‹ Vers la démocratie nouvelleChapitre 10 sur 13 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le nouveau socialisme.

I. L'idéal socialiste. — Ce qu'il exprime. — Les erreur» du vieux socialisme. — Le mysticisme.

II. Socialisme et réalités. — Nous ne connaissons pas la société future. — Vivant dans l'avenir et n'observant pas le présent, nous n'avons vu venir ni la guerre, ni la trahison du parti socialiste allemand. — La spéculation pure et la vie pratique.

III. Une illusion du vieux socialisme ; l'internationalisme ovvrier. — Les patries devaient disparaître, mais elle» se fortifient. — Les systèmes économiques sont nationaux. — La fusion des nations, rêve absurde. — L'ouvrier français contre l'ouvrier allemand.

IV. Le bon sens nécessaire dans une démocratie. — Dix millions d'hommes à la barre. — Défendons le droit, mais ne compromettons pas pour lui notre existence. — Un grand fait : la guerre économique des nations. — Va-t-il disparaître? Non, il s'accentue. — Ouvriers et

{)atrons également intéressés à défendre l'industrie qui es fait vivre. — Le socialisme conscient doit être avant tout national.

V. Transformation douloureuse à opérer. — Les habitudes. — Le but et les moyens. — L'organisation socialiste, les dévouements qvà la soutiennent. — Nécessité de la sauver pour la démocratie et pour le pays.

VI. Pas d'espoir pour le socialisme, s'il ne renonce pas à la lutte des classes. — L'intérêt national. — L'action ouvrière doit travailler pour le relèvement du pays. — Intérêt commun des patrons et des ouvriers.

Dégagé des aperças inutilement grandiloquents au moyen desquels on Tobscurcit souvent, le socialisme est un idéal qui se propose dans le présent d'améliorer les conditions d'existence des plus humbles et dans l'avenir de fonder une société plus humaine où la solidarité ferait place à la concurrence dans des conditions encore indéfinies aujourd'hui.

Le socialisme est une tendance qui s'afiirme avec une force singulière et dont le progrès se poursuit d'une manière irrésistible, le socialisme est la religion du peuple, il est le suprême espoir de rhumanité ou constitue son plus grand danger.

De deux choses Tune : ou le socialisme sera dirigé inteUigemment vers les voies possibles et petit à petit il se rapprochera de son idéal et réalisera les plus grandes choses^ ou il se déchaînera conune une force aveugle sans se plier aux lois naturelles et, en ce cas, il se brisera, en ébranlant peut-être toute la civilisation. Si le socialisme s*appuie sur la science, il peut sauver le monde ; s'il prend son soutien dans l'ignorance» il peut en amener la destruction.

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Il y â aussi un moyen terme ; nous le savons : le socialisme ne se réalisant pas et tournant à la parodie, le socialisme devenant la proie des fïat-^ teurs et des charlatans, le socialisme couvrant sous de grands mots une petit régime médiocre et inefficace, le socialisme arrêtant l'essor de la nation et condamnant cette dernière à traîner une vie pré- . caire en attendant l'accident, le faux socialisme enfin. C'est, croyons-nous, sous ces graves aspects que se présente le problème démocratique pour ceux qui réfléchissent.

Le mouvement socialiste est profond, en tant qu'il traduit le malaise des masses auxquelles la civilisation présente donne peu d'agrément. Une grande partie de notre population vit dans des conditions chétives et peu sûres, son présent est maigre et BOpa avenir est borné. En dehors de ces revendis cations matérielles, le peuple est animé d'une sourde révolte à l'égard d'un système de production qui l'emploie conameune machine, d'aucuns disent comme un esclave, 5ans faire une part à son intelligence et sans ménager sa dignité. Une contradiction eflPrayante se développe ainsi dans la société moderne : tandis que nos formes politiques évoluent vers la démocratisation, éveillant l'espoir en

un nivellement des conditions, nos formes économiques s'orientent au contraire vers la hiérarchie et par conséquent vers Tinégalité des situations.

Cette constatation éveille ehez les socialistes la conclusion simpliste que Tune des forces doit briser Tautre et que la leur ne peut manquer d*être wctorieuse dans ce conflit. C'est une étrange illusion. Les conditions dans lesquelles se présente le problème économique ne sont pas comprises par les militants de la classe ouvrière et le socialisme se débattra dans l'impuissance, aussi longtemps qu'il n'aura pas pris son parti de jeter par-dessus bord un certain nombre de fausses notions qui Tempêchent de discerner la route à suivre.

