CHAPITRE II
Empire et République
I. Contraste humiliant. — L'Allemagne féodale a dépassé la France démocratique dans la voie du progrès matériel. En réalité forme politique indifférente, mais importance de l'action des pouvoirs publics créant des conditions favorables au développement de la richesse, -r- L'esprit de suite du gouvernement allemand. — Comment il a favorisé Tindustrie.
IL Les méthodes en Allemagne. — Conception d'une technique nationale. — Un Etat économique aidant les producteurs. — La richesse et le bien-être au premier plan. — Le progrès des sciences. — L'essor industriel.
m. Raisons d'espérer pour notre pays. — L'héroïsme des soldats, le courage du peuple, le réveil de l'esprit d'initiative. — Nous nous sommes retrouvés pendant la guerre, ferons-nous notre devoir pendant la paix? — L'immensité des tâches à accomplir. — Le problème financier, les réformes constitutionnelles, parlementaires, administratives, la révision des lois, la création d'un outillage, l'organisation de l'enseignement technique. -— Nécessité d'une union des citoyens. — L'ancien régime des divisions est inipossible ou la France et la démocratie sont perdues.
Dans cet état de chaos et d'impuissance où nous nous sommes si stérilement débattus, il serait inexact de dire que notre pays n'a pas progressé
du tout et que Tessor industriel extraordinaire qui s'est produit dans le monde entier a passé par-dessus sa tête sans FefHeurer, mais il est vrai qu'il n'en a récolté que des bribes et que dans cette course au procès matériel nous avons fait figure de pauvres champions qui ne pouvaient suivre le train de leurs concurrents et perdaient régulièrement du terrain à chaque tour de piste.
En effet, toutes les fois que nous faisions un pas en avant, l'Allemagne en faisant deux et même un peu plus. (Dé 1884-1891 à 1913, notre commerce augmente de 7.710 millions^ le sien de 17.723 millions). Rien n'était animé chez nous d'un esprit moderne, ni l'industrie, ni le commerce, ni l'agriculture, ni la finance^ ni l'enseignement^ ni l'administration, ni les partis politiques et la démocratie française brillait d'un bien pauvre éclat à l'étranger. Il importe que cette situation apparaisse clairement à nos yeux dans ses causes et dans ses effets, parce que nous sommes des républicains et que n'ayant pas de maître et ne voulant pas en avoir, c'est par notre seule volonté que nous pouvons être réformés.
Nous serions bien légers, si nous n'avions pas l'esprit un peu hapté par cette interrogation qui
nous presse, qui nous poursuit et à laquelle nous nous devons être en mesure de répondre, puisque nous sommes électeurs et responsables après tout de notre politique : comment se fait-il que TAllemag^ne, dont le territoire est égal au nôtre et plutôt moins riche dans son ensemble, nous ait en l'espace de trente ans tellement dépassés que nous soyons devenus auprès d'elle, sous le rapport de la population et de l'industrie, un tout petit Etat?
Question angoissante. Nous avons, en effet, des institutions démocratiques auxquelles nous tenons comme à la prunelle de nos yeux et que nous considérons peut-être un peu naïvement, mais en tout cas irrévocablement comme les meilleures de toutes et comme celles qui correspondent au degré le plus élevé de la civilisation, et nous voici dans la triste nécessité de reconnaître que cet Etat moyenâgeux et féodal pour lequel nous avions au fond de nous-mêmes un peu de dédain sait si bien se gouverner qu'il acquiert en quelques années une puissance étonnamment supérieure à la nôtre et nous bat haut la main sur tous les terrains de la production industrielle et agricole. Laissons de côté lliumiliation qui nous chatouille un peu la
peau pour considérer le problème lui-même dans toute la gravité qu'il comporte.
