CHAPITRE VII
La représentation économique.
I. La démocxatie peut se perfectionner comme toutes les institutions. — Critique de notre manière de comprendre le suffrage universel. — Le député d'une circonscription représentant des intérêts les plus, divers. — Comment on trompe tout le monde. — lia fragilité des » idées » politiques. — On travaille Topinion.
IL Comment notre système porte au pouvoir les hommes les plus roublards et les moins méritants. — Individus isolés peu conscients de leurs intérêts généraux. — Les électeurs les plus différents mis ensemSle. — La confusion qui en résulte. — Le remède : faire voter par profession, — Représentation des intérêts distincts par des gens du milieu»
III. La médiocrité des parlementaires. — Elle résulte du système. — Peu de gens éminents au Parlement. — L instruction livresque. Des hommes pris dans le milieu de la production jugeraient plus sainement. — La repré-. sentation des intérêts en rapport avec le mouvement d'association qui gagne du terrain partout.
IV. L'ancien vocabulaire politique ne répond plus à la situation nouvelle. — Une autre manière de concevoir le gouvernement. — Au sommet de TEtat la compétence, la stabilité, la responsabilité, Fautorité. — Xa démocratie nouvelle.
Constatant les abus qui se sont glissés dans le fonctionnement de notre régime populaire, les
partisans du retour en arrière en concluent victorieusement que le principe démocratique est incapable de constituer un gouvernement efficace; s'appujant sur des constatations qui ne sont que trop certaines, ils les exploitent habilement pour impressionner l'opinion en faveur de leurs desseins. Nous sommes d'avis que ces tentatives n'auraient rien d'inquiétant, si nos partis élevaient leur intelligence à la hauteur de la situation et s'ils ne tombaient pas dans l'erreur qui perdit autrefois les détenteurs de certains privilèges,, quand ils refusèrent d'obéir à la pression des événements et de lui faire en temps voulu les nécessaires concessions. Leur devoir comme leur intérêt leur conseille de ne pas identifier le régime démocratique avec des imperfections qui ne sont pas de son essence et qu^il est possible de corriger, leur devoir comme leur intérêt leur ordonne de ne pas laisser à leurs adversaires le mérite de découvrir ou de dénoncer les lacunes qui peuvent exister dans notre système de gouvernement; ajoutons aussi que leur devoir comme leur intérêt leur commande de donner à tous les citoyens l'impression qu'ils ont pleinement conscience des changements profonds qui doivent être introduits dans la
démocratie, pour qu'elle réponde à Tidéal que nos ancêtres ont porté si haut autrefois.
Toutes les institutions humaines passent par des états intermédiaires avant d'arriver à une certaine perfection. Même les régîmes apparemment immuables comme la monarchie s^adaptent aur temps nouveaux ou disparaissent, s'ils ne le font pas. Il n'y a pas de combinaison humaine qui ne se transforme ou se perfectionne. Au début, c'est une invention grossière dont on ne connaît pas les insuffisances et les défauts. En cours de route, ces imperfections apparaissent, en général on n'y remédie pas de suite, parce que les hommes sont conservateurs, mais il vient un moment où le mal est si grand qu'on ne peut plus éviter d'intervenir. Cédant à la contrainte — l'histoire n'a pas toujours la main douce — on retouche l'appareil, on l'améliore, on le remet au point et l'on est alors de nouveau tranquille pour un certain temps, mais pas pour toujours, car le progrès ne s'arrête pas.
Cette loi de transformation gouverne toutes les institutions ; les adversaires du régime actuel soutiennent qu'elle ne s'applique pas à la démocratie et que celle-ci n*est pas perfectible; sincèrement, on ne voit pas pourquoi. S'ils veulent dire seule-
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ment que les démocrates sont trop obtus pour améliorer leur système en profitant des données de Texpérience, il nous appartient de leur montrer qu'ils se trompent.
