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CHAPITRE XXIII

Quand Jésus-Christ va quitter le monde, il groupe autour de lui douze hommes de choix et quelques autres; il les associe fortement, leur communique sa mission /et ses pouvoirs et les lance ainsi, ardents, infatigables et indissolublement unis entre eux, à la conquête du monde.

Mais d'abord il leur donne un chef infaillible : « Tu es Pierre, dit-il à l'un d'eux, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise. J'ai prié pour que ta foi ne défaille point; confirme tes frères. »

C'est le premier pape. A ce chef, il en adjoint d'autres qu'il revêt d'un caractère et de pouvoirs surnaturels : « Vous, faites ceci en mémoire de moi ; remettez les péchés, liez et déliez ; comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie baptiser et prêcher. »

Ce sont les premiers évêques et prêtres. Autour d'eux, il organise l'immense armée des

chrétiens, composée de tous ceux qui croiront en lui et seront baptisés.

Ce sont les premiers fidèles.

Or, à cette société des âmes, Jésus, qui fait souffrir ceux qu'il aime, destine des maux inouïs : « Ils ne m'ont pas épargné, dit-il, ils ne vous épargneront pas ; je vous envoie comme des brebis au milieu des loups ; vous serez pressurés dans le monde, car le monde vous hait et vous maudit. »

Mais il ajoute : « Confiance, mon petit troupeau, j'ai vaincu le monde ; les puissances de l'enfer ne l'emporteront jamais sur mon Eglise; voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles. »

Deux prophéties qui nous expliquent le passé de l'Eglise, et qui nous rendent l'âme assurée pour l'avenir.

L'Église catholique, future conquérante d* monde, n'était à l'origine qu'un groupement de quelques hommes du peuple, rudes ouvriers, ignorante, sans finesse.

En face du colossal empire romain qui contenait alors sous sa seule autorité presque toute notre Europe moderne et une grande partie de l'Asie et de l'Afrique, ces pauvres gens, sans ressources humaines, faisaient un effet singulier.

Si seulement, dans leur projet insensé de con» vertir le monde, ils avaient flatté les passions; mais non : « Soyez chastes, disaient-ils, soyez purs, soyez humbles, soyez sobres ; pardonnez à vos ennemis ; n'abusez pas de l'argent ; défiezvous des plaisirs. »

— Ah I c'est insupportable ! Eh quoi ! ces misérables viendront nous enseigner, nous Grecs, si intelligents, si profonds . philosophes, nous Romains, les premiers législateurs et les premiers soldats du monde ! Et de quel droit osentils troubler nos fêtes? nous dansions en paix dans l'orgie : quels sont ces sinistres cris d'alarme ?

L'empereur romain en rit tout d'abord : les coups de fouet de la synagogue suffiront bien, pense-t-il, à faire taire ces nouveaux fanatiques assez fous pour adorer un crucifié.

Vain calcul de la politique !

Le petit grain de sénevé s'enracine, sa tige prend consistance et projette de vigoureux rameaux ; les pêcheurs galiléens font école, et ce Juif nommé Paul fonde partout des églises, installe des évoques, et prêche avec un succès inouï.

Alors César s'émeut et il appelle le bourreau. « Vous serez pressurés dans le monde, avait dit Jésus, on vous tuera. »

Mais, chose étrange et qui montre l'appui secret de Dieu ! A mesure que le bourreau torture et immole, les victimes, par une sorte de renversement de la raison, viennent d'ellesmêmes s'agenouiller sous sa hache.

La rage des persécuteurs s'émousse contre la patience infinie des martyrs : des fillettes de douze ans, des femmes délicates, des vieillards craintifs dans la vie ordinaire, livrent leurs corps au feu, aux tenailles, aux fauves de l'amphithéâtre ; à côté d'eux de robustes jeunes gens sacrifient tout pour Jésus-Christ, jeunesse, Dlaisirs et vie.

