CHAPITRE XXVÎI
Au milieu de nos luttes, Dieu nous soutient par le continuel apport de sa grâce. La grâce est l'air vital que nous respirons, elle est le pain de nos âmes, et sans elle nous languissons, nous mourons.
Mais Dieu ne donne ordinairement sa grâce qu'à la prière.
Sur les âpres routes de l'exil, nul chrétien ne
Ipeut se maintenir dans la vie et gravir son calvaire sans défaillance, s'il ne lève son regard vers le but et s'il n'appelle Dieu dans sa détresse. C'est une nécessité de tous les instants, un besoin immense qui tourmente l'être intellectuel et moral : il faut prier.
D'où la parole du Maître, répondant h une aspiration secrète du cœur humain :
n II faut prier sans cesse et ne se lasser jamais. »
Dans la triste vallée, sur cette terre de larmes,
pendant les trente-trois années qu'il y passa.
Jésus nous a donné l'exemple de la prière : sa vie terrestre n'était qu'une longue élévation vers son Père ; il y passait les jours ; il y passait les nuits. Dans le temple sacré de son humanité, le sacrifice et la louange étaient perpétuels.
« Au ciel, sa prière et sa louange s'élèvent devant le trône de Dieu, il vit toujours, dit saint Paul, et toujours il intercède pour nous. »
Et comme il a prié, il veut que nous sachions prier.
Donc, à son exemple nous adorons, avec d'humbles paroles, avec une religion profonde, avec un respect traduit par notre attitude et notre recueillement, nous adorons le Père qui est dans les cieux, et nous adorons Jésus-Christ luimôme, notre Dieu.
Comme il le veut, nous implorons le pardon de nos fautes et nous invoquons, sur nos têtes coupables, la miséricorde céleste.
En union avec Jésus, nous rendons grâces à Dieu pour ses bienfaits, nous le remercions des trésors d'amour qu'il nous a prodigués, dans l'ordre surnaturel encore plus que dans l'ordre naturel.
Enfin, nous le conjurons d'avoir pitié de nous, nous réclamons pour nos corps le pain de chaque jour, pour nos âmes la nourriture supersubstan-
tielle de la vérité, et la vie, la vraie vie, la vie sans fin.
Nous sommes les pauvres et les mendiants de Dieu ; mais des pauvres pleins de confiance, des mendiants enhardis par les promesses; toutes nos prières passent par Notre-Seigneur ; elles n'ont de valeur que®, vertu de ses mérites et Dieu ne sait rien refuser à ce fils bien-aimé en qui reposent toutes ses complaisances : « Mon Père, dit Jésus, vous accordera tout ce que vous lui demanderez en mon nom. »
Il nous exhorte à la confiance et nous révèle l'efficacité de la prière : *
« Cherchez et vous trouverez, frappez et l'on vous ouvrira, demandez et vous recevrez. »
Quel père, si son enfant lui demande du pain, lui donnera une pierre ?
Quel père, si son enfant lui demande un œuf, lui donnera un scorpion ?
Dieu veut notre confiance, notre abandon, uotre amour.
Il veut surtout la persévérance dans la prière.
La pauvre veuve opprimée, qui demande justice auprès d'un juge, l'obtient, à force de l'importuner.
L'homme qui pendant la nuit réveille son ami et le harcèle en réclamant de lui un service,
à80 VERS L'ÉTERNITÉ,
arrive à ses fins, grâce à son obstination.
Et Dieu qui est un bon juge, qui est le meilleur des amis et le plus tendre des pères, n'entendrait pas nos supplications?
Sans doute lorsque nous lui demandons des faveurs temporelles, il ne nous exauce pas toujours.
Nous désirions la santé : il nous la refuse.
Nous espérions la guérison d'un être cher ; hélas! peut-ôtre nous l'avons perdu. Le succès d'une affaire, la bonne issue d'un procès, la réussite d'un examen nous tenaient à cœur, et peutêtre dans ce but nous avions multiplié les supplications, les neuvaines Tout a tourné contre
nous l
D'autres fois c'est la fortune qui s'écroule, une séparation cruelle qui se consomme, une peine inouïe qui étreint le cœur, et cela malgré toutes nos larmes.
Dans le domaine des choses matérielles nous ne sommes pas sûrs de la volonté du bon Dieu. Il est vrai qu'il nous exauce toujours, mais non pas comme nous l'entendons. Si au milieu des épreuves nous persévérons dans la prière, il augmente en nous la grâce, il fait croître notre patience et nos mérites, il nous prépare une magnifiauo récompense dans le ciel.
Mais lorsque nous sollicitons de lui les vrais biens, les biens de l'âme, ceux qui durent pour la vie céleste, oh, alors, comme il se penche vers nous(l) î Avec quelle tendresse il nous attire sur son cœur, et combien il aime à nous entendre lui demander un accroissement d'amour.