On a pris l'habitude de désigner le mode de production actuel sous le nom de capitalisme. Cette définition n'étant juste que d'une manière partielle; son adoption est une source d'erreurs. A cause d'elle nous sommes portés à rattacher tous les vices du système économique à la circonstance que les moyens de production appartiennent aux détenteurs des capitaux et dans de telles conditions, ces derniers ont bon dos.

Toute autre est cependant la vérité scientifique et les choses ne seraient pas modifiées, autant

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qu'on le croit, si FEtat se substituait aux capitalistes pour diriger les entreprises, en supposant qu'il soit capable de mener cette tâche à bien. D'abord, le caractère individuel des entreprises subsisterait : les mines, les usines, etc. ne changeraient pas de place, parce qu'elles sont établies aux endroits où se trouvent leurs bases naturelles ; les gisements houillers et métalliques présenteraient les mêmes particularités, leur exploitation soulèverait les mêmes problèmes et réclamerait la même ingéniosité; les manufactures seraient tributaires aussi des mêmes conditions locales et générales ; il en résulte que dans l'état actuel des moyens techniques, leur organisation ne serait pas non plus différente. Qu'y aurait-il de changé?

Les ouvriers n'obéiraient plus au capitaliste, mais au fonctionnaire. De toute manière^ il faudrait toujours se plier, se soumettre au règlement, re^ connaître une autorité comportant de nombreux degrés. Dans l'armée, nous comprenons la nécessité de tous les grades allant du sous-of&cier au généralissime, nous trouvons juste aussi qu'on donne la croix de guerre à ceux qui se distinguent et qui font mieux que leurs camarades. Ce principe d'un avancement gradué sur le mérite est de ri-

gueiir dans toute œuvre collective. Ayons donc le courage de reconnaître que Fégalité véritable des citoyens n'est ni possible ni désirable et que Tériger en dogme serait barrer la route au progrès. Au surplus, comment serait-il démocratique de ne pas encourager l'effort et de traiter tout le monde de a même manière, quels que soient les services rendus ?

Dans le socialisme d'avant la guerre, il y avait avant tout une erreur de méthode, une manière de penser qui n'était pas moderne et qui devait donner lieu à des mécomptes. En partant d'un point de vue sentimental ou philosophique, on se croyait à même de résoudre tous les problèmes de la vie pratique, on prétendait déduire d'un petit nombre de principes la solution des questions les plus diverses : politiques, économiques, militaires, fiscales, etc. Un bon socialisme n'avait pas à étudier les faits, parce qull savait de suite, en se référant à ses postulats, ce qu'il devait penser de chaque matière.

Ne vous récriez pas, ne dites pas que c'était l'état d'esprit des militants modestes^ c'était celui des plus éminents. Les faits comptaient si peu pour les socialistes qu'ils ont vécu pendant cinquante ans

sur les théories marxistes sans chercher à les compléter, à les reviser ou du moins à s'assurer que la suite des événements en apportait la confirmation. Les doctrines étaient au-dessus de tout examen et l'on n'admettait pas que la critique pût les modifier. On était au fond sous l'empire d'une pensée mystique, on croyait que le socialisme se réalisait tout seul, que des forces invisibles le poussaient, que le tout était d'arriver au pouvoir, qu'ensxdte on s'y débrouillerait. Qu'y aurait-on fait ?

On ne peut rien fonder sur le rêve. Que sont les idées démocratiques? Une conception de notre esprit, qui repose sur des sentiments moraux, un but très noble et très prenant que nous concevons et qu'il nous est malaisé d'atteindre, parce que loin de l'aider, la nature lui fait obstacle.

C'est à force de biaiser et de ruser avec les lois du monde, en les tournant habilement^ en nous servant de celles qui sont utiles à nos fins et en éludant les autres que nous pouvons arriver petit à petit à réaliser les idées démocratiques. Nous avons des chances d'y réussir à la longue, parce que l'es-

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prit finira yraisemblablement par remporter sur la matière, mais il serait vain d'escompter une victoire qui ne serait pas le résultat d'une lutte opiniâtre où nous aurions déployé sans compter les ressources de notre intelligence et de notre volonté.

Dans cette guerre aussi nous devrons épier nos ennemis, les attaquer à bon escient quand leurs positions sont défavorables et ne pas les entreprendre au contraire sur les terrains où nous les jugeons bien protégés — inutile d'aller au désastre, n'est-ce pas? Dans cette guerre aussi nous aurons à changer nos tactiques, améliorer nos armements et développer notre puissance, sans nous lasser et sans nous décourager, jusqu'au jour où il nous sera donné de dominer nos adversaires et de percer leurs lignes.