L'Allemagne est-elle redevable de son développement matériel à la forme arriérée de ses institutions politiques? Plus d'un bourgeois rétrograde a peutêtre caressé intérieurement cette hypothèse, mais elle ne s'appuie pas sur l'expérience. L'exemple des Etats-Unis, de l'Angleterre, delà Suisse, etc., pays où l'activité manufacturière est prospère, est là pour démontrer au contraire — on s'en doutait déjà par intuition — qu'il n'y a pas de rapport nécessaire entre le progrès industriel et la forme du gouvernement.
Cette forme est indifférente ; ce qui importe par contre au plus haut degré, les faits le prouvent^ c'est l'action des pouvoirs publics intervenant pour créer les conditions les plus favorables à Finitiative et ensuite pour stimuler et coordonner intelligemment les activités en les rapportant à un programme d'ensemble et à un grand but collectif. Nulle part cette conception ne s'est affirmée comme en Allemagne. Partout ailleurs, le capitalisme est plus ou moins anarchique et les producteurs travaillent en individualistes, d'après les vieilles idées du laisser» faire sous la lointaine protection des pouvoirs pu-
blics. En Allemagne seulement on a vu tons ces efforts s'ajuster et se coordonner pour jouer le rôle qui leur était assigné dans le grand orchestre national.
Après la guerre de 1870^ les hommes d'Etat allemands déclarèrent que leur pays devait affirmer sa supériorité sur le terrain industriel çonmie il l'avait fait sur le terrain militaire, et ce programme s'exécuta à la lettre. Quel beau sujet pour un historien : faire voir comment le gouvernement allemand a poursuivi pendant quarante années, sans se lasser et sans jamais en dévier le but grandiose à son point de vue qu'il avait conçu de développer la richesse germanique !
L'activité industrielle allemande fut dabord favorisée par l'établissement d'un tarif douanier protégeant le travail national, la conclusion de traités de commerce habilement négociés avec l'Autriche, ritalie, la Suisse, l'Espagne, la Russie; la création d'un code de commerce et d'une législation industrielle dont nous n'avons pas l'équivalent, le développement des chemins de fer et leur rachat par l'Etat, puis ce fut avec le concours des régions, la construction des voies navigables, l'approfondissement ou la canalisation du Rhin, du Mein, de l'Elms, de l'Oder, la création de toute une batellerie
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spéciale appropriée aux conditions des rivières allemandes, raménagement de ports fluviaux immenses (Ruhrort, Duisbourg, Mannheim), rétablissement du canal de £iel, accessible aux plus grands navires, etc..
On se rappelle auissi le discours fameux où Guillaume II s'écria que Tavenir allemand était sur la mer, on en railla chez nous avec frivolité la mégalomanie et cependant le programme de la construction d'une flotte allemande dépassant considérablement la nôtre fut bel et bien exécuté.
Quant à la surhumaine activité que l'Etat déploya pour développer le commerce allemand à l'étranger par ses ambassades et ses consulats et aussi pour s'approprier les immenses territoires qui devaient servir de débouchés à ses industries, les beaux articles de M. Ghéradame en donnent une idée !
Mais il y a mieuic. Cet empereur abhorré, cet empereur monstrueusement immoral que nous stigmatisons si justement aujourd'hui, a compris vingt-cinq ans avant nos démocrates la valeur du levier le plus puissant dont dispose la société pour se développer. C'est lui qui, brisant la résistance du corps enseignant allemand, décida de mettre, sur le même pied que les autres Facultés, les instituts de
science industrielle. Il a été l'inspirateur de cette collaboration de la science et de l'industrie qui fonctionne depuis trente ans chez nos ennemis et que nous n'avons pas encore établie dans notre pays. Grâce aux subsides de FËtat allemand, des pouvoirs publics allemands et aussi des corporations intéressées, le mouvement s'est généralisé, et l'on peut dire aujourd'hui que la base fondamentale de l'activité allemande est le développement extraordinaire donné à renseignement technique, représenté par les universités^ les hautes écoles, les écoles professionnelles, les écoles d'application, correspondant à plusieurs degrés de connaissances, où chacun, directeur, contremaître ou ouvrier, apprend scientifiquement son métier.
