‹ Vers l'eterniteChapitre 5 sur 41 · GOURAUD · texte numérisé non relu

GOURAUD

Extrait d'un article de M. Arthur LOTH, dans « la Vérité » sur l'ouvrage « Vers l'Éternité ».

...Vers l'Éternité, c'est-à-dire vers Dieu, vers le ciel, vers la vie bien heureuse, vers l'idéal et l'infini, vers le bonheur dans l'immortalité, après une vie de luttes, d'espérances, de souffrances, de larmes. Ah ! le beau et bon livre pour les âmes chrétiennes!

La forme en est exquise, le fond doctrinal et bienfaisant. Dans ses conférences, M. l'abbé Poulin est orateur et dialecticien; ici, il se montre écrivain supérieur. Peu de livres aussi élevés, aussi suaves, aussi pathétiques ont paru depuis le Dogme générateur de Mgr Gerbet. Nous n'en disons rien de trop, et quiconque l'aura lu sera de cet avis.

Il est de ces ouvrages, fort rares assurément, qui embarrassent la critique par l'éloge qu'on en doit faire, tant on craint d'avoir trop cédé à une admiration excessive. Et pourtant on ne saurait être dupe soi-même quand, au lieu de rencontrer un livre plus ou moins banal, de pieuse littérature, on se trouve en présence d'une œuvre forte, originale, personnelle, qui en môme temps qu'elle vous charme par son style élégant et distingué, vous

pénètre, vous émeut par sa doctrine et son onction.

L'auteur prend l'âme chrétienne dans les douces et fécondes heures de recueillement, où, emportée sur les ailes de la pensée religieuse, elle se déprend des réalités obsédantes et s'élève d'un bond vers les hautes régions de la foi, de l'espérance, vers le monde de la lumière et de la paix, vers le ciel, qu'il fait si bon d'entrevoir du fond de la vallée de

larmes...

Arthur Loth.

Il est des heures bonnes, douces, profitables, où l'âme se recueille, s'incline et rentre en elle-même ; heures de silence et de repos au milieu d'une vie peut-être bien agitée. Tantôt c'est une rêverie dans une tranquille campagne, devant le calme d'un beau soir; tantôt, sur le rivage de la mer ondoyante, sans limites, et si pleine de ce charme particulier qui pénètre et qui retient ses amis, une élévation d'âme ; parfois, c'est le recueillement du logis; c'est, dans les intimes soirées de la famille, l'instant où, tout heureux de se sentir les uns auprès des

autres, silencieux cependant, on songe; plus

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souvent c'est, dans la mystérieuse douceur de l'église, la méditation prolongée au pied de l'autel. 11 y fait bon prier, lire, puis poser le livre sur ses genoux et laisser monter lentement sa pensée. L'orgue se tait; la foule s'est écoulée ; il n'y a plus là que quelques âmes en prières; on est presque seul avec Jésus. C'est alors qu'on croit entendre les frôlements d'ailes des anges, les bruissements mystérieux qui emplissent le sanctuaire, les voix de l'au-delà qui murmurent, à peine perceptibles, des paroles très calmantes.

Oh I les douces heures, les fortifiantes rêveries! On en revient meilleur; on en sort réconcilié avec l'effort, plus ami du devoir, plus patient, plus humble, plus fidèle, avec des provisions de force pour quelque temps.

Danscesmstantsl'âme, emportée suries ailes de la pensée chrétienne, se déprend des réalités obsédantes ; elle gravite dans un ordre d'idées plus pures, et son regard, devenu tout à coup d'une étrange acuité, voit tout un monde de lumière et de radieux bonheur s'esquisser et se découvrir. — Rien de nerveux, point

d'exaltation ; une calme ascension de Fâme sereine et maîtresse d'elle-même.

En sortant de ces heures saintes, la tête n'est point échauffée, le cœur n'est exposé à aucune désillusion, on ne sent aucun vide.

Ces aspirations, ces désirs, ces envolées vers Dieu, ces tourments de l'infini, on a voulu ici les recueillir, en composer comme une corbeille mystique aux douces senteurs, qui fût pour les cœurs blessés, souffrants, un baume ; on a espéré aussi rappeler à grands traits, dans une vive lumière, le souvenir de l'éternité à ceux qui doutent, qui chancellent sous le poids de la vie, qui murmurent.