Dans cette guerre enfin il arrivera que le résul* tat atteint, nous s^^ons étonnés de découvrir que nous ne sommes plus les mêmes, que notre caractère s'est trempé, que nos idées se sont modifiées, que nous avons acquis de l'expérience, si bien qu'il nous apparaîtra aussi que si la victoire ne nous avait pas coûté d'efForts, elle eût été sans intérêt pour BOUS, parce que nous n'aurions pas su en profiter.

Quel enseignement que la guerre actuelle ! Nous

voyons le monde tel qu'il est, aveugle et sans sensibilité, comme le volant de la machine qui broie le pauvre ouvrier. Démocratie, justice, bon droit, est-ce que cela pèse une once dans la lutte qui se poiu'suit? La nature est indifférente à nos idées, elle n'a pour elles ni sympathie ni répulsion^ elle poursuit sa marché inexorablement en avant, donnant la victoire au plus habile et au plus fort, sans se soucier de sa moralité.

A côté de ridéalisme éclairé que nous tenons à conserver, parce qu'il est l'honneur de notre race, il y en a un d'un caractère vieillot auquel nous devons faire la chasse, parce qu'il induit le peuple en erreur et l'empêche de s'orienter vers les voies raisonnables qu'il a tant d'intérêt à suivre.

Rien de plus néfaste que la croyance d'après laquelle des idées doivent se réaliser inévitablement, parce qu'elles sont justes et généreuses. Partant de cette foi naïve, on tient pour certain que l'on connaît la mentalité et les formes sociales qui?

pueront dans trente ou dans cinquante ans dlci.

usposant de cette connaissance, on se croit à i^ême de solutionner les questions actuelles et de déterminer ce qu'on doit faire aujourd'hui. N'est-ce pas absurde !

Il est piquant d'observer que des penseurs qui prétendaient connaître l'avenir éloigné n'ont pas pressenti les faits énormes qui se préparaient dans un délai très proche^ ni la terrible guerre qui s'annonçait si visiblement, ni l'imminente trahison du parti socialiste allemand, pas plus qu'ils n'ont constaté la décadence économique et politique dans laquelle notre pays était engagé si gravement qu'il ne pouvait plus attendre son salut que d'im cataclysme. Et d'où venait leur aveuglement, si ce n'était de la tendance de leur esprit à vivre dans un monde embelli qui n'existait pas encore, mais qui lui paraissait si certain que les laideurs du temps présent étaient pour eux provisoires et que, ne voulant ni s'y attacher ni les considérer^ ils aimaient mieux ne pas les voir!

Ce mauvais idéalisme est au surplus moins ouvrier que bourgeois; il a été introduit dans les cerveaux des travailleurs par des professeurs ou des esprits nourris dans la philosophie universitaire, qui sont professionnellement des fonctionnaires et n'ont jamais eu de contact avec les difficultés de l'existence active. Quelle que soit leur intelligence ou l'honnêteté de leurs intentions, ces hommes ont souvent une impuissance particulière

à comprendre des problèmes de la vie coiirante qui relèvent moins de la science que du vulgaire sens commun : avec une inconscience qui fait peur, ils s'emploient à transformer en principes d'action des théories qui n'intéressent que la spéculation pure, dans la mesure où elles ne sont pas de simples jeux de l'esprit.

Cette tendance à mêler une philosophie douteuse appartenant à la catégorie des vérités non contrôlées, à des décisions pratiques intéressant la vie de tous les jours qui devraient s'inspirer avant tout des réalités du moment, n'a pas joué un rôle médiocre dans nos malheurs. On en meurt encorç en ce moment. Nous sommes convaincus que les ouvriers laissés à eux-mêmes auraient souvent un plus juste sentiment des réalités que les savants qui se font leurs conseillers; nous croyons aussi qu'ils ont assez des mots et des grandes phrases et qulls aspirent à des manières de voir plus sincères, plus modernes et plus scienti'fiques.

L'ancien point de vue socialiste poursuivait la vaine entreprise de réaliser un idéal théoriquement

conçu dans un milieu qu'il ne s'était pas donné la peine de connaître. Nous devons procéder différemment, non pas renoncer à nos idées, les garder au contraire, mais être avant tout attentifs aux faits de notre époque et comprendre leur direction.

Quand nous faisons la guerre, s'il arrive que les choses ne marchent pas à notre gré, est-ce qull nous plaît de Tignorer et de nous faire des illusions? Un clair instinct nous dit qu'on ne peut agir à propos^ si Ton ne voit pas la réalité comme elle est.

