CHAPITRE XXIV
Espérance pour l'Église î
Espérance pour nous-mêmes
L'espérance est une des lois de notre salut, comme elle est une des nécessités de notre nature.
Mais quand il s'agit d'atteindre Dieu, de nous élever jusqu'à la béatification, un tel eifort dépasse toute la puissance humaine; il faut que Dieu intervienne, qu'il prenne l'âme, qu'il lui fasse pour ainsi dire toucher du doigt la certitude de son magnifique avenir, et que, raffermissant dans ses doutes, la relevant après ses agitations, il la soulève de la terre pour la faire voler jusqu'au ciel.
C'est ici l'espérance chrétienne, vertu éminemment surnaturelle dont nous avons reçu le principe au baptême, et que la grâce du Saint- Esprit ranime et entretient dans nos cœurs. Par la puissance de ce divin esprit nous levons
33â VERS L'ÉTERNITÉ.
les yeux vers le Ciel el nous espérons conquérir Dieu et le voir un jour.
Rester bon, pur, sage, miséricordieux; accomplir la loi jusqu'au bout; mourir fidèle au poste, ce sont les conditions du salut.
Mais parce que notre nature est portée à se décourager devant la longue et monotone pers* pective de cette route du devoir, l'espérance nous montre Dieu debout à nos côtés, nous tenant par la main, nous aidant à franchir les abîmes. Faibles et méfiants de nous-mêmes, nous apprenons à compter sur Dieu seul et sur sa grâce.
L'espérance joue donc un grand rôle dans l'économie de notre vie surnaturelle.
Il est vrai, c'est une vertu transitoire. Bien que son inspiration soit céleste, elle cessera dans l'autre vie : dans ce temps-là, ce ne sera plus l'espérance mais la certitude; l'attente aura fait place à la vision.
Mais ici-bas nous marchons guidés parle flambeau de cette vertu, étroitement liée avec la charité. C'est Dieu lui-même qui a réchauffé nos cœurs glacés dans ce triste exil, et qui nous a comme engendrés de nouveau à un ardent amour et à un vivace espoir : en dilatant nos cœurs par ce sentiment d'abandon, il nous a fait courir dans la voie de ses commandements ; grâce à lui,
les épreuves qui nous environnent, les m&ux de toutes sortes, au lieu d e nous abattre, encouragent, grandissent, exaltent notre espérance. Plus nous souffrons ici-bas et plus nous nous lassons de la terre, plus nos cœurs volent par avance vers la Patrie. Ainsi dans l'âme du vrai chrétien, l'épreuve augmente et fortifie l'espérance. Pourvu qu'il garde intactes dans le sanctuaire de son cœur sa foi vive, sa confiance assurée, pourvu que sans décliner jamais il affirme énergiquement à lui-même et aux autres l'avenir attendu, Dieu le maintient, Dieu le porte et son espoir est/? lein d'immortalité. Sa chair elle-même, vaincue par la mort et soumise à l'humiliation du tombeau, sommeillera drapée dans l'espérance, ses ossements humiliés dormiront dans l'attente du tressaillement et de la résurrection future. C'est pour lui un sujet de gloire : il te sent le fils de Dieu, et par cette forte confiance son salut est déjà presque assuré.