Il ne suffit pas de reconnaître à chaque citoyen le droit de déposer un morceau de papier dans une boite une fois tous les quatre ans pour décréter le bonheur universel. Si la recette était aussi simple, il y a longtemps que le monde entier laurait adoptée. Le droit de chacun à voter n'est contesté par personne, mais il y a lieu de regarder si son exercice donne les résultats qu'on en attend; s'il ne les donne pas, il y a lieu de se demander pour quelles raisons ; si la machine fonctionne mal, il y a lieu d'en chercher la cause afin de prendre les mesures qui sont nécessaires pour qu'elle aille mieux.
Le système ne marche pas admirablement, tout le monde le sait ; on peut même dire que tous les partis le proclament. N*étaient-ils pas d'accord avant la guerre pour le modifier? Seulement les uns voulaient le changer d'une manière, les autres d'une autre, et, tous, s'entendaient, au fond, pour laisser subsister en lui l'abus dont ils profitaient. Aussi ces tentatives de réforme n'ont-elles pas
abouti; mais ce n'est pas de cela qu'on peut s'étonner, et l'on n'en parle ici que pour rappeler qu'elles consacrent l'existence du mal dont nous souffrons.
Notre manière de comprendre le suffrage universel est une insulte au bon sens. Nous invitons 20.000 citoyens habitant uixe certaine zone de terrain à désigner une personne pour représenter leurs intérêts et les conceptions qu'elles peuvent avoir sur toutes les questions politiques, économiques et sociales. Il est facile de comprendre que cette consultation doit aboutir à la nomination d'une personne qui ne représente rien du tout.
D'abord elle ne représente pas les intérêts de ses électeurs, puisque ces derniers exercent les professions les plus diverses et souvent les plus antagonistes et sont patrons et ouvriers, producteurs et consommateurs, propriétaires et locataires, gros négociants et boutiquiers, etc. Tous ces intérêts se neutralisent et s'annulent. Il n'y a aucun moyen de les défendre en même temps, protéger l'un est nuire à Tautre ; le plus honnête pour le député qui en a la charge est de s'abstenir, c'est ce qu'il fait le plus souvent. S'il estime que certains intérêts sont prédominants parmi ses commettants, il optera pour ceux-là, mais alors les autres seront
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sacrifiés et privés de protection. Dans les circonscriptions bigarrées, qui sont les pins nombreuses, l'art du député consiste à insérer dans sa profession de foi des mots à double entente, pouvant faire croire aux intérêts les plus opposés qu'ils sont Tobjet de la sollicitude particulière du candidat.
Dans les conditions où s'opère la consultation électorale, le député ne représente pas non plus les opinions, parce que si Ton isole les intérêts des idées, celles-ci, restées seules et livrées à elles-mêmes, deviennent quelque chose de très instable. Même chez les gens instruits, ce qu'on appelle les idées pures constituent ime matière pas mal élastique. Nous sommes bien obligé de constater que des courants dldées peuvent s'établir, prendre une grande extension et disparaître ensuite en l'espace de quelques années, voire de quelques mois. Nous ne pouvons pas ignorer non plus que l'opinion « se travaille, » et qu'il j a des moyens assez efiScaces de Hnfiuencer et de la diriger, au moins pendant un certain temps.
Si nous refusions de tenir compte de ces faits et si nous étions assez hypocrites pour raisonner comme s'ils n'existaient pas ou pour soutenir que la réforme de notre système électoral doit être
exécutée sur des bases abstraites, en partant de ridée que nous sommes tous également intelligents et ininfluençables, et que la science n'a jamais fait aucune observation sur la psychologie des foules, alors les réactionnaires auraient raison de dire que nous devons désespérer de la démocratie; mais tel n'est pas le cas.
Nous avons tous l'ambition de faire une réforme honnête en nous inspirant de Texpérience, et nous devons nous dire que la plupart des citoyens possédant du bon sens et une compétence particulière dans la sphère qui leur est propre, il est vraisemblable que nous tirerions d'eux des réponses plus intelligentes, si nous savions aussi leur poser mieux les questions.
11 est aussi difficile à vingt mille personnes appartenant à toutes les conditions de choisir un député qui les représente effectivement qu'il serait malaisé de ramener vingt mille fruits de toutes les essences et de toutes les variétés à un échantillon unique. Pour les fruits, on a la ressource de les réduire arbitrairement au type commun de la poire,.