L'Etat ayant joué son rôle, la nation s'est mise au travail et Ton a vu s'élever en Allemagne un monde différent du nôtre autant que le jour s'écarte de la nuit : des banques remplissant leur fonction, c'est-à-dire employant leurs capitaux et ceux du public à développer la production du pays, des industries érigées avec des idées larges, prévoyant les extensions futures, toujours pourvues du meilleur outillage et supérieurement dirigées, des exploitations agricoles conduites par des paysans chi-
mistes et fournissant un maximum de rendement, et voici qui nous étonnera plus encore : des producteurs sachant faire abstraction de leurs intérêts particuliers et poursuivre dans de grandes associations un but commun, une classe ouvrière « socialiste révolutionnaire, » très soumise, très disciplinée, qui s'entend avec un patronat qui la paie bien, un pays calme où les divisions sont superficielles, où régnent l'ardeur au travail, la confiance, la cohésion et où tous les citoyens au fond sont d'accord pour faire une Allemagne plus grande aux dépens du voisin....
Empire ou république, esprit démocratique ou caporalisme prussien? Il n'importe au point de vue du développement matériel. Il y a seulement de bonnes méthodes à suivre. Qui s'y conforme réussit, qui ne les observe pas échoue.
Il ne faut du reste pas s'y tromper, au-dessus de cet empereur autocrate, de sa soldatesque et de ses hobereaux constituant un faux décor appelé à disparaître, il existe un Etat moderne allemand qui connaît ses procédés merveilleusement bien.
Ces méthodes sont-elles particulières à FAlle* magne? Evidemment non. Elles résultent de Texpérience collective et sont appliquées dans une mesure plus ou moins parfaite dans tous les pays qui progressent. L^unité de direction, la continuité des desseins, l'esprit d'initiative^ la largeur des conceptions, le sens de Torganisation, les connaissances professionnelles et scientifiques sont reconnues partout comme les bases du progrès matériel.
Nous n'avons pas à copier les Allemands, cela va de soi, nous sommes un peuple différent, nous avons un tempérament, des tendances qui nous sont propres, mais les Américains, non plus ne copient pas les Allemands, ni les Anglais, ni les Italiens, ni les Belges, ni les Suisses, car il existe entre les nations des différences de caractère et de coutumes qui rendent malaisé de transplanter une institution d'un pays à un autre sans lui faire subir des changements assez importants pour l'ajuster à son nouveau milieu, mais à travers les nuances et les variétés que peuvent présenter les moyens employés et qui maintiennent en chaque nation sa couleur locale, il ne faut pas méconnaître la grande vérité que, par la force des choses, toutes les nations sont appelées non seulement à introduire les mêmes
perfectionnements dans leurs industries, mais encore à se servir des mêmes méthodes générales dans l'organisation de leur production, parce qu il est impossible qu'un Etat applique chez lui des méthodes supérieures à celles de ses concurrents, sans que ces derniers ne tombent peu à peu en décadence.
Si nous suivons rapidement les étapes du progrès industriel, nous voyons passer successivement sous nos yeux la division du travail, l'emploi de la force motrice, Finvention des machines-outils, la con* centration des entreprises, et leur spécialisation, nous distinguons ensuite à un degré plus avancé Tassociation dans toute une branche de production et nous arrivons enfin à une dernière conception — elle se manifeste un peu partout à Tétat embryonnaire, mais c'est l'Allemagne qui l'a dégagée le plus clairement et qui en a poussé le plus loin la réalisation — c'est l'idée d'une technique nationale.
Après avoir perfectionné le détail, puis la partie, on remonte au tout, parce que l'on comprend que toutes les branches de production sont solidaires et constituent un ensemble dont la prospérité dépend de conditions générales, travaux publics, enseignement technique, législation, relations exté-
rieures, etc., sur lesquelles les producteurs n'ont pas de contrôle et qui sont du ressort de l'organisme le plus élevé, c'est-à-dire de l'Etat.