« Mon Seigneur et mon Dieu, je suis persuadé que vous veillez sur tous ceux qui espèrent en vous, et qu'on ne peut jamais manquer de rien quand on attend tout de vous. C'est ce qui fait que j'ai résolu de vivre désormais sans aucune inquiétude, et de me décharger sur vous de toutes mes peines. Les créatures peuven* s'armer
contre moi, les maladies peuvent m'ôter la force et les moyens de vous servir, je puis même perdre votre grâce par le péché ; mais jamais je ne perdrai mon espérance, je la conserverai jusqu'au dernier soupir de ma vie, les démons feront de vains efforts pour me l'arracher, rien ne pourra ébranler ma confiance. Que les autres attendent leur bonheur des créatures, de leurs biens, de leurs talents; qu'ils s'appuient sur l'innocence de leur vie ou sur la rigueur de leur pénitence, sur le nombre de leurs bonnes œuvres ou sur la ferveur de leurs prières : pour moi, Seigneur, ma confiance, c'est ma confiance même; cette confiance ne m'a jamais trompé et n'a jamais trompé personne. Je suis donc assuré que je serai éternellement heureux, parce que j'espère fermement de l'être, et que c'est de vous, mon Dieu, que je l'espère. Je connais, et je ne connais que trop, hélas! combien je suis fragile et changeant, je sais ce que peuvent les tentatives contre les vertus les mieux affermies; j'ai vu tomber les astres du ciel, et les colonnes du firmament s'ébranler; mais tout cela ne peut m'effrayer. si vous êtes pour moi ; et vous le serez toujours, tandis que j 'espérerai en vous. Je me tiens par là à couvert de tous les malheurs, et de plus je suis assuré d'espérer toujours, par-
ce que j'espère même cette invariable espérance. Enfin, je suis sûr, ô mon Dieu, que je ne puis trop espérer en vous, et que je ne puis avoir moins que ce que j'aurai espéré de vous : ainsi j'espère que vous me retiendrez dans les penchants les plus rapides, que vous me soutiendrez contre les plus furieux assauts, et que vous ferez triompher ma faiblesse de mes plus redoutables ennemis; j'espère que vous m'aimerez toujours, et que je vous aimerai aussi sans relâche, et, pour porter tout d'un coup mon espérance au souverain degré, je vous espère, ô mon Dieu, vous-même de vous-même : j'espère qu'après vous avoir aimé, adoré et servi dans le temps, j'aurai le bonheur de vous voir et de vous posséder dans votre royaume éternel ». (1)
Cette vue anticipée et pénétrante écarte les voiles, nous emporte dans l'éternité, nous fait par avance toucher les palmes et les couronnes, nous montre la glorieuse place qui nous attend.
La cause, la raisou de cette espérance, c'est Jésus-Christ. Il est la voie, la vérité, la vie.
Sa croix est notre unique espoir. C'est par lui que nous avons accès à l'état de grâce; c'est par lui Que nous nous glorifions d'être les héri-
(1) Acte de confiance en Dieu, par le R. P. de la Colombrièm,
tiers de Dieu; grâce à lui les tribulations deviennent pour nous la source d'une patience salutaire qui nous coule au creuset, nous façonne et nous éprouve. L'espérance ainsi enracinée dans nos cœur ne sera pas trompée, parce qu'elle est la parole môme, la réponse qu'un Dieu d'amour murmure au fond de nos cœurs : Tu souffres, âme fidèle, mais c'est pour un temps; j'ai vu tes larmes, j'ai compté tes soupirs, j'ai entendu les gémissements de ta contrition. Un jour, je te rendrai la bonne mesure pour les maux que tu as endurés à cause de moi. Alors tu riras de tes angoisses; tu ne te souviendras plus de tes tristesses ; et moi-même j'essuierai tes larmes ; attends encore quelque temps d'un pied ferme cette suprême justice ; garde cette espérance jusqu'au bout, car tout est là... Encore un jour et ce sera fini; ton espoir s'accomplira, voici la fin !
Ce sont ces paroles et d'autres semblables que le Christ murmure à l'oreille de ceux pour qui la vie est dure. Ils l'entendent et ils marchent au milieu des assauts du mal avec la paix dans J'âme ; les pauvres, les petits, les humbles, ceux qui comptent sur le Christ, traversent le désert de la vie les yeux fixés sur les ténèbres profondes, distinguant une lumière où
les autres ne voient rien, et marchant droit sans dévier sur ce point d'or. Ni les railleries ne les déconcertent, ni les malédictions ne les troublent. Ils sont joyeux, et comme enivrés par la vision mystérieuse. Les voix qui leur parlent dans le silence et qui murmurent à leur oreille comme les échos atténués et lointains des célestes concerts, ne se taisent par intervalle que pour se faire entendre de nouveau, l'instant d'après, plus pénétrantes et plus douces. Vous pouvez les accabler, les persécuter, les jeter à terre, les frapper dans leur fortune, dans leur honneur, dans leur vie : jusqu'au dernier soupir, vous n'abattrez pas leur confiance ; jusqu'au dernier regard leurs yeux s'élèveront vers le ciel ; comme autrefois le saint homme Job, leur espérance repose immortelle dans leur sein. On leur demande en les croyant vaincus : Où est cette espérance pour laquelle vous faisiez des aumônes? et ils répondent avec un cri vers Dieu : Nos pères ont espéré en toi ! ils ont espéré et tu es accouru à leur secours ; après les ténèbres, nous attendons la lumière, après l'oppression, la justice! Ah ! nous croyons quand même en ta bonté . tu nous recevras dans tes bras ! Quand bien même le Seigneur nous tuerait, notre dernier accent serait un cri de confiance en Lui.
