CHAPITRE XXVIII
L'apostolat est une disposition de l'âme, une tendance de la volonté qui nous pousse à travailler sans cesse à la glorification de Dieu et au salut du prochain.
Il est vrai, le Seigneur n'a pas besoin de nos louanges ; il est à lui-même sa propre gloire et son honneur suffisant. Mais à cette gloire intérieure dont il jouit, dans la quiétude de son éternité, il veut bien, par pure bonté, ajouter l'hommage extérieur que les créatures lui rendent. Il en agrée l'offrande, il en reçoit miséricordieusement le témoignage, et combien nous devons en être heureux 1 Ainsi le Roi des rois, le Maître des mondes, le Prince des siècles daigne, en sa condescendance, avoir besoin de nous; il nous fait l'aumône, il nous donne la joie de nous employer à son service. Les anges l'adorent, le chantent, le servent : ainsi nous
devenons les frères des anges en remplissant le même office.
Le désir de la gloire de Dieu est un des fruits les plus excellents que produit le divin amour dans nos cœurs. Poussés par cette charité sainte, nous redisons humblement, mais avec ardeur, la prière du Maître : Notre Père qui êtes dans les deux, qui êtes l'auteur de toutes choses, qui êtes la fin de toute créature comme vous en êtes le conservateur et le soutien; que votre nom soit sanctifie'! ce nom béni, ce nom unique, Adonaï, Jehova, Elohim, Dieu des armées, Vous qui Êtes; ce nom, qui est tout un abîme, qu'aucun orgueil ne l'outrage, qu'aucune folie ne le blasphème, qu'aucune ingratitude ne l'oublie, qu'il soit connu, baisé, inscrit dans les cœurs ; qu'il soit chanté, qu'il retentisse ! et que la génération présente le redise aux générations futures : oui, que le nom du Seigneur soit béni !
Enfants de nos écoles, louez le nom du Seigneur ! jeunes gens, apprenez de bonne heure à le craindre!
Que votre règne arrive ! il arrivera un jour : tout genou fléchira devant votre puissance, et vos ennemis seront renversés. Mais puisse ce règne arriver dès ici-bas, et tous les cœurs se soumettre enfin librement à votre empire 1 Que
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votre Église triomphe ! que ses chaînes soient brisées 1 que la liberté chrétienne soit rendue au peuple !
Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciell Donnez-nous, ô mon Dieu, le zèle de votre loi, un zèle dévorant qui nous en rende les observateurs fidèles et les zélateurs enflammés. Cette loi sainte que vous avez jadis gravée sur des tables de pierre, au milieu des foudres du Sinaï, que le Saint-Esprit l'inscrive en nos cœurs et qu'elle devienne à jamais notre joie et notre méditation du jour et de la nuit, notre ambition sur la terre, et le sujet de tous nos vœux ! Cette loi sainte est plus précieuse que l'or éprouvé sept fois par la fournaise ; elle est la richesse, la perle précieuse de l'âme; sa possession fait l'unique bonheur. Ah! que tous les homme? l'observent et qu'ils vous obéissent aussi promptement que les anges du ciel, vos ministres^ plus rapides que l'éclair lorsque vous commandez
Tels sont les souhaits de l'apôtre ; il veut la gloire de Dieu ; pour cette gloire, il est prêt à verser son sang, à user sa santé, à consumer sa vie.
Parmi ses premières préoccupations, il met la louange divine, la beauté du culte, le respect de la liturgie. Il sait que la grande œuvre dans
l'Eglise, après l'offrande du divin sacrifice, a toujours été la récitation et le chant de l'ofiice divin.
Il s'intéresse à la construction et à l'entretien des églises qu'il aime à voir belles, harmonieuses et grandes à l'exemple de l'ancien temple. Il estime que rien n'est trop beau pour Dieu, que rien n'est trop riche pour honorer l'Eucharistie en mémoire de la sépulture du Sauveur; rempli d'amour, comme autrefois Madeleine, il aime pour Jésus le parfum précieux de l'encens et des fleurs. De son mieux il décore l'église, il ornemente l'autel, il revêt d'or et de soie les ministres sacrés, image du pontife éternel. A ses yeux, l'ostensoir où rayonne la divine hostie, le calice où coule son sang généreux, la patène qui reçoit son corps adorable, ne sont jamais dune matière trop précieuse et trop ouvragée.