Oh ! ce n'est pas un Etat socialiste entreprenant d^organiser ou de réglementer la production; son principe est, au contraire, de susciter llnitiative individuelle, de l'encourager, de l'aider, de la protéger, en créant les conditions nécessaires à son éclosion et à son développement, c'est en un mot un Etat économique s'ajqutant et se substituant dans une certaine mesure à l'ancien Etat purement politique, c'est un Etat qui met au premier plan de ses préoccupations le développement matériel, la création de la richesse et du bien-être au lieu de les ignorer ou de les négliger comme il le faisait autrefois, telle est la révolution.
Cette notion nouvelle de l'Etat s'est constituée peu à peu sous Tinfluence des énormes progrès des sciences appliquées. La production de la houille et des lignites a passé en Allemagne, en vingtdeux ans^ de 80 à 223 millions de tonnes, celle du fer brut de 4,5 à 18 millions. La consommation du zinc, du plomb, du cuivre y a triplé et celle du coton j a doublé par tête d'habitant, quoique la population se soit accrue dans l'intervalle de 15 mil-
lions d'âmes. Entre 1883-1887 et 1912, avec une surface cultivée peu différente et grâce au perfectionnement des méthodes, la production agricole allemande a passé de 59 à 110 millions de quintaux pour le seigle^ de 26 à 40 millions pour le froment, de 168 à 250 millions pour les fourrages et de 225 à 442 millions pour les pommes de terre! Et nos ennemis ont édifié chez eux des entreprises industrielles d'une monstrueuse envergure : la fabrique de produits chimiques Frédéric Bayer occupe à elle seule un millier d'ingénieurs, la firme métallurgique Thyssen emploie 25.000 ouvriers, la Société d'électricité A. E. G. a 450 millions de capital avec ses réserves et ses usines couvrent une superficie de LlOO.OOO mètres carrés.
Ces résultats ont apporté la révélation que la science était le levier de la transformation des peuples, que la chimie, la physique, la mécanique constituaient des sources de progrès inépuisables et nous donnaient le moyen d'augmenter indéfiniment nos subsistances et notre action sur la nature, si nous avions seulement la patience de les déchiffrer et de nous plier à leurs lois d'airain, A mesure que cette vérité se dégage, la notion de l'Etat politique passe au second plan et celle de l'Etat écono-
mique devient au contraire prédominante, car il est moins intéressant de se disputer pour des buts mesquins entre citoyens, quand chacun est certain qu'il peut améliorer rapidement . sa situation en travaillant.
Et la science aussi s'introduit dans TEtat. Il ne s'agit plus, en effet, d'avantager une classe aux dépens d'une autre ou de. réaliser un équilibre savant entre les partis, mais de résoudre des problèmes techniques importants exigeant des connaissances spéciales, des vues d'ensemble, une juste intuition de l'avenir, de l'audace, de la persévérance, du courage pour éclairer l'opinion, enfin bien des choses que nous n'avons guère eues jusqulci dans nos gouvernements et qu'il est bien urgent d'y mettre, si nous ne voulons pas périr.
Le plus désolant est que cette situation n'est pas encore comprise en France où l'on continue beaucoup à s'occuper de conférence économique des alliés, d'ententes douanières, d'organisalâon de congrès ou d'expositions, etc. Non qpe ces tentatives ne soient très utiles et très dignes d'être encouragées, mais nous dirions, si le mot ne dépassait pas notre pensée, qu'elles sont en dehors de la question.
On paraît réellement croire que le succès industriel des Allemands est avant tout le résultat de leur activité commerciale et qu'il nous suffira pour les égaler de nous organiser comme eux sur ce terrain ; mais pour vendre» il faut d'abord être à même de produire avec un bas prix de revient.