Il en est ainsi des questions sociales : nous sommes tenus de savoir comment elles se posent, pour intervenir utilement dans leur domaine ; nous devons avoir conscience des nécessités qui nous entourent pour être à même de constater que certaines directions qui flattent chez nous des idées préconçues sont dangereuses à suivre ou ne mènent à rien et que d'autres orientations qui n'avaient pas retenu notre attention sont celles qui sont le moins parsemées d^obstacles et peuvent nous con* duire le plus vite au but.

Ce n'est pas en contemplant un idéal imaginaire, mais en nous inspirant des réalités matérielles, c'est-àr-dire en suivant la méthode de la science que nous ferons progresser le socialisme.

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Une des illusions les plus grosses de conséquences de l'ancien état d'esprit socialiste était la conception de l'internationalisme ouvrier. Beaucoup des nôtres T'entendaient de telle manière qu'il était certain à leurs yeux que nous marchions vers une société nouvelle où les travailleurs de tous les pays devaient communier daûs une fraternité universelle ; d'après eux, les frontières devaient être supprimées, les nations disparaître : devançant leur époque, certains esprits hardis croyaient vivre en ce moment paradisiaque, et déjà le mot de patrie n'avait plus pour eux qu'un sens historique. Aberration véritable : pendant qu'ils se nourrissaient, en effet, de ces chimères^ loin d'évoluer dans leur sens, les faits s'orientaient dans une direction inverse à leur douce folie.

Si nous avions observé la réalité sans être influencés par des théories, nous aurions vu que l'idée de patrie n'allait pas en s'afEaiblissant, mais prenait au contraire plus de consistance dans le monde. Cette constatation est un peu déroutante à première vue, elle marché ou parait marcher contre certaines aspirations qui font désirer à tous les hommes éclairés non pas la fusion des peuples, mais leur rapprochement, une pénétration intime

des uns avec les autres qu'on imagine volontiers devoir correspondre à ce qu'on pourrait appeler un abaissement du sentiment national en général. Nous verrons cependant plus tard que cette contradiction n'existe pas.

Si maintenant on veut savoir pour quelle raison ridée de nation tend à se fortifier avec le temps et non s'attéauer — sans considérer ici le réveil de sentiments auxquels donne lien la guerre actuelle, — on la trouvera dans l'évolution du système économique lui-même.

Il est impossible, en effet, de ne pas voir que ce dernier présente un caractère de plus en plus national, à mesure qu'il s'oppose plus nettement à ses concurrents sur le marché mondial et qu'U devient un organisme plus compact, plus serré, dont les parties sont plus solidaires, trait dans lequel s^exprime son progrès. Les di£Férentes branches de Tactivité du pays, agriculture, industrie, commerce, se sont développées en eiSet dans un certain rapport les unes avec les autres pour assurer Texistence d'un peuple déterminé ; elles sont en relations avec ses besoins, ses goûts, ses mceurs; elles correspondent à ses conditions locales, elles ont grandi et pris leurs aspects spéciaux sousTinfluenee de soa

état politique, de sa législation, de ses traités de commerce, etc. Par essence, le système économique est donc national et la marche des choses veut qu'il le soit de plus en plus.

En observant de près la réalité, on ne peut pas admettre ou regarder comme possible — à moins d'envisager un avenir si distant qu*il n'intéresse plus personne — une fusion des systèmes économiques nationaux s'agglomérant et se pénétrant de manière à former un système unique, solution que caressait Tlnternationale d'avant la guerre, ou qui inspirait du moins implicitement son activité.

Une telle hypothèse impliquerait un remaniement des branches de production des différents pays, qui se heurte à une telle impossibilité matérielle qu'il est enfantin de la considérer sérieusement. Par ce déplacement des industries — dans ce système rationnel chaque région ne devrait-elle pas produire ce qu'elle est la plus apte à fabriquer? — Anglais, Français, Allemands, etc., déracinés, iraient les uns chez les autres exercer leur métier. A ce moment, il est vrai, il n'y aurait plus de langue nationale, ni de race, ni d'instincts^ ni de traditions. Alors on a le temps d'y songer!

Pour n'avoir pas été formulées avec pnécision.

ces absurdités n'en étaient pas moins à la base de l'action que menait llnternationale ouvrière avant la guerre. On ne peut les répudier, sans reconnaître que le système économique moderne est par essence national ; mais s'il est tel, lV>uvrier français n'a pas le même intérêt que l'ouvrier allemand, puisqu'il tire son salaire d une industrie concurrente, et s'il en est ainsi, quelle lacune dans le point de vue socialiste qui ne reconnaissait pas cette vérité!