Gomme le Népocien de saint Jérôme, il porte le zèle du lieu saint jusqu'à la plus minutieuse sollicitude.
L'apôtre honore et soutient le clergé, procure et encourage les vocations ecclésiastiques. Il est l'ami des ordres religieux.
Rien n'épuise son dévouement industrieux et constant. Il aime le chant sacré, il est passionné pour l'art chrétien. 11 veut que Jésus-Christ règne
par le livre et par la bonne presse. Dans sa maison, le crucifix est à la place d'honneur, de préférence au salon, pour que tous connaissent et saluent le maître incontesté du logis.
Chez lui l'Évangile est lu, la prière se fait en famille. De bonne heure, il enseigne à ses enfants à être les serviteurs loyaux, respectueux ef enthousiastes de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Mais le plus beau temple de Dieu, ce sont les âmes, temples vivants, animés, qui publient sa gloire. L'apôtre les veut toutes à Jésus. Si un membre souffre, il souffre avec lui ; toutes les infirmités des âmes l'attendrissent ; avec Notre- Seigneur Jésus-Christ au jardin des Oliviers il ressent le contre-coup des crimes, des apostasies, des lâchetés (1).
(1)« A part les âmes, il n'y a rien sur la terre qui mérite nos soins. Songez ce que c'est d'être perdu, perdu pour l'éternité! Qui pourrait sonder cet abîme d'horreur? qui saurail peindre, dans leur réalité, et cette désolation complète, et cette misère incommensurable, et ces insupportables tortures, et ce désespoir impuissant et furieux?
« Jésus est resté suspendu, pendant trois heures, à la croix pour chacune de ces âmes à jamais perdues I et toutes pourraient maintenant briller pures et radieuses dans le royaume des cieux ! et elles nous ont aimés peut-être, et nous les avons aimées, et elles étaient dignes de l'être à bien des égards l Elles étaient généreuses, bonnes, dévouées, mais elles ont aimé le monde, elles ont été subjuguées par leurs passions, presque sans y penser, elles ont de nouveau crucifié Notre Seigneur. Et maintenant, les voilà perdues, perdues pouf l'éternité l •
s\ Fabk», Tout pour Jésus, p- 4d,
La réparation, l'amende honorable, la pénitence offerte pour les autres, sont" chez lui des pratiques chères et fidèlement suivies. Dans ce but, il assiste au divin sacrifice, il le fait célébrer, il multiplie les communions, il récite humblement le rosaire.
Son zèle le porte à travailler directement au salut des âmes. Il bâtit ou subventionne les écoles chrétiennes, il ouvre des patronages pour les jeunes gens, il fonde des associations pour les hommes, il s'efforce d'aller aux âmes par tous les moyens : la presse, les comités, les associations de bienfaisance, la visite des pauvres et des malades.
L'intelligence éclairée qu'il a des besoins du temps présent lui fait donner une large place dans sa sollicitude aux œuvres de mutualité, aux études et aux institutions sociales et chrétiennes.
Il paie de sa personne, assiste aux congrès, met la main à l'ouvrage, cherche des ressources, et se fait membre actif des différentes associations. On le voit catéchiser les enfants et monter d'un pas allègre jusqu'à la mansarde du pauvre.
Il ne ménage pas sa bourse, et ne s'en tient même pas à dépenser chaque année pour le bon
Dieu le dixième de son revenu. Au besoin, il sait trouver de l'argent en restreignant ses dépenses et en limitant ses besoins.
L'apôtre est sympathique à toutes les œuvres , il y applaudit, il les encourage, il en désire la prospérité, et nul plus que lui ne se réjouit et ne se félicite des succès obtenus par les autres.
L'apôtre est désintéressé; il ne travaille pas pour lui-même. Il est humble et gémit des secrètes pensées d'orgueil que le démon multiplie peut-être pour le tourmenter. Il est prudent et vise à frapper juste et à propos, son bon caractère et sa largeur d'esprit lui concilient de larges sympathies. Il a horreur de la jalousie, cette plaie des œuvres, et il ne prétend pas tout faire par lui-même. Il n'est pas médisant. Il est ferme dans sa résolution prise et rien ne le décourage.
C'est un doux : il a revêtu la mansuétude du Christ, et comme saint François de Sales il veut conquérir les âmes par la bienveillance et la bonté.