Jamais il ne refuse, jamais il ne se dérobe.
A l'âme qui sans cesse avec des gémissements, avec des cris, avec des larmes, demande la victoire sur ses passions et une conversion définitive, il envoie toujours enfin une grâce victorieuse qui l'arrache à l'abîme et la rend à la vie.
A l'âme humble et confiante qui veut monter vers lui, progresser dans le bien, ressembler plus parfaitement à Jésus-Christ et qui sait implorer ses grâces avec une invincible persévérance, il se communique de jour en jour davantage.
Quand nous prions pour les autres, il nous écoute d'autant plus volontiers que notre prière est le fruit d'un acte de charité plus pur ; quelquefois cependant sa grâce se heurte à une vo-
(1) « Voici ma prière présentement: « Mon Dieu, faites-moi « la grâce de n'aimer que les biens que le temps amène et « qu'il ne peut ôter ! »
« C'est la prière des vrais chrétiens : c'est ce que l'Église demande. 11 n'y a que l'éternité qui soit un bien que le tempï amène et ne peut ôter. »
Mm» db Sbvigné, Lettres.
lonté rebelle qu'il n'est pas dans son dessein de violenter.
Même dans ce dernier cas notre prière ne reste pas stérile.
Ainsi Dieu nous exauce toujours. Oh! que la prière est douce au cœur! qu'elle est profitable à l'âme lorsque malgré tous les dégoûts suscités par le démon, toutes les distractions, toutes les sécheresses, on sait y demeurer fidèle !
La prière est un baume, une poésie, une ravissante harmonie du ciel. C'est la perle précieuse, c'est le trésor de l'âme. Comme un blanc séraphin aux ailes étendues, elle nous emporte et nous introduit par avance dans le repos et le calme des seules vraies joies. L'âme qui prie s'habitue, se façonne, se prépare pour son éternité. C'est grâce à la prière que nous apprenons à vivre en Dieu, à posséder Dieu dès ici-bas, à le voir en toutes choses. Ce sentiment de la présence de Dieu qui naît ies fréquentes oraisons jaculatoires et qui se fortifie par l'usage de la méditation, les lectures pieuses, la visite au saint sacrement, développe en nous la vie de ia foi qui nous constitue dans la vraie justice.
Si nous voulons que nos actions nous servent pour le ciel et se transforment en do précieux mérites, il ne nous suffit pas d'être en état do
grâce, première condition indispensable, il faut encore que nos intentions soient dirigées vers Dieu et que nos œuvres soient accomplies en vue de lui plaire : « Soit que vous mangiez, dit saint Paul, soit que vous buviez ou quelque chose que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu. »
Rien de mesquin dans cette pratique ; elle est très haute, et d'une portée incalculable ; c'est la logique même de l'amour qui nous absorbe tout entier dans l'Etre aimé.
Si nous voulons mériter beaucoup, c'est pour aimer Dieu davantage au ciel, pour le mieux connaître, le mieux glorifier, le mieux posséder un jour. Dans ce but, à la prière nous ajoutons les bonnes œuvres.
Pour imiter Jésus-Christ dans sa passion et consoler son cœur douloureux, en même temps que pour expier nos fautes et pour discipliner notre nature rebelle, nous faisons pénitence et nous ne craignons pas d'aborder d'un pas ferme le rude sentier de la mortification chrétienne (1). Nous brisons notre orgueil, nous tenons nos sens enchaînés par les liens d'une étroite modestie ?t nous surveillons notre cœur ; nous disciplinons
(1) Voici les pratiques d'une mondaine du grand siècle • « Pour r^ter dans la règle du carême, je fais seulement
notre volonté et nous combattons l'appétit malsain des jouissances, nous châtions notre corps et nous le réduisons en servitude, accomplissant dans nos membres, dit saint Paul, ce qui a manqué à la passion de Jésus-Christ.
Et qu'a-t-il manqué, grand apôtre?
Uniquement notre coopération. Nous la donnons.
Les saints vont plus loin, ils s'ingénient à se faire souffrir, ils se tuent chaque jour à coups d'épingles, ils déclarent à leur nature une guerre acharnée, sans trêve ni merci, ils ne lui accordent aucune satisfaction. Ils la poursuivent, la traquent comme une bête fauve, l'accablent de coups sans répit, sans miséricorde, jusqu'à la mort. Les veilles prolongées dans la prière, les nuits sans sommeil, les jeûnes effrayants, les haires, les disciplines, les cilices, les chaînes de
collation au lieu de dîner, les jours où je dois souper chez mes amies; et j'y arrive avec une faim de loup. »
— « J1ai supprimé le dîner ; je fais ma collation à onze heures, je soupe le soir. »
— « Je ne me sens pas du carême. La sobriété du carême est salutaire. »
« M. de Lamoignon, avec sa néphrétique, n'a pas pensé À manger gras, »
Mmo de Séviok*, Lettres, passim.