Et à mesure qu'ils tombent les rangs pressés, d'autres accourent comme à un festin, imbibent du linge dans le sang des martyrs, enchâssent leurs corps, et prennent enfin leur place sur l'échafaud, calmes et enivrés tout à la fois. « Quelle joie, écrit Ignace, évêque d'Àntioche, je vais être enfin moulu et broyé par la dent des bêtes, comme le froment du Christ. »

Les trente premiers papes, saisis avant tous à cause de leur séjour à Rome, périssent dan#les tortures. Les évoques et les prêtres, plus désignés par leur dignité, tombent en masse ; mais ie nombre des fidèles riches et pauvres, hommes et femmes de tout âge, est si considérable à

SUR LA BARQUE DE PIERRE. 3ft»

leur côté qu'en trois cents ans on en peut compter des millions.

Ainsi s'élevait contre le vaisseau de l'Eglise cette première tempête, si furieuse qu'aucune institution humaine n'y aurait résisté et que le naufrage, dans un tel déchaînement de puissances contraires, eût été lui-même une gloire.

Mais dans la barque de Pierre, au milieu des flots qui faisaient rage, Jésus dormait comme autrefois sur le lac de Galilée.

Sur la tombe de chaque pape, on en créait un autre ; à chaque évêque un successeur était donné, et le sang des martyrs qui ruisselait par toute l'Europe était comme une semence d'innombrables chrétiens avides des mêmes vérités, des mêmes souffrances endurées pour Jésus- Christ, des mêmes pacifiques triomphes; jusqu'à ce qu'enfin le Seigneur se lève. Il étend sa droite. Dans le ciel, sur la route de l'empereur Constantin, il trace une croix lumineuse, et le monde romain, lassé de tuer, se convertit.

Mais le démon n'a jamais désarmé ; et si Jésus d'un mot apaise la tempête, si tout rentre dans le silence, c'est seulement une accalmie dans la tourmente.

Aussitôt la persécution du glaive apaisée, commencèrent les furieux assauts de l'erreur.

A quoi bon entrer dans le détail de ces luttes perpétuelles où tout est d'un côté : la force, la brutalité, l'audace, l'argent et le mensonge, et dû nous ne trouvons de l'autre que la faiblesse et la. patience.

Gomment les papes, tant de fois menacés, emprisonnés, ou traîtreusement flattés, ne sont-ils pas devenus hérétiques, entraînant l'Eglise dans leur chute? C'est le secret de Dieu.

On peut dire que le démon a tout fait pour détruire l'Eglise. Avec les musulmans, maîtres de l'Asie, de l'Afrique et de l'Espagne, il a assiégé pendant de longs siècles la chrétienté et l'Italie. Il savait bien qu'en s'attaquant à Rome et au pape, il frappait l'Eglise à la tête.

C'est pourquoi il suscitait toujours en Italie mille guerres intestines; de petits princes intriguaient contre les papes; de puissants empereurs les chassaient de Rome, en nommaient de faux, et maintes fois on vit les souverains Pontifes perdre ainsi pour un,, temps leur domaine temporel.

Satan parvient même quelquefois, danger plus redoutable, à semer dans l'Eglise la zizanie et l'abus des richesses ; çà et là, comme des taches sur une nappe immaculée, le trouble et le désordre apparaissent, et par moments des hommes

Indignes sont élevés aux évêchés ou au Saint- Siège. Chose merveilleuse 1 malgré leurs vices, ceux-là mêmes, retenus secrètement par l'Esprit invisible, gouvernèrent avec une sagesse étonnante.

Par une permission de Dieu et par les artifices de l'enfer, on vit même, pendant plus de trente ans, jusqu'à deux ou trois papes s'arroger en mAme temps le suprême pouvoir, sans que l'Eglise pérît d'une telle secousse.