Ce livre n'est donc pas écrit directement pour les indifférents ni pour les impies. Il s'adresse aux âmes fatiguées, lasses du monde, affaiblies par mille luttes. On n'y trouvera pas une marche didactique, un exposé catéchistique, une série de démonstrations rigoureuses ; non, ce sont des cris entendus, des échos de souffrances innomées, des réponses brèves aux questions muettes,

des souvenirs, des espérances, et çà et là, peutêtre, une page vécue.

Cette œuvre n'ose se réclamer que d'un seul mérite : être sincère. Par elle, on a espéré faire un peu de bien. Oh ! faire du bien, faire du bien aune seule âme, que c'est doux, et quelle noble envie! Renouveler un courage abattu, soutenir dans l'aride sentier du devoir celui qui va défaillir, apaiser une torture, calmer un douloureux scrupule, étouffer un murmure, et changer en un cri de résignation et d'abandon un blasphème à peine ébauché : voilà sans doute autant d'ambitions qu'a eues l'auteur de ce livre.

Et qui sait?... peut-être briser une chaîne, rendre à une pauvre âme égarée le sentiment de sa valeur, la décider à un effort suprême, la jeter repentante dans les bras de son Dieu!

Aux justes, aux bons, à tous ceux qui poursuivent leur route vers l'Idéal à travers les chemins incertains et les ténèbres de ce monde, guidés seulement par la lumière de la foi, ces pages voudraient donner le sentiment profond, vivant, des biens éternels, faire

toucher du doigt la fermeté des promesses divines, et, soulevant un coin du voile devant les yeux de ceux qui cheminent tristement, leur inspirer courage, entrain, patience, pour aller jusqu'au bout, sûrs de Dieu, sûrs de son ciel, épris de son royaume, passionnés pour son avènement, les yeux tournés, avides, vers le point sombre où perceront bientôt les premières lueurs de l'éternelle aurore.

Vers l'Éternité ! que ce titre est bon ! qu'il dit de choses, et comme d'un seul mot il emporte l'âme ! N'est-ce pas là tout le sens de la vie, son orientation, son but? Nous n'avons point ici-bas de demeure permanente mais nous en recherchons une future (1).

Il est très difficile d'écrire sur le Ciel. Notre-Seigneur en a parlé brièvement. Saint Paul, qui l'a vu, se refuse à le décrire; l'Apocalypse est volontairement nuageux et purement symbolique; les saints, ravis en extase, n'ont rien dit; la théologie se borne à quelques déductions générales. Les rares auteurs qui ont écrit ex professo sur ce sujet ne s'y sont

(1) Heb. un, 14.

« PRÉFACÉ.

engagés à fond qu'à l'aide de conjectures et parfois aussi de quelques fantaisies. En un mot, rien n'a été moins dit que le Ciel.

Cependant rien n'a été plus pensé, rien n'a été plus deviné, rien n'a été plus senti, rieaa n'a été plus aimé.

Pour aucune conquête on n'a versé autant de sang, pour aucune entreprise on n'a fait ruisseler autant d'or ; aucune cause n'a allumé plus d'enthousiasmes, aucune passion n'a enflammé de plus pures et de plus virginales ardeurs.

Couronnes, palmes, blanches étoles, royaux vêtements de pourpre, tuniques immaculées, ambitionnées par les vierges et par les martyrs, chantées par les Pères, simarres aux bn> deries florentines que le suave Fra Angelico jette sur les épaules de ses frères du Ciel, écla* tantes auréoles, indicibles lumières dont le pinceau de Léonard de Vinci leur forme un nimbe, gloires mystérieuses dont les docteurs scolastiques décorent leur front : tout cela n'est qu'un mode d'expression; ce sont des ébauches de mots, des balbutiements; nous manquons de termes; les points d'analogie

font complètement défaut pour dire la céreste béatitude; et pourtant depuis bientôt deux mille ans, tout ce qu'il a existé de grands chrétiens ont vécu et sont morts pour cette idée et dans l'attente de cette bienheureuse espérance.

Et ils ne se sont point inquiétés, ils ne se sont point tourmentés ; ils ont marché de l'avant vers le but, certains que là étaient, non seulement la fin des maux, l'oubli des peines, la cessation de toute injustice, le relèvement des faibles, la délivrance des opprimés, et le triomphe des bons dans le règne du droit; mais encore la vraie vie, l'absolu bonheur, la vision subite, la possession enivrante et définitive du Bien suprême, de la Beauté incréée, de la Vérité simple qui est par ellemême, de qui on ne peut pas dire qu'elle était hier et qu'elle sera demain et qui subsiste éternellement.