Si le socialisme ne s'appuie pas sur les réalités, s'il est seulement uh idéal qui vise à changer le monde en transformant les cœurs et les esprits, son échec est certain. Avant lui, le christianisme a voulu fonder sur la terre l'amour universel et n'v a pas réussi : faute de mieux, finalement, il s'est contenté de fabriquer des prêtres comme nous des députés.

Les idées sont des forces seulement quand elles sont vraies : quand elles sont fausses, alors même qu'elles se répandent, elles ne peuvent se traduire en actes et jouent le rôle d'une entrave ou d'un

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obstacle au progrès^ aussi longtemps qu'elles n'ont pas été expulsées.

Pour bâtir une maison on n'utilise pas la première couche de terre, on la traverse et l'on creuse le sol assez profondément pour arriver aux formations serrées que la nature a mis des siècles à constituer et qui sont seules assez sûres pour supporter l'édi&ee. Il y a chez Thomme aussi des instincts superposés qui représentent Texpérience accumulée des innombrables générations qui ont vécu avant lui^ ce sont les parties les plus stables de son être, elles constituent son caractère. Au-dessus d'elles flotte le mince dépôt des idées^ c'est une matière mouvante : comme la couche de sable, le vent l'amasse ou la disperse, à la longue elle se tasse d'une manière qu'il était difficile de prévoir; aussi n'est-ce pas sur elle qu^on peut fonder quelque chose.

Dans une monarchie^ il est indifférent que le peuple ait des idées fausses, c6 n'est pas lui qui gouverne; dans une démocratie, si le peuple a l'esprit rempli d'une canception irréelle, c'est la raine. Qiez nous dix millions d'hommes sont à la barre, ils n'ont pas le droit d'avoir un esprit romantique, ils sont tenus de posséder du bon sens, de

la pondération, ils ne doivent pas s'abandonner à des illusions et leur devoir est de considérer les choses comme elles sont. C'est aussi Fobligation de tous ceux qui comprennent d'agir sur Fopinion pour la ramener à des vues sensées, quoique ce soit un rôle ingrat de remonter des courants.

Nous ne pouvons rien dire des idées qui régnent en ce moment, nous ne les connaissons pas, le nouveau peuple est un sphinx. Quelles paroles sortiront de sa bouche? C'est le secret de demain. Une chose certaine est que nous étions avant la guerre sous l'influence d'un mysticisme si puissant que nous ne distinguions plus les réalités. Nous raillons avec raison les Allemands qui se croient prédestinés à répandre dans le monde entier la forme de « kultur » dont ils sont les représentants et qu'ils jugent supérieure à toute autre ; il faut bien dire cependant que nous ne sommes pas plus raisonnables en pensant que notre pays a la mission de faire pénétrer dans l'univers un certain idéal de justice sociale horriblement naïf, irréalisable sous la forme simpliste qu'il prend dans notre esprit, compris du reste religieusement, puis qu'on ne peut le discuter chez nous sans être soupçonné de pactiser avec le diable, de même

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qu'il est illicite en d'autres milieux de critiquer la Bible.

Dans la vie ordinaire, quand un homme bon, sentimental, passe son existence à jouer le rôle d'un apôtre ou d'un propagandiste désintéressé, ses intérêts matériels en souffrent, il se ruine et met sa famille sur la paille, les choses se passent du moins ainsi la plupart du temps. Cet homme peut avoir cependant de grandes satisfactions et son sacrifice individuel a sa justification^ puisque la société profite du dévouement des êtres d'élite. Pouvons-nous souhaiter toutefois que notre pays se conduise de cette manière, devons-nous désirer qu'il compromette ses intérêts et se résigne à s'appauvrir ou à diminuer en puissance pour être dans le monde le chevalier du Droit? N'est-il pas raisonnable de penser que tout en restant fidèles aux traditions qui nous sont chères, nous avons Tobligation d'agir à la manière des gens de bien qui s'efforcent de concilier tous leurs devoirs sans en oublier aucun?

Il existe une réalité de grande dimension à laquelle le socialisme n'a jamais fait sa part, quoiqu'elle s'impose comme une vérité fondamentale,

on pourrait dire comme une vérité dernière ^

puisqu'elle est la base du progrès moderne et que c'est par elle que s'écrit ITiistoire, c'est l'état de guerre économique existant entre les nations.