Enfin, au xvia siècle, amoindrie, lacérée, profondément atteinte par l'immense défection du >rotestantisme, la sainte Epouse de Jésus-Christ tombe à genoux, et puisant une nouvelle force $t une nouvelle vitalité dans cette cruelle îpreuve, elle se relève plus pure, plus mortifiée, lonneàses prêtres des obligations plus sévères, >rescrit à ses fidèles des précautions plus granles ; et tandis que d'une main elle retient ses snfants sur la pente glissante de la corruption ; de l'autre, elle travaille constamment à étouffer les hérésies, les erreurs et les blasphèmes sans cesse renaissants.

Du reste, rien n'ébranle cet immuable rocher sur lequel est bâtie la nouvelle Jérusalem :

Ni Tépée des capitaines

Ni les folies des hérésiarques.

Ni les chansons des impies,

Ni les intrigues des grands,

Ni les vices des peuples,

Ni l'indignité môme de quelques prêtres,

Ni les inventions malveillantes et les écrasants mépris de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau et des autres ennemis de Dieu (4).

Et quand s'élève enfin la plus vive et la plus complète persécution que l'histoire ait jamais enregistrée contre la société des âmes, la Révolution de 1793, l'Eglise de France, si éprouvée pourtant, si travaillée, si minée pendant le xvme siècle, se leva comme un seul homme. A l'Assemblée qui demandait au clergé de France de se séparer du Souverain Pontife et de

l'Eglise universelle, plus de quarante mille prêtres répondirent simplement : « Non ». Cent quarante-six évêques sur cent cinquante déclarèrent que jamais ils ne se sépareraient de Pierre.

(1) « Les infidèles se sont assemblés pour la détraire par les fondements ; le3 hérétiques en sont sortis pour lui arracher ses enfants et lui déchirer les entrailles; et si enfin les mauvais chrétiens sont demeurés dans son sein, ce n'est que pour lui porter le venin jusque dans le cœur. Il faut dune que cette Église soit bien appuyée et bien fortement établit puisqu'au milieu de tant de traverses, malgré l'effort des persécutions, elle s'est soutenue par sa fermeté ; malgré les attaques de l'hérésie elle a été la colonne de la vérité; malgré la cence des mœurs dépravées, elle demeure le centre de la rite. »

Bossuet, Sermon sur l'Église.

Tel est le spectacle à la fois triste et consolant que présente le passé de l'Eglise. Nous voyons réalisées avec une égale exactitude les deux paroles du maître : « Vous serez pressurés dans le monde. — Ne craignez rien, je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles. »

Depuis, une situation plus étonnante encore s'est dessinée pour l'Église : une de ces épreuves, « si grandes, dit Jésus, que les élus mômes en perdraient la foi, s'il était possible. »

En effet, des sociétés secrètes se sont formées et ont grandi dans l'ombre; l'indifférence et l'impiété, répandues dans le peuple par les feuilles publiques, ont fait des progrès désespérants. Avec une habileté digne d'une meilleure cause, on a peu à peu aliéné à l'Eglise le cœur du pauvre et de l'ouvrier; on lui a enlevé le cœur et l'esprit des enfants qui déjà grandissent en la haïssant; on lui a interdit le chevet des mourants, et la voilà maintenant, seule en apparence, et sans force, le rire et la chanson de tous.

Ah ! cette fois du moins, c'en est bien fini et le démon triomphe ! Votre parole, ô Maître adoré en vain pendant dix-huit siècles, est convaincue d'impuissance, et il y a grande joie dans l'enfer l

Quelle lutte inégale en apparence 1

D'une part, la prétendue science, la violence plus ou moins ouverte, l'argent, la masse des journaux et des livres, l'effort de toutes les passions, l'ignorance profonde et le mépris des peuples.

De l'autre, la faiblesse apparente, le peti* nombre, une morale souvent difficile à pratiquer, l'insuffisance des moyens d'action.

Et pourtant, jamais plus que depuis trente ans l'Église n'a été en réalité plus forte et plu* serrée autour de son chef. Jamais les ministre:» de Jésus-Christ n'ont été plus unis entre eux, plus massés autour de leurs évoques ; jamais ceux-ci n'ont été plus enlacés autour du Saint- Siège.