« 0 âmes, qui voulez travailler au salut des âmes, il faudra que vous ressentiez pour ceux que vous voulez sauver ces transports d'amour, ces angoisses de tendresse, ces inquiétudes, ces ménagements, ces tremblements, ces brûlants désirs que ressent une mère pour l'enfant qu'elle
porte dans son sein. Si vous sentez ces flamme dans votre poitrine, si vous sentez vos entrailles frémir et tout votre sang prêt à couler de vos veines à la seule pensée de convertir une âme à Jésus-Christ (1), levez-vous et marchez! Vous êtes de ceux que Jésus appelle à la conquêto de la terre des âmes; vous êtes de ceux qui avec lui enfantent dans la douceur le salut du monde.
« Mais si vous ne sentez point en vous ces vertus, si vous découvrez que, dans le fond de vos cœurs, se cache l'orgueil de l'homme sous îes apparences du zèle évangélique, et que vous vous plaisez à triompher des âmes moins en apôtre de Jésus-Christ qu'en soldat de César, ah ! pour l'amour de Dieu, retirez-vous ! pour l'amour de Dieu, ne touchez point à ces chères âmes! pour l'amour de Dieu, laissez là les affaires de Dieu (2).
L'apôtre prie, il travaille, il souffre, il s'épuise sans calculer, sachant pratiquer les saints excès.
(1) « Quand l'âme regarde l'Agneau immolé sur le bois de la très sainte Croix, à cause de l'amour ineffable qu'il a pour sa créature, elle conçoit un si grand amour pour le salut des âmes, qu'elle se livrerait cent mille fois à la mort pour sau« ver une âme de la mort éternelle. »
Sainte Gaïdjbrink db Sienhs, Lettre XLIII. (S) Abbé Pbrreyve, Biographies et panégyriques, p. 424-427.
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Il tombe enfin sur la brèche, épuise de travail et d'amour.
Plaise à Dieu que cette vocation apostolique soit comprise et goûtée par les cœurs généreux qui liront ces lignes.
« Une société qui manque d'apôtres, dit le P. Didon, ne fait plus de prosélytes; elle végète, elle ne vit pas ; elle se conserve péniblement au milieu des causes de destruction qui menacent, ici-bas, tout être vivant ; elle ne tarde pas à succomber, semblable à ces organismes vieillis qui, n'ayant plus la force de se renouveler, déclinent peu à peu et s'usent lentement. L'arbre qui ne pousse plus de nouveaux rejetons commence à mourir : à chaque printemps il est moins vert, à chaque automne plus dénudé. La race qui n'envoie plus au delà des monts et des mers ses fils ardents et remuants est condamnée; cep stérile, qui n'est bon qu'à mettre au feu. L'Eglise qui n'a plus d'apôtres est une Eglise finie, ses jours sont comptés ; prêtez l'oreille : on entend déjà sonner le glas des funérailles (1).
Il suffit donc d'aimer fortement Jésus-Christ et son Eglise pour se dévouer à l'apostolat des âmes.
(J) P„ Dioom, l'Apôtre,, p. Î7-Ï3L
« Comme il n'y a pas de chrétien sans amour, dit le P. Lacordaire, il n'y a pas de chrétien sans prosélytisme (1). »
En effet, les âmes ont toutes été rachetées par Notre-Seigneur Jésus-Christ; pour elles, l'Agneau divin a répandu son sang. Combien elles lui sont chères ! Il les aime, il les désire, il les appelle.
Hélas ! le grand nombre des brebis demeurent rebelles à la voix du Pasteur. Ces âmes, nous pourrions les ramener vers Dieu, vers son amour, vers leur bonheur. Elles sont entraînées du côté du gouffre, elles vont périr à jamais englouties. Nous pourrions leur tendre la main et nous demeurerions insensibles! 0 dureté de notre cœur! (2)
De cet apostolat plus nécessaire aujourd'hui que jamais, Dieu nous fait une amoureuse obligation. Il a rendu chacun responsable du salut
(1) P. Lacordaire, Pensées, p. 106.