Le xvi8 siècle n'avait pas été moins fidèle :
« Je fais conscience de manger de la viande le jour de poisson, » écrit Montaigne dans ses Essai*. Que nous sommes loin de cette fidélité l
fer, le sommeil sur la dure, sont autant de folies qui révoltent la pensée rationaliste et soulèvent les protestations du siècle, mais que Dieu permet et bénit comme un miracle d'amour pour l'exemple et la rédemption des hommes, car les saints sont des sauveurs d âmes et de pacifiques rédempteurs; s'ils se martyrisent, s'ils deviennent leurs propres bourreaux, c'est pour que l'immensité de leurs souffrances et de leurs mérites, non seulement leur assure une gloire incomparable, mais encore couvre abondamment notre pénurie spirituelle, le vide de notre vie, la médiocrité de nos vertus. Ils intercèdent pour nous ; ils paient notre dette ; notre pauvreté s'enrichit des précieux trésors de leurs mérites. Combien d'âmes vulgaires et immorti liées sont sauvées à l'heure dernière en considération les souffrances des saints.
Ce n'est pas seulement le secret de la pénitence chrétienne que nous devons apprendre à l'école de ces grands serviteurs de Dieu, c'est encore, c'est surtout l'amour et la pratique des bonnes œuvres.
Le jeûne ne suffit pas, l'abstinence est peu de chose ; ce sont là de simples signes de l'amour.
Il triomphe dans la miséricorde et dans la charité pour le prochain
Vivre dans la dilection, aimer le prochain comme soi-même, pardonner les injures reçues, être bienveillant, doux patient, pacifique avec tous les hommes, avoir un cœur tendre et compatissant pour tous les maux, pitoyable à toutes les misères, tel est le programme évangélique. De ce grand principe de la charité qui résume toute la loi et qui en est l'expression suprême, de ce mot célèbre du Christ : Aimez- vous les uns les autres, toute la multitude des bonnes œuvres est sortie ; de cette source ont coulé les eaux abondantes qui fécondent le sol ingrat de l'humanité. « On reconnaîtra que vous êtes mes disciples à la charité que vous aurez les uns pour les autres, » a dit Notre-Seigneur Jésus-Christ et, en effet cette charité rayonne et resplendit dans l'âme de tous les vrais chrétiens.
Elle se manifeste surtout par les œuvres de miséricorde spirituelle et corporelle. Secourir les malades, visiter les prisonniers, ensevelir les morts, recueillir les orphelins, les vieillards, assurer aux pauvres le vêtement, le breuvage, la nourriture, c'est l'œuvre immortelle de l'Eglise, dont la charité est inépuisable.
Prier pour ceux qui ne prient pas, consoler ceux qui souffrent, relever ceux qui tombent, enseigner les ignorants, dissiper l'erreur, faire
briller la vérité : œuvres encore plus touchantes, plus intelligentes, plus chrétiennes et partant plus nécessaires.
Un mot ici de la grande loi de l'aumône. Toutes les œuvres de miséricorde se résument en ces deux mots : l'aumône spirituelle et corporelle.
Le divin Maître a dit : « Il est plus heureux de donner que de recevoir! » Et en effet, bienheureux sont ceux qui n'hésitent pas à faire un bon usage des biens terrestres : avec le mammon d'iniquité ils achètent les trésors de l'autre vie.
Sur la terre, on bénit les cœurs généreux qui savent se pencher vers toutes les détresses, et qui, honorant ceux que Bossuet appelle « nos seigneurs les pauvres», considèrent en leur personne les membres souffrants de Jésus-Christ.
Les bons riches sont les ministres de l'amour de Dieu, les anges de sa Providence. Ils sont un argument de la foi, une éclaircie, dans nos détresses, vers les choses éternelles.
Avec l'argent grossier ils rachètent leur âme et couvrent la multitude de leurs fautes. Dieu donne le repentir et la contrition aux pécheurs qui n'hésitent pas à se jeter dans les voies salutaires de l'aumône.
Pour eux, c'est le salut, c'est la délivrance,
c'est la vie. L'aumône résiste au péché; elle est incompatible avec le mal ; elle chasse le démon et s'empare enfin de toute l'âme au nom de Dieu.
L'aumône, par le détachement perpétuel qu'elle 5ait pratiquer, nous déprend du temps présent, brise un à unies liens qui nous retenaient captifs. Elle rend la mort paisible et sans angoisse.
D'une main sûre, elle ouvre le Paradis. Elle est la clé d'or du ciel, et comme un mystérieux sacrement.
Jésus prendra fait et cause pour les pauvres et dira aux bons riches : « J'avais faim et vous m'avez nourri, j'avais soif et vous m'avez désaltéré; j'étais sans vêtements et vous m'avez couvert; j'étais sans asile et vous m'avez recueilli : venez les bénis de mon Père ! »
Oh ! les enivrantes paroles 1