Test donc bien cela, le Ciel : le Vrai, le Beau, le Bien ; le Vrai absolu, le Beau absolu, le Bien absolu. Voilà tout ce que le langage humain en peut dire d'assuré. C'est assez, sans doute, car cette peDsée a suffi à des

millions d'âmes qui ont tout sacrifié à l'Idéal : richesses, plaisirs, honneurs et la vie même du corps.

L'histoire de la conquête du Ciel serait un des plus merveilleux livres qu'on pût écrire, si les documents de cet ouvrage n'étaient restés soigneusement ensevelis au fond des consciences.

Comme la Vérité, le Beau et le Bien, pris absolument, c'est Dieu et Dieu seul, l'idée du Ciel tient donc tout entière dans la vue et la possession de Dieu. Tout le reste n'est que décors, figures, allégories ; suave poésie pour essayer de traduire quelque chose de ce qui estinaccessible à l'expression humaine; représentation nécessaire aux sens qui gardent toutes les entrées de notre âme, images passagères, fugitives, de beaucoup insuffisantes, et pourtant si belles !

On n'explique pas la vision béatifique, on n'en peut rien savoir. C'est un abîme de lumière et d'ivresse, sans dégoût, à cause de la variété infinie, et sans dissipation, à cause de l'unité absolue.

Les saints, cependant, muetspour dépeindre

leur état d'âme, et demeurant impuissants, même lorsqu'ils se nomment Augustin ou Thérèse, dans les élans les plus sublimes de leur style, pour exprimer ce qu'ils sentent, les saints ont plusieurs fois entrevu, goûté quelque chose de cette vie bienheureuse.

Un assez grand nombre d'âmes de choix ont été invitées çà et là par le Seigneur au banquetcaché des célestes avant-goûts; parfois l'extase les a saisis, leur visage semblait alors transfiguré et leur corps, rendu un instant fluide et diaphane, s'élevait, dit-on, de terre comme si, déjà spiritualisé avec l'âme un instant ravie, il s'essayait aux conditions futures de sa vie glorieuse.

Nous autres, nous ne voyons rien, nous ne savons que par de vagues ouï-dire. Mais la promesse de Dieu estlà, ferme, droite, simple : c'est mille fois suffisant. La promesse de Dieu est un phare qui éclaire notre vie. Que pourrions-nous attendre de plus sûr? Il nous a faits pour le bonheur, qu'importe comment il s'y prendra pour nous rendre heureux? Les moyens ne lui manquent pas et II n'éprouvera à cela aucune peine. Nous Lui faisons un cré-

U> PRÉFACS.

dit illimité de confiance; nous nous abandonnons à Lui; nous nous reposons sur Lui; nous attendons tout uniquement de Lui. Il est si boni si juste ! si sage! si puissant I Toute joie, tout bonheur, toute ivresse du cœur, de l'esprit, de l'être, tout vient de Lui. La création n'est qu'un pâle reflet de son génie. Le possédant un jour, comme il nous Ta promis, nous serons à la source de toute félicité, au foyer de toute lumière.

Cette espérance est le pivot de notre vie. Logiquement, nous faisons tout pour le Ciel. Pourquoi prions-nous ? pourquoi purifionsnous nos âmes ? pourquoi nous privons-nous de tant de choses ? Pourquoi livrons-nous tant de luttes ? Pourquoi nos repentirs, pourquoi nos pénitences? Vers quoi nos désirs, nos soupirs et nos larmes ? Où nous portent nos aspirations vers l'infini ?

Le Ciel ! le Ciel î le Ciel ! La vie bienheureuse, la vie éternelle, l'idéal dévoilé, la revanche de l'âme ! Dieu se faisant connaître à mon âme éperdue et se révélant pour jamais après s'être tenu si longtemps caché ! La fin d'un mauvais rêve et le long soupir de sou-

PRÉFACE. Il

agement en posant le pied sur le seuil de la patrie comme retrouvée !

N'est-ce pas cela? n'est-ce pas notre espérance? n'est-ce pas le but de notre vie chrétienne ? Et que prétendons-nous en suivant l'Évangile ?

En écrivant « Vers l Éternité», on a vouhs tout simplement rappeler ces vérités consolantes, inculquer fortement ces réalités grandioses. Si Ton a dit quelque chose du Ciel, c'est à l'école de l'Ecriture, des Saints, des hautes âmes, et selon leurs discrètes et rares communications.

Puissent ces humbles pages ne pas être inutiles à ceux qui les liront !

Décembre 1898,

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