(2) « Lorsque saint François d'Assise voyait des âmes, rachetées au prix du sang précieux de Jésus-Christ, souillées par la tache qu'imprime le péché, il pleurait sur elles avec une compassion si tendre, que, semblable à une mère, il semblait les enfanter chaque jour en Jésus-Christ. La gloire de Dieu, les intérêts de Jésus, l'amour dss âmes, occupaient le cœur du saint patriarche d'Assise, et s'y confondaient tellement \ue chacun de ses trois motifs, se soutenant mutuellement partout, supplée tour à tour chez lui au défaut de l'autre. Il commençait par l'un et finissait par l'autre ; aussi peut-on dire en vérité, sans manquer au respect dû au texte sacré : Et ces trois choses n'en font qu'une seule I »
Saint Bonavknturk, Vie de saint François d'Assite.
de son prochain (1). Si nous restons sourds à son appel, si une seule âme se perd par notre négligence, ne craignons-nous pas que le Seigneur se lève un jour devant nous, en nous posant cette redoutable question : Qu'as-tu fait de ton frère ?
Et quelle magnifique récompense promise aux sauveurs d'âmes! Combien noble 1 et combien capable d'enflammer notre zèle !
Ceux qui enseignent la vérité, qui donnent Jésus aux âmes, brilleront à jamais comme des étoiles dans les splendeurs éternelles (2).
Ceux qui sauvent leurs frères, ceux qui se donnent, qui se livrent pour les âmes, arrachent au cœur de Dieu lui-même un cri d'admiration et de tendresse. Il ne voit plus leurs péchés, sa colère s'arrête, la foudre glisse de ses mains, il est désarmé. Jdln libérant l'âme de votre frère, vous avez libéré votre âme.
Quelle consolante comparution devant le tribunal du Christ lorsqu'on y arrive accompagné par tout un cortège d'enfants, de vieillards, dô malades, de pauvres, de pécheurs convertis !
Quel rayonnement sur le visage du Christ, quand il aperçoit son apôtre ! Ses bras s'ouvrent,
(1) Mandavit Mis unicuique de proximo suo. (Eccli., xvu, 12.)
(2) Quasi stellss in perpétuas &tevnîtatei.
ses mains se tendent, c'est sur son cœur qu'il vent le recevoir et le presser !
Plus on poursuit les âmes, plus on les traque, plus le démon s'acharne à leur perte, plus nous devons nous immoler, nous multiplier, corps et âme, sang et argent, pour les arracher à l'enfer. Il faut que nous ayons pour elles les entrailles du Christ, que notre amour soit plus fort que la mort.
Ah ! que la charité de Dieu nous pénètre, nous presse, nous précipite vers les âmes ! Que nous soyons brûlés sans cesse de l'incendie d'amour et que nous sachions, comme le cœur du Christ, jeter le feu sur la terre.
Doux, humbles, patients, mais surtout enivrés et passionnés d'amour, courons, volons vers nos frères, étendons le règne de Dieu, consolons son Eglise, emplissons d'élus le paradis.
Donnons la vie au monde !
0 Christ ! apprenez-nous à vivre et appreneznous à mourir. Faites-nous la grâce de pratiquer votre grande loi : Celui qui vit et croit en moi ne mourra pas.
« Frères bien-aimés, pratiquons cette parole; ne mourons pas ! Appuyés sur Dieu môme et sur les vivants immortels qui sont on Dieu et qui sont avec nous, sachons dire, en esprit et en vérité : Oui, nous sommes dans la vie, et nous
y resterons. Délivrés de la crainte de la mort, qui fait de chaque homme un esclave, travaillons à conduire le monde à son hut. Sûrs de la vie, dans laquelle nous sommes pour toujours, osons commencer les travaux déclarés impossibles. Prenons une invincible audace. Entreprenons avec un absolu courage l'éducation du genre humain. Entrons, dix fois plus nombreux qu'aujourd'hui, dans la moisson du Père. Devenons ouvriers de Dieu. Pour être dignes de ce travail, un grand évêque nous dit « qu'il faut ôtre né grand ou le devenir ». Eh bien, devenons grands dans notre humilité, en prenant le grand cœur, les grandes pensées des glorieux aînés qui sont morts, ou, pour mieux dire, prenons le cœur de Dieu et les pensées de Dieu, qui seul est tout en tous. Alors, croyons-le bien, rien ne sera plus impossible. Alors nous saurons accomplir ce que Dieu veut de l'homme, ce pour quoi Dieu a créé l'homme, savoir : cultiver et défendre du mal ce paradis terrestre, — et mettre la terre entière dans l'ordre et la justice Cl).
(I) P. Gràtry, H. Perreyve, p. 247.