184 VERS LA DÉJfOCBATIB HOUYELLE
et pour les électeurs les choses se passent souvent
aussi de la même manière, mais le système n*en
est pas moins très imparfait. Beaucoup de ^ens en
ont conscience et ne veulent pas voter : un quart,
souvent un tiers, quelquefois même près de la
moitié des citoyens inscrits ne prennent pas part aux élections.
11 résulte de cette situation que pour concilier les idées et les intérêts aussi nombreux que contradictoires qui s'agitent dans une même circonscription, Télu moderne est tenu d'avoir les défauts qui l'ont rendu légendaire et que c'est peut-être à tort que nous lui reprochons d'être habile, souple, subtil, fuyant, beau parleur, doreur de pilules, sans convictions, sans principes et sans scrupules, puisqu'il est notoire qu'il ne serait pas nommé s'il était autrement.
S'il y a des exceptions à la règle, il n'en est pas moins certain que notre système électoral aboutit à sélectionner et à porter au pouvoir pour ainsi dire mécaniquement les hommes les plus rbtiblards, les plus malins, les phxs sceptiques, les plus dépourvus de croyances et d'idées, c'est-à-dire, en un mot, ceux qui sont moralement et intellectuellement les moins méritants.
LA EEPRÉSEKTATION ÉCONOMIQUE 185
On a vite fait de dire dans certains milieux que la démocratie ne peut pas fonctionner autrement. Allons donc ! Si notre manière de consulter Télecteur est contraire à la nature des choses, pour quelle raison ne la remettrions-nous pas d'aplomb? Si nous connaissons les défauts de notre machine à voter, qui peut nous empêcher de la démolir et d'en construire une autre donnant de meilleurs résultats ? Notre impuissance à nous entenxlre pour réformer nos institutions, la résistance de notre oligarchie régnante au mouvement qui menacerait sa situation? Faut-il Tavouer, au risque de paraître optimiste, à notre avis ces objections ne comptent pas.
Il faut avoir assez de largeur de vues pour admettre que le peuple français n'est pas le même aujourd'hui qu'il y a deux ans et qu'il ne sortira pas de cette guerre sans en tirer un enseignement. Pour notre part, si nous critiquons sans ménagement un système que l'expérience condamne et qui ne peut continuer après la guerre sans perdre irrémédiablement le pays, nous ne sommes pas dç ceux qui classent naïvement les hommes en êtres bons et mauvais. Nous croyons surtout qu'il y a des manières de vivre qui pourrissent les caractères et
d'autres qui les élèvent, qu'il existe chez la plupart des individus des instincts vils et d'autres qui le sont moins, et que c*est une affaire de moment si les premiers prédominent ou bien les seconds.
Il est bien certain que nous sommes entrés dans une période de notre histoire qui favorise l'éclosion du désintéressement et des bons sentiments. La nécessité qui nous commande de nous imir pour sauver notre pays non seulement pendant la guerre, mais surtout après» s*imposera d'une manière fatale ; de gré ou de force^ tout le monde lui obéira, aucun parti de la gauche à la droite ne pourra s'y soustraire, aucun peut-être ne le voudra.
La direction, les solutions vers lesquelles la démocratie doit s'orienter sont-elles à trouver? Nullement. Il y a longtemps que la critique de notre système électoral a été faite ; elle repose sur une idée essentielle que les socialistes peuvent d'autant moins désavouer qu'ils ont été les premiers à la comprendre, ce qui a été la cause principale de leur succès.
Nos amis sont pénétrés en effet depuis long^ temps de cette vérité que l'ouvrier ne peut acquérir la conscience de ses intérêts généraux, aussi longtemps qu'il n'est pas entré dans \m parti ou dans
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un syndicat. Cette idée maîtresse est celle qui les a poussés à constituer leur grande organisation ; elle n'a pas de valeur pour les ouvriers seulement, «lie s'applique à tous les hommes qui ont la même profession et par conséquent les mêmes intérêts. Aussi longtemps que ces hommes sont isolés et ne se concertent pas les uns avec les autres^ Texpérience établit qu'ils sont impuissants à défendre la communauté de leurs besoins, et même à la concevoir. C'est l'association qui la rend sensible à leurs yeux, non seulement parce qu'elle la matérialise, mais aussi parce qu'elle les oblige à y réfléchir, sans parler de cette circonstance qu'il y a toujours dans une corporation des gens clairvoyants qui se font les éducateurs des autres.