Peut-on concevoir la disparition de ce fait de premier ordre? Nullement. On ne peut même pas rimaginer. Aucun grand pays ne se suffit à luimême, il importe et il e:xporte des quantités telles de marchandises que son existence est de plus en plus liée au maxx^hé mondial. Sur ce marché tous les pays sont concurrents et gagnent ou perdent, selon qu'ils produisent ou non à meilleur compte. Le pays qui l'emporte progresse au détriment des autres et gagne sur eux en richesse, en population et en puissance politique. Inversement, le pays qui ne tient pas son rang sur le marché mondial, recule aux mêmes points de vue, nous en savons quelque chose.

Ce grand fait ne s'atténuera pas après la guerre, au contraire, il est appelé à dominer la prochaine histoire du monde, et nous devons pas seulement l'admettre en nous y résignant^ mais l'accepter avec toutes ses conséquences.

L'une d'elles est la suivante : le sort des ouvriers est lié à l'industrie qui les emploie. Le 7 avril dernier, le député socialiste allemand Scheidemann

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disait dans le Vorwaerts qu'une défaite de l'Allemagne aurait des suites terribles pour son industrie nationale, qu'il en résulterait la misère pour les ouvriers allemands, que, par suite, ceux-ci devaient souhaiter la victoire de leur pays. C'est un fait évident. Si la guerre le rend particulièrement visible à nos yeux, il convient d'observer qu'il se manifeste aussi bien dans les temps normaux pendant la paix. Ce que gagnent les ouvriers d'un pays, toutes les fois qu'il s'agit d'industries en concurrence sur le marché mondial^ les ouvriers d'autres pays le perdent.

Autre conséquence : les ouvriers et les patrons d'ime même industrie sont solidaires, ils ont le même intérêt à la défendre contre ses rivaux étrangers. Troisième conclusion plus générale : les ouvriers et les patrons d'un même pays forment un bloc, car il n'est pas possible que le pays périclite ou progresse sans que tous deux en souffrent ou en profitent. C'est pour ces raisons que non seulement en France et en Allemagne, mais en Angleterre» en Italie, en Russie, en Belgique, etc., le socialisme doit prendre un caractère énergiquement national.

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Si la lutte de classes est une erreur, si la politique a £ait faillite et si Tunion de tous les citoyens s'impose, que reste- t-il du socialisme? diront, certains^ car on voit cette chose curieuse chez tous les hommes qu'après avoir adopté des moyens pour atteindre im but, ils oublient ensuite le but pour s'attacher aux moyens. Cette illusion se produit chez eux, quand ils ont exercé la même activité pendant un temps assez long, pour qu'elle soit devenue une habitude et par suite une paresse ou un plaisir auxquels ils ne peuvent plus renoncer.

Quand un philosophe a raisonné pendant des années pour dégager des vérités, celles-ci finissent par l'intéresser beaucoup moins, sans qu'il se l'avoue, que le besoin d'exercer ses facultés ou de disserter. Dieu tout court n'attire pas le croyant autant que les rites, les sacrements et les autxes pratiques de la religion qu'il observe depuis son enfance. Le juge Dandin ne peut se faire à l'idée de passer ses jours sans condamner personne; retiré du métier, il satisfait sa marotte en tranchant d'imaginaires procès. Nous connaissons un jeune

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chirurgien qui se morfond quand il n'a pas été pendant deux jours à rhôpUal. Que ferait-il^ s'il n'avait plus de jambes à coiq)er? Que feront Içs socialistes, s'ils ne peuvent plus cogner sur les bourgeois? Vaudra-t-il pour eux la peine de vivre?

En dehors des difficultés qu'ils vont éprouver à rompre avec des habitudes enracinées et des manières de voir routinières, les socialistes ont à résoudre un problème douloureux qui ne se pose pas du reste seulement pour eux, mais aussi pour beaucoup d^autres institutions de notre pays, qui sont inaptes à jouer le nouveau rôle qui leur est assigné, à moins de s^amputer cruellement. Songez à la situation des grands établissements financiers, qui se sont enrichis en exportant notre argent à l'étranger, après s'être persuadés qu'un pays se développe en ne travaillant pas — de quoi ne peut-on se convaincre, en vérité quand on y a intérêt? — La plus grosse difficulté pour ces banquiers n'est pas de changer d'opinion, mais de refondre entièrement leur organisation qui ne rép<md pas aux besoins actuels. Pour s'occuper d'industrie, ils n'ont ni le personnel ni l'agencement qui convient : en même temps qu'ils ont à

trouver les conseillers techniques dont ils sont ' dépourvus, ils doivent envisager la suppression de la multitude des petites boutiques appelées par eux pompeusement succursales qu^ils avaient semées sur notre territoire dans le but de glisser des papiers étrangers dans les portefeuilles les plus modestes, pour leur substituer ces grandes banques régionales que réclament nos centres industriels. Pour eux aussi l'alternative est de remplir leur fonction nationale ou de disparaître.

