, les Juifs orgueilleux qui n'avaient rêvé que d'un Messie triomphant et à qui on présentait un Messie, un Jehovah battu de verges et mis en croix, mis en croix par euxmêmes.
Là-bas, dans l'immense étendue des peuples païens, un grand culte idolâtre qui légitimait les vices, dont les poètes, les peintres et les sculpteurs avaient immortalisé les dieux et les héros par des chefs-d'œuvre d'une impérissable beauté.
Et puis, chez ce grand peuple romain surtout, cette religion de Jupiter et des dieux n'était-elle pas tellement liée avec les institutions nationales et avec la patrie elle-même, que toucher au vieux culte c'était ruiner l'empire, de même qu'on fait s'effondrer un édifice en soutirant une des bases.
Les grands, les puissants, les hommes d'État d'alors se méfiaient d'un culte nouveau, étranger, intransigeant, dont le Dieu refusait de partager tranquillement la place au soleil avec les autres dieux, et qui prétendait les mettre pour ainsi dire tous dehors, pour s'établir seul en leur place.
L'égalité et la fraternité devant Dieu que prê chaient les apôtres entre les maîtres et les esclaves, l'indépendance de conscience qu'ils montraient en disant : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes; » leur horreur pour les platitudes et les sacrilèges adorations dont on entourait la personne des Césars, tout cela était plus qu'il n'en fallait pour exaspérer les puissants du siècle, et les faire rugir de haine contre le Seigneur et contre son Christ.
Tu vas, ô Paul, dans la vieille Rome, centre du monde. Si tu prends une de ces ruelles infectes où logent les artisans et les gens du peuple, pousse ces portes, regarde ces haillons; en passant entrevois ces vices I
Autour de cette table borgne, dans cet angle, vois-tu ce groupe qui rit d'un gros rire et roule déjà d'ivresse? Celui-ci c'est un marchand d'esclaves; il plaisante de ce qu'une mère ne voulait pas qu'on vendît son petit ; il lui a cinglé d'un osier sur le visage en lui arrachant l'enfant.
Ses deux voisins sont gladiateurs; l'un des deux tuera l'autre au cirque demain matin, ou plutôt ils sont plus de deux cents qui en tueront deux cents autres.
Ce pauvre vieux qui se lève a eu bien des malheurs. Il a été réduit jadis à tuer lui-même ses deux enfants en bas âge, parce qu'il était trop misérable pour les élever, et que du reste, la loi romaine donne au père de famille droit de vie et de mort sur ses enfants.
Si tu veux les gagner à toi, entre, prêche-leur l'argent, le vin, la liberté, un peu de gloire, du pain surtout ; mais ne parle pas de vérité à ce peuple en décadence; ils t'entendront sur ce sujet-là une autre fois.
Si tu portes tes pas vers ces splendides portiques, ah ! n'entre pas. Entends seulement ces cris d'orgie, ces infâmes refrains. Là, ce soir, se <rautre dans une ivresse immonde et raffinée le pairiciat, orgueil de Rome. Ces prêtres païens que tu coudoies ne croient plus à rien. Ces deux
philosophes, que leur manteau singularise là-bas sur la voie Latine, ont aussi peu d'influence qu'ils ont peu de vertus réelles ; ce sénateur qui t'éclabousse a autre chose en tête que ton humilité.
L'Apôtre ne se laisse pas intimider par ces choses qu'il sait fort bien, et qu'il a dénoncées dans une de ses lettres.
Ses compagnons d'armes et d'apostolat n'hésitent pas plus que lui. — Et quel est le résultat?
Cinquante ans plus tard, la religion qu'ils annoncent sera répandue non seulement dans les villes, mais dans les villages, dans les campagnes.
Moins d'un siècle après leur mort, il n'y aura pas un peuple barbare, grec, ou de n'importe quel nom, même de ceux qui passent leur vie sur des chars ou sous des tentes en faisant paître leurs troupeaux, où le nom de Jésus crucifié ae soit devenu le rendez-vous des prières au Père et au Créateur de toutes choses. « Nous ne sommes que d'hier, écrivait fièrement le prêtre Tertullien aux sénateurs de Rome, et déjà nous remplissons tout votre empire, vos villes, vos bourgs, vos municipalités, vos conseils, vos ^amps même, vos groupes, vos sections, votre sénat et le forum. Nous ne vous avons plus laissé que vos temples. »
Pour opérer cette merveille inouïe et renverser tant de barrières, c'est au grand jour, en plein soleil, qu'il avait fallu multiplier les miracles.
L'ombre de saint Pierre guérissait les malades ; sa parole ressuscitait une morte ; le seul attouchement des objets ayant appartenu à saint Paul opérait des miracles ; saint Jean, plongé dans une chaudière d'huile bouillante, en sortait sain et sauf.
A Rome surtout, il est resté et l'on peut voir les traces indélébiles de ces prodiges. Au fond de la prison mamertine où fut précipité le premier des papes, il fit jaillir une source pour baptiser son geôlier. Elle est là, on boit de cette eau.
Lorsqu'on décapita saint Paul à la troisième borne milliaire, sa tôte, projetée par le glaive, bondit trois fois à terre, et à chacune de ces trois places l'eau jaillit et coule encore aujourd'hui d'une triple source, à cet endroit qu'on appelle Saint-Paul-Trois-Fontaines.
Je conclus : ou bien l'Eglise de Jésus-Christ s'est établie par des miracles, ou enfin non.
Si oui, elle est donc divine puisque Dieu seul fait les miracles en de telles circonstances.
Si non, eh bien! je dis alors que l'établisse"
ment du Christianisme sans aucun miracle, et d'autre part sans aucun moyen humain, serait lui-même le plus extraordinaire miracle qu'on puisse concevoir. Dans un cas comme dans l'autre, il est bien évident que notre Eglise est l'œuvre de Dieu.
Seigneur, donnez-nous d'aimer l'Eglise, mais de l'aimer avec intelligence, mais de l'aimer avec force, mais de l'aimer quand même. Que rien ne nous détourne de ses sanctuaires! Que rien n'éteigne en nos cœurs son souvenir, ni sur nos lèvres sa prière ! Plutôt notre langue desséchée s'attacher à notre palais, et notre voix s'arrêter à jamais dans notre gorge, que d'oublier un jour ses saints cantiques, préludes de ceux qu'elle mettra enfin sur nos lèvres dans le temps que nous verrons son triomphe au ciel 1