Il suffit de rappeler cette vérité fondamentale pour faire apparaître le caractère grossier d'un système de vote qui consiste à mettre les électeurs les plus différents dans un même tas et à leur demander de choisir le même homme pour les défendre. Sans parler de l'impossibilité matérielle où ils se trouvent de désigner un représentant pour des intérêts diamétralement opposés, il y a lieu de noter que les électeurs sont consultés dans cet état d'isolement où l'on sait qu'ils ont le minimum de
conscience, si bien que notre système électoral fonctionne exactement comme s'il avait été institué pom* brouiller à dessein les idées des citoyens et leur retirer tout moyen d'exprimer leurs revendications.
La solution se dégage d'elle-même : pour avoir une représentation des intérêts, il faut renverser Tétat de choses actuel et prendre exactement son contraire, c'est-à-dire classer et organiser les électeurs par profession au lieu de les confondre et de les mélanger sans distinction de métier, comme on le fait aujourd'hui. Agriculteurs, industriels, commerçants, patrons ou ouvriers, fonctionnaires, etc., doivent voter séparément, chacun dans leurs catégories, et choisir des délégués pris dans leur milieu et connaissant leurs besoins.
Supposons que les électeurs soient représentés d'après leur procession et que le Parlement reste tel quel — nous ne croyons pas possible, en vérité, de conserver les rouages de la constitution actuellCi — il résulte dW recensement fait autrefois par M. Charles Benoist que le nombre des avocats, médecins, professeurs et journalistes qui sont nos maîtres aujourd'hui serait réduit de trois cents à treize, tandis que le nombre des députés représen*
tant Tagriculture, l'industrie, le commerce et les transports, patrons et ouvriers, passerait de cent yingt à quatre cent cinquante t
Ce ne serait pas, il faut l'avouer, une petite révolution.
Si les électeurs de chaque profession s'entendaient pour nommer un homme de leur milieu, ayant vécu leurs difficultés et connaissant leurs intérêts, ce serait la victoire du bon sens en. même temps que la fin du système déraisonnable où nous voyons les producteurs les plus divers représentés par des personnes qui n'ont pas de métier ou ne veulent plus en avoir.
Nous allons trop loin dans la voie de l'absurde, quand nous demandons à l'élu parlementaire de défendre avec la même ardeur et la même compréhension les intérêts les plus compliqués et les plus opposés du corps électoral. Comme aucun génie ne peut suffire à cette tftche, ceux qui l'entreprennent sont nécessairement, qu'ils le veuillent ou non, des charlatans.
Il serait impossible à des hommes sortis du monde *de la production, connaissant leur métier^ mais
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appartenant an type appelé communément « totlt d'une pièce, » de venir à bout de la tâche éminemment subtile qui consiste à contenter M. Tout le Monde et son père; ils ne seraient pas moins inaptes à discourir sur toutes les choses connaissablés et quelques autres encore, comme certainsdoctes personnages d'autrefois ressuscites aujourd'hui.
Dans les conditions où nous votons, il est donc fatal que nos députés soient des avocats habitués à défendre toutes les causes, des médecins eiLperts en Tart de droguer tous les malades, des professeurs versés dans toutes les théories pour ne pas parler des journalistes entraînés à traiter tous les sujets.
Loin de nous la pensée de méconnaître étroitement le rôle important que peuvent jouer les membres éminents de ces professions au Parlement et que certains même y ont joué, on le sait, très brillamment ; nous ne pouvons tout de même nous dissimuler que la plupart de nos élus ne sont pas les types les plus représentatifs de^ carrières libérales auxquelles ils appartiennent. Osons dire que même s'ils Tétaient, on ne saurait leur reconnaître aucun droit à constituer une caste qui s'attribuerait le monopole de représenter les autres professions*
Aventurons-nous encore à déclarer que les intellectuels ou prétendus tels se font des illusions, quand ils croient connaître les questions pratiques aussi bien et même mieux que les intéressés, parce qu'ils ont lu des c( bouquins » ou parcouru des dossiers.