Pour les socialistes, il se pose de même la question de savoir si leur organisation peut subsister, dans quelle mesure il est possible de la conserver, quels changements elle doit subir pour faire face à la nouvelle orientation qui leur est imposée par les événements. Pour les socialistes^ la question la plus importante de toutes est la suivante : le parti socialiste peut-il avoir une doctrine, un programme. Tin but qui le différencie des autres partis? En s'appuyantsur les réalités, est-il à même de se constituer une plate-forme originale?

Nous comprenons cette préoccupation, nous avons connaissance des trésors de dévouement qui ont été dépensés par d'innombrables militants

désintéressés pour grouper les travailleurs dans un parti distinct. Que ce parti n'ait pas toujours été dirigé dans des vues droites, c'est une chose assurément malheureuse, mais sa constitution n'en est pas moins un effort admirable, un résultat des plus méritants.

Au surplus, si Ton réfléchit aux difficultés que rencontrent chez nous les œuvres d'association et si Ton songe à ce mauvais individualisme qui nous pénètre jusqu'à la moelle, on reconnaîtra l'importance du patient labeur accompli par le parti socialiste. N'a-t-il pas devancé les autres dans la voie de l'organisation, n'en est-il pas chez nous l'initiateur? Et s'il est vrai qu^il exerce dans le pays une influence supérieure à sa valeur numérique, ne le doit-il pas à sa discipline et à son unité?

Qui ne rend justice, en outre, au désintéressement de ses membres? Ce n'est pas dans les rangs des humbles citoyens socialistes que se trouvent les solliciteurs et les profiteurs qui sont la plaie du régime actuel, ce ne sont pas les électeurs socialistes qui demandent des décorations, des places et des bureaux de tabac.

Quelle tristesse, hélas ! que la foroe magnifique

dn parti socialiste ait été dirigée snr des voies fausses et se soit gaspillée dans des agitations nuisibles en s*appuyant sur des doctrines erronées qui ont compromis sa cause an lieu de la servir! Que d'efforts perdus ! Que de dévouements dépensés sans raison ! Que de passions déchaînées inutilement! Quelle déperdition lamentable de sentiments nobles et de bonnes rolontés !

Cependant l'organisation socialiste se dresse encore devant nous comme une splendide usine^ installée merveilleusement, qui donne de pauvres résultats, parce qu'elle travaille avec de mauvaises méthodes, qui est perdue, si elle persévère dans ses mauvais principes, mais qui est sauvée si elle y renonce. Oh! camarades, écoutez-nous.

Aucune amélioration matérielle ne pouvant être envisagée sans l'extension de notre agriculture, <[e notre commerce et de notre industrie, une telle extension étant, d'autre part, impossible à réaliser sans l'existence de bons rapports entre les patrons •et les ouvriers, il en résulte que la collaboration <les classes est une nécessité.

En présence de cette situation que peuyent faire les socialistes? Ils ont le choix entre trois attitudes. Examinons les.

La première consiste à ignorer les réalités et à reprendre impassiblement la politique d'autrefois en s'inspirant du mot fameux : « La séance continue. )> Il est facile de montrer que si le parti socialiste adoptait cette ligne de conduite, il n'aurait pas un atout dans son jeu et marcherait vers sa perdition aussi bien dans Thypothèse du succès que dans celle de l'échec.

S'il échouait après s'être mis en travers du sentiment national, il perdrait tout prestige et tomberait à l'état d'une petite secte sans influence, mais s'il réussissait, ce serait pis encore pour lui, puisque l'arrêt de la production qui résulterait de son succès jetterait le peuple entier dans la misère. Le plus grand malheur pour le parti socialiste serait d'arriver au pouvoir : comme il n'a ni les hommes, ni les connaissances, ni Texpérience, qui sont nécessaires pour l'exercer, comme les conditions matérielles font défaut pour une administration socialiste^ comme l'insuffisance de notre éducation populaire ne la permet pas non plus, il est impossible au parti socialiste de gouverner sans

faire faillite et sans entraîner la nation dans l'abîme. Empressons-nous cependant de déclarer que les socialistes sérieux commencent à se pénétrer de ces vérités.