Il ne faut pas tomber dans l'illusion qu'il est possible d'organiser un blocus de l'Allemagne en temps de paix, alors qu'on le fait si difficilement pendant la guerre, ni s'imaginer qu'on peut demander indéfiniment aux consommateurs d'être assez patriotes pour acheter leâ produits alliés à des prix élevés, alors qu'on oiGErira les marchandises allemandes à meilleur compte dans les pays neutres. Des procédés aussi artificiels n'auraient évidemment qu'un temps et l'on ne peut voir en eux^ en mettant les choses au mieux, qu'un moyen d'avoir du répit pour s'organiser.
11 est temps vraiment de regarder la vérité, il est temps de reconnaître et de crier au pays que même la victoire la plus complète étant remportée, nous sommes un peuple perdu, si nous ne faisons pas l'effort qui convient pour nous élever techniquement au niveau des Allemands.
C'est dans le malheur que les hommes donnent leur mesure et la terrible épreuve que nous traversons révèle au monde et un peu à nous-mêmes que nous avons toujours les qualités de nos ancêtres. Quel espoir nous pouvons puiser dans cette constatation!
Autant nous étions divisés et impuissants pendant la paix, autant nous sommes forts et disciplinés pendant la guerre. Nos soldats sont des héros, aucun danger ne leur fait peur et nul n'a surpassé leurs exploits ; ils supportent des soufiErances sans nom et leur ténacité ne faiblit pas, et comme ils sont dociles, comme ils obéissent à leurs chefs, comme ils savent s'oublier, se sacri&er pour l'action commune, comme chacun d^eux comprend la nécessité de rester à son poste et de remplir sa mission l
Et dans le peuple, quel courage, quelle force d'âme! Tant de deuils cruels, tant de fils, de frères, d'époux fauchés par milliers! Tout le monde est atteint, mais personne ne se plaint, pas un cri, pas un mot, chacun accepte de soulSrir et de tenir jusqu'au bout pour la victoire. Et c'est l'union sacrée, la fraternité, la trêve aux divisions, l'oubli
des querelles et des discordes, chacun de nous a conscience qu'il faut faire bloc contre Tennemi.
Autre tableau consolant : nous étions veules, inertes, insouciants et n'avions pas créé pendant la paix ces usines qui jouent un si grand rôle dans la guerre moderne. AlUons-nous donc succomber devant un agresseur qui s*était formidablement préparé et disposait de puissantes industries pour fabriquer des projectiles? Mais non. Notre esprit d'improvisation s'est réveillé. De bric et de broc, avec des moyens imparfaits, utilisant notre maigre outillage, en créant rapidement un autre, battant un peu partout le rappel des initiatives, les groupant, les coordonnant, nous nous sommes, comme on dit familièrement, débrouillés et sommes arrivés, on ne sait trop comment» à tenir tête aux Allemands, en attendant que nous les battions avec l'appui de nos vaillants alliés
Nous ne sommes donc pas dégénérés^ nous n'avons pas perdu nos moyens, il y a toujours en nous la même énergie, la même intelligence, les mêmes talents et nous pouvons encore jouer notre rôle dans le monde, si nous le voulons. Si nous le voulons veut dire malheureusement bien des choses, car nous avons pour nous relever les tâches les
plus difficiles à accomplir et les problèmes que nous avons à résoudre sont des goufires dont la vision donne le vertige.
Saurons-nous rester unis et faire notre devoir pendant la paix comme pendant la guerre? Comprendrons-nous les dangers immenses qui continueront à planer sur nos têtes, aussi longtemps que nous aurons un voisin supérieurement outillé. Mais surtout nos intelligences et nos cœurs s'élèveront-ils à la hauteur d'iine situation qui commandera rhéroïsme, aurons-nous la clairvoyance de prendre conscience de nos &utes et de nos lacunes, serons-nous assez impitoyables pour les arracher ou les amputer, afin de créer dans notre pays un système de gouvernement qui fonctionne et permette le développement de la richesse publique? Oh! morts glorieux! ne nous quittez pas, restez à nos côtés, inspirez-nous pendant ces années critiques où nous aurons entre les mains le sort de la patrie et de la démocratie.