Le danger fondamental qu*îl y aurait à remettre le pays entre les mains des universitaires est que la plupart d'entre eux ont une instruction purement livresque et presque pas d'expérience de la vie. Il ne faut pas s'y tromper : si les producteurs ont le droit de se défendre eux-mêmes sans passer par rintermédiaîre des spécialistes de la représentation du peuple, il est d'autant plus désirable pour le pays qu'ils fassent usage de ce droit que dans Fensemble leur jugement est incontestablement plus sain que celui des hommes qui n'ont pas été aux prises avec les difficultés de l'existence et qui sont seulement instruits.
Pour faire régner la compétence en haut dans un régime démocratique, il faut commencer par la capter en bas, en interrogeant Félecteur sur les choses qu'il connaît et qui constituent sa spécialité. Si nous détachons le citoyen de son métier pour le consulter sur une multitude de sujets qui
ne rentrent pas dans ses préoccupations journalières^ nous n'obtiendrons de lui que des réponses indécises, des oui, des non, des peut-être qui se succéderont sans lien, au hasard des suggestions auxquelles le corps électoral est soumis.
N'est-ce pas au contraire une observation courante que^out homme est intéressant à écouter, quand il parle de ses occupations ordinaires, et que c'est dans le domaine de l'activité professionnelle que chacun est à même d'émettre les opinions les plus personnelles et d'avoir les idées les plus stables et le plus définitivement arrêtées?
Quel que soit l'intérêt de ces raisonnements, observons que les événements eux-mêmes nous poussent irrésistiblement vers la représentation des intérêts. 11 y a une trentaine d'années que nous sommes occupés à défaire l'œuvre de la Révolution sur un point où elle a cessé d'avoir raison, parce que la situation économique s'est modifiée d'une manière qu'elle ne pouvait pas prévoir, ce qui prouve entre parenthèses qu'il n'y a pas de dogme intangible ou bien encore qu'il peut se présenter des circonstances où c'est en renversant un dogme qu'on reste fidèle à son esprit .
Pour affranchir l'individu, la Révolution inter-
disait aux citoyens d'un même état ou d'une même profession de se concerter sur leurs intérêts communs, et, maintenant, c'est le contraire, plus nous allons et plus l'idée s'impose à nous que l'individu ne peut se défendre et s'émanciper qu'en s'unissant à ses semblables. Les points de vue changent !
Toujours est-il que quels que fussent nos préjugés et notre résistance aux idées nouvelles, car nous sommes, au fond, des gens bien conservateurs; la nécessité nous a tout de même obligés à violer le grand principe individualiste, en instituant les droits de réunion, d'association, de coalition, de grève, en autorisant la création des syndicats professionnels, agricoles, ouvriers ou patronaux, etc.
Encore avons-nous marché bien timidement dans cette direction. Il est difficile de ne pas voir, en effet, que les nécessités obligent de plus en plus les producteurs à se grouper, dans tous les compartiments de la vie économique, dans l'agriculture, l'industrie, le commerce, chez les patrons et les ouvriers. Ce n'est pas l'ancien régime des corporations qui se reconstitue — l'idée n'est pas même à évoquer^ tant les conditions sont différentes! — c*est un système d'associations libres
OÙ Ton rentre et d'où l'on sort à son gré, mais dont chacun fait partie, parce qu'il y trouve un
intérêt.
Enfin la représentation des professions s'impose à nous d'ime manière im^périeuse en ce moment de notre histoire où toutes nos pensées et toutes nos activités ont pour objet de relever notre pays ruiné. Dans cette nouvelle phase de notre vie nationale où les problèmes intéressant notre salut sont exclusivement d'ordre économique, il serait tout de même étonnant de s'adresser aux orateurs pour les résoudre, au lieu de faire appel aux hommes qui créent la richesse.