Plus probable et plus à redouter est une seconde attitude. On peut la définir ainsi : faire une cote mal taillée, continuer à affirmer de grands principes auxquels on ne croit plus^ mais se prêter dans la pratique à une certaine évolution contraire, de manière à concilier toutes les tendances. Si le parti socialiste s'engageait dans cette voie, il cesserait d'être un éclaireur pour devenir un suiveur; les événements le dépassant toujours, il jouerait un rôle effacé. D'autre part, son action incolore ne répondrait pas à une situation exigeant les transformations les plus hardies.

Nos amis doivent se persuader qu'ils ne peuvent sauver leur organisation que s'ils sont les premiers à affirmer les formules dont le pays a besoin. Ces idées sont les leurs, puisqu'elles sont les plus favorables aux aspirations des travailleurs et des pauvres gens. Nous demandons aux socialistes de réfléchir à la grandeur de la mission qulls assumeront en s'en constituant les champions.

LE NOUYJSAU SOaALISME 227

Qu une partie de leur doctrine s'écroide, celle qui a trait aux moyens, à la tactique à suivre, peuvent-ils s'en étonner? Les plus grands événements de rhistoire se passent en ce moment, il va sortir d'eux des transformations, des boulev^sements si profonds que la plupart de nos idées^ seront à reviser, les circonstances de temps et de milieux ayant complètement changé. Beaucoup survivront en s'amendant, mais malheur à celles^ qui seraient trop vieilles pour s'adapter aux temps^ nouveaux !

Si la lutte de classes, ou l'antagonisme économique du patron et de l'ouvrier est un fait, il n'en résulte pas que nous devions l'aggraver. En voici la preuve : la lutte des nations est aussi un fait et nous sonunes d^avis cependant qu'il faut l'atténuer. A parler franch^nent, il est choquant d'être pacifiste au dehors et heUiqueux chez soi, de vouloir la paix à l'extérieur et la guerre à Tintérieur, d'épargner l'Allemand et de décimer le bourgeois. Nous cherchons un moyen de régler automatiquement les conflits qui surgissent entre les nations, avouons qu'il serait étrange de poursuivre un but de cette nature et de ne pas avoir aussi la préoccupation de trouver un mécanisme

pour solutionner les litiges qui divisent nos concitoyens.

En renonçant à la lutte de classes ou plutôt en l'interprétant autrement qu'ils ne l'ont fait jusqu'ici, car c'est de cela qu'il s'agit, les socialistes abjureraient un point de leur doctrine, mais ils seraient fidèles à son esprit.

L'expérience est le seul critérium des sciences sociales : si les faits établissent que la lutte de classes aboutit à ruiner un pays et les travailleurs qui l'habitent, il n'y a pas de théorie qui oblige à la conserver.

Le véritable point de vue socialiste consiste à désirer le développement du capitalisme, puisqu'il s'identifie dans nos sociétés avec le progrès industriel et commercial. L'action ouvrière ne peut prendre conscience d'elle*même ni se perfectionner, ni se moderniser dans un pays ou prédominent la petite et la moyenne entreprise^ comme c'est le cas chez nous. A la grande industrie correspond la grande organisation ouvrière, à la grande usine le grand syndicat. Quand les fabriques sont cartellisées, comme en Allemagne, l'action ouvrière s'adapte à la concentration patronale, elle s'élargit et prend la même amplitude.

Ce régime est favorable aux travailleurs; on pourrait en donner la preuve en montrant que le mouvement des cartels et des trusts a toujours été bien vu des ouvriers allemands et américains, que ceux-ci sont bienveillants à son égard et en parlent sympathiquement. Plus Tindustrie est grande^ plus elle est stable et moinsTouvrierade chômage; plus rindustrie est organisée, plus elle défend ses prix et plus les salaires sont réguliers; plus Tindustrie est vaste, plus ses produits sont identiques et plus les salaires sont uniSés. Quand les patrons et les ouvriers sont groupés en de puissantes corporations, il leur est plus facile de s'entendre entre eux que dans un régime de petite production où ils sont disséminés et travaillent dans des conditions qui diffèrent d*une usine à l'autre .

Un point de vue socialiste un peu large est celui qui consiste à admettre que le développement de la production est la chose qui importe et que toute politique est mauvaise pour Touvrier, si elle arrête Tessor industriel. Contrairement au préjugé courant, l'ouvrier doit désirer aussi que son patron gagne de Targent. Si ses affaires réussissent, il agrandira son entreprise ou en créera une autre et la main-d'œuvre sera plus demandée et renché-

rira d'une manière générale. Inversement, si son profit est mesquin, il n'osera pas développer son usine, mais sera plutôt tenté de la réduire, circonstance moins favorable,, on le comprend, pour les salaires. Telle est la réalité.

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