On comprend quelle force dépose dans l'âme un pareil sentiment.
Cette invincible attente est le secret de tous les héroïsmes, elle fait le courage des martyrs, la patience des ascètes, le zèle constant des missionnaires, la pureté des vierges, la science profonde et sûre des docteurs. Soutenus par l'espérance de l'avènement du Seigneur, ils se sont sevrés de tous plaisirs, ils ont vécu sur la croix, ils ont persévéré dans les larmes, dans les veilles et dans les jeûnes. Et non seulement cette espérance était la surnaturelle inspiration des saints, mais elle les consumait vivants comme la flamme qui peu à peu ronge et détruit la cire qui l'alimente.
Un grand désir du Ciel brûlant dans l'âme des saints les minait lentement comme une fièvre, et la violence de leurs désirs, l'impuissance de leurs élans vers Dieu, le sentiment d'un vide universel détachaient progressivement leur âme de leur corps comme un fruit mûr qui va se séparer de l'arbre. Ils languissaient en voyant leur espérance différée ; c'était la mélancolie de toute leur viel L'espérance est le ressort de tout courage.
Dieu là haut, l'espoir ici-bat.
Au milieu des sombres jours de la terre, dans les amertumes et les déceptions sans nombre, comment vivre, comment respirer, comment trouver la force de continuer la route sans une espérance au cœur? Comment tant de malheureux descendent-ils jusqu'à la criminelle extrémité du suicide, pourquoi osent-ils attenter à leurs jours? C'est qu'ils croient trouver dans le néant un asile assuré contre les tortures du désespoir. Seule, notre sainte religion peut relever, soutenir, pousser en avant, lame accablée, couverte de meurtrissures, et qui roule à terre à chaque instant comme anéantie sous son fardeau
Il est des heures dans la vie où les voix de la (erre sont impuissantes à consoler, où la coupe du bonheur paraît épuisée à jamais, où toute joie est morte, où tout soutien se dérobe, où la terre va manquer sous les pieds, où l'abîme nous attire. L'amertume, la négation, l'affreuse désespérance se ruent à L'envi sur la pauvre àme désemparée et lui livrent de suprêmes assauts.
Où se tourner? où porter les regards? où chercher le secours? quelle main amie viendra panser la douloureuse blessure? quelle parole adoucira la peine amère?
Pauvre âmel tu soutires, tu es seule I Le
monde t'abandonne et nul sur la terre ne peut guérir ton mal!
Mais il te reste Dieu. Dieu, la force du juste, le relèvement des opprimés, la lumière au fond des cachots! Dieu, la Patrie dans l'exil, le secours des misérables, le vengeur de l'innocence, le pain des affamés, le breuvage de vie et le suprême cordial de ceux que la fausseté du monde a laissés altérés de justice.
Dieu, la miséricorde, la vie, la joie, l'amour, la tendresse infinie.
Dieu, qui n'est pas un tyran mais un père.
Dieu, qui te veut heureuse et qui te réserve un paradis après tant de larmes.
Dieu, qui se penche vers toi, t'appelle, t'encourage, t'attend!
Ah! jette-toi éperdue dans son sein, repose ton front brûlant sur sa poitrine, calme-toi, rassérène ton cœur, refais ta volonté !
L'épreuve passera et Dieu te restera pour toujours.