A aucune époque de l'histoire, l'Eglise n'a vu l'ensemble de ses prêtres plus fidèles, plus chastes, plus réguliers ; jamais les fidèles n'ont donné plus de marques d'un filial dévouement et souvent même d'une ardente piété.

Nous attrister, nous le pouvons, mais nous décourager, jamais I

Car nous avons confiance dans l'avenir. Je ne Buis pas prophète, ni fils de prophète, je ne sais comment tout cela finira, mais ce que je sais parce que la foi me l'enseigne et que je crois à la parole de Jésus-Christ, c'est que les puis-

sances de l'enfer ne prévaudront jamais contre l'Eglise ; avec son apparente impuissance, elle a usé le glaive, elle a usé la moquerie ; elle usera l'infernale tactique.

Comme le soldat qui, dans la sanglante mêlée, a reçu en dépôt l'honneur de la patrie et la garde du drapeau, l'Eglise catholique maintiendra haut et ferme son vieil étendard, couvert de poussière, souillé de sang, déchiré par les balles. Elle ne cédera pas un seul point, ni un article de sa prodigieuse morale, ni un dogme de son Credo, ni une parcelle de son autorité.

Elle ne cédera pas parce qu'elle est sûre d'ellemême, parce qu'elle est infaillible.

Du reste, tous, du plus humble au plus intelligent, nous sommes à Elle ; notre temps, notre cœur, toutes nos forces, toutes nos ressources, et si notre sang et notre vie sont nécessaires, ah! nous lui donnons tout, heureux si, en mourant, tout misérables et inutiles que nous sommes à sa cause, nous pouvions voir nos corps entassés servir de piédestal à son élévation et de marchepied pour son triomphe.

Le navire surpris dans les mers du Sud par un des grands ouragans de l'équinoxe risque fort de périr; le voyez- vous emporté au ciel par la vague monstrueuse, et projeté l'instant d'après

dans un abîme sans fond. Haletant et anxieux, Thonirne de la barre, couché sur sa roue, maintient énergiquement le gouvernail, pendant que la mer démontée embarque à chaque instant, lave le pont de ses grandes vagues et couvre tout d'écume. Le bâtiment, horriblement penché sous la rafale, crie et gémit jusque dans ses profondeurs; et cependant les hommes, accrochés aux cordages, à demi suffoqués et aveuglés par l'eau et le sel, maintiennent la direction du navire au prix des plus héroïques efforts ; plus unis, plus robustes à mesure que le danger grandit; on dirait que l'âme et la volonté puissante du capitaine ont passé dans chacun d'eux (1).

C'est l'image de l'Eglise catholique. Mais ce vaisseau que nous montons porte dans ses flancs nos destinées éternelles. Ahl ne craignez rien»

(1) « La raison ne fait que fourvoyer partout, mais spécialement quand elle se mesle des choses divines. Qui le sent plus évidemment que nous ? Car encore que nous lui ayons donné des principes certains et infaillibles, encore que nous esclairions ses pas par la saincte lampe de la Vérité, qu'il a pieu à Dieu nous communiquer, nous voyons pourtant journellement, pour peu qu'elle se desmonte du sentier ordinaire, et qu'elle se détourne ou escorte de la voie tracée et battue par l'Église, comme tout aussitôt elle se perd, s'embarrasse et s'entrave, tournoyant et flottant dans cette mer vaste, trouble et ondoyante, des opinions humaines, sans bride et sans but: aussitost qu'elle perd ce gr^nd et commun chemin, elle se va divisant et dissipant en mille routes diverses. »

Montaigne, Essais,

il verra le port, celui-là I A la première parole du Maître invisible qu'il recèle, la mer se calmera, et des jours de paix reviendront. Bienheureux ceux qui pendant répreuve auront gardé k foi et la vigueur de leur âme !

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