Il est trompeur de se servir de mots anciens pour définir une situation nouvelle. En voici plusieurs que nous rencontrons sur notre chemin : aller à gauche, aller à droite, démocratie, réaction, autorité, liberté, etc. Dans la lutte des partis, personne n'ignore que ces mots ont acquis des sens assez particuliers qui ne sont pas toujours ceux de la logique ou du dictionnaire et que s'ils expriment des idées, ils traduisent aussi des pré-
jugés et des rancunes qui nous divisaient avant la guerre. Comme la réalité a changé, ce vieux vocabulaire a perdu sa signification;, il en résulte qu'il se crée des malentendus^ quand on en fait usage, et qu'il est prudent d'en faire abstraction et de regarder le fond des choses pour juger des problèmes actuels.
En procédant de cette manière on arrive vite à la conclusion que Vidée d'aller à droite ou à gauche cesse réellement de nous intéresser, dans le sens que les malins donnent à ces expressions. Entendez par là que nous sommes résolus à délaisser le tapis vert où nous avons perdu continuellement nos mises ou, si Fon veut, à ne plus jouer à la roulette, dont les politiciens sont les croupiers. Entendez aussi que nous allons vers quelque chose de différent de ce qui l'a précédé et qu'il est vain de se servir du même langage, quand on n'emploie plus les mêmes moyens et que l'on ne poursuit plus le même but.
Pour soulager la misère du peuple et transformer son état, pour réparer nos désastres, payer nos dettes, relever notre population, sauver notre race et notre idéale le seul levier dont nous disposions est d'étendre la production du pays, d'exploiter ses
ressources, de développer son agriculture, son industrie, son commerce. Pas d^altematives pour la France : ou cela ou languir, disons plutôt ou cela ou mourir.
Si la production est le facteur dont dépendent notre relèvement national et tout le progrès social, n'est-il pas certain qu'elle doit tenir la première place dans les préoccupations des pouvoirs publics, que l'Etat ne peut éviter de se transformer pour jouer un rÀle auquel il n'est pas préparé^ et aussi que ses attributions économiques sont appelées à déborder de plus en plus ses fonctions politiques. De ce fait 9 ne voit-on pas poindre une véritable révolution dans notre manière de comprendre le gouvernement des hommes?
La production est une affaire de science, d'expérience et d'organisaition. Nous sonmies donc tenus d'avoir au pouvoir des techniciens et des gens d'action aj'ant fait leurs preuves ; nous ne pouvons nous en passer, aucune usine ne marche sans un directeur capable. Aucune usine ne marche, non plus, si ce directeur est remplacé tous les trois mois, ni s'il n'a pas la liberté de prendre des décisions, d'organiser ses services, de commander son personnel et de s'en faire obéir. Nous savons ainsi que
nous devons avoir au sommet de TEtat la compétence, la stabilité du pouvoir^ la responsabilité, ne craignons pas d'ajouter rautorîté.
Démocratie veut dire contrôle de la nation jugeant en dernier ressort; démocratie voudra dire aussi, dans un avenir prochain, nous l'espérons, droit égal pour tous, mais avancement au mérite, reconnaissance du talent, obéissance aux chefs, respect des connaissances et de la science. Nous examinerons, le moment venu, comment ces principes peuvent être introduits dans notre constitution, nous ne disons pas sans léser les droits fondamentaux du peuple, mais au contraire en s'en inspirant.
Une chose sûre est qu'il est impossible de résoudre aucun des grands problèmes de l'avenir dans les tristes conditions où travaille le parlementarisme actuel. Nous avons assisté pendant la guerre à des spectacles assez étranges, pour n'être pas autrement étonné, s'il arrivait que les gens qui ont détraqué notre production pendant trente ans se croient providentiellement destinés à la réorganiser, mais ils auront peut-être de la peine à convaincre Topinion qu'ils ont les aptitudes à tenir l'emploi.
198 VERS LA DÉMOCBATIE NOUYELLE
Nous devons aborder enfin certaines questions brûlantes : sans le concours de la classe ouvrière, sans son active collaboration, sans son cœur et sans sa bonne volonté agissante, il n'est pas possible d'envisager le relèvement de notre pays, et nous (Croyons pouvoir montrer qu'en s'engageant dans cette voie nouvelle, non seulement elle n'abandonne pas ses principes, mais elle revivifie sa doctrine.