Voyons les choses comme elles sont. Les AUe-r mands seront battus, mais vraisemblablement pas détruits. Ils n'auront plus leur empereur, mais ce sera pour eux un progrès. Cependant ils auront toujours leurs chemins de fer, leurs canaux, leurs
ports, ils auront toujours leurs usines, leur personnel technique, ils auront toujours leur outillage, leurs méthodes^ leur organisation qu'ils ont encore perfectionnés pendant la guerre et qu'ils continueront, n'en doutez pas, à développer sans cesse. Quelles que soient les charges énormes que la guerre laisse sur lextrs épaules, ils auront en un mot tout ce qu'il faudra pour se mettre au travail et pour produire, tandis que nous devrons tout créer chez nous.
En dehors de l'écrasant problème financier que nous aurons à solutionner comme les Allemands, il sera nécessaire en premier lieu de procéder, en France, à la revision des abus qui se sont glissés dans notre démocratie et font d'elle un système de gouvernement inférieur, alors qu'il devrait être supé* rieur à tous les égards. Réformes constitutionnelles, parlementaires, administratives, adaptation de nos institutions aux nécessités de la production moderne, revision des .lois dont la critique ou l'expérience ont montré les défauts, mesures draconiennes contre l'alcoolisme ; puissions-nous réaliser parmi les républicains l'accord indispensable pour mener à bien ce travail immense qui doit constituer la base de notre rénovation nationale !
Que d'œuvres vont ensuite nous solliciter! Pas d'outillage de transport à bon marché^ pas d'industrie : obligation impérieuse de développer chez nous ces deux ou trois grands ports de mer que nous n'avons jamais pu avoir, de construire les canaux qui nous manquent et qui nous sont indispensables et de créer une marine marchande sans laquelle nous devons renoncer à faire du commerce. Mais nous savons tous qu'on ne peut achever de tels travaux en un an ou en cinq ans.
Et renseignement technique? L'Allemagne a couvert son territoire d'instituts et d'écoles professionnelles, elle possède au sommet de sa production une véritable armée d'ingénieurs et de chimistes, et à sa base une foule d'ouvriers instruits, connaissant bien leur spécialité. Pouvons* nous créer chez nous une situation analogue en quelques mois, ou même en quelques années?
Evidemment non, d'autant plus qu'il ne s^agit pas seulement d'installer des écoles, de payer des professeurs ou de recruter des élèves, mais de créer dans le pays^ si l'on peut dire, une mode, une mentalité, une disposition d'esprit.
Nous avons donc une bien longue étape à par-
courir avant d'avoir rejoint les Allemands, et l'on ne peut raisonnablement s'en étonner, car il est bien difficile de faire en cinq ans ce qae les autres ont mis vingt ans à accomplir.
Et les Allemands, vont-ils rester inactifs dans l'intervalle, ne continueront-ils pas à travailler, à compléter leur organisation et à porter toujours^ plus haut leurs procédés industriels? Sans doute la défaite ne peut manquer de les afiEGdblir et de les handicaper lourdement dans leurs moyens d'action ,mais la prolongation de la guerre ne permet pas, malheureusement, d'escompter une compensation adéquate à notre épuisement et Tentente économique des Alliés, si désirable qu'elle soit, n'est qu'un moyen provisoire qui ne pourra nous sauver que si nous avons conscience de notre situation critique et faisons le nécessaire pour nous en tirer.
Ne pouvant nous écraser par les armes, les Allemands comptent reprendre la lutte sur le terrain industriel, en profitant de l'avance qu'ils ont sur nous dans le domaine de l'outillage et des^ méthodes. Ils se croient sûrs du succès, parce qu'ils ont une sorte de conviction que notre système de gouvernement est très inférieur au leur*
et que notre démocratie ne peut absolument pas se réformer. S'ils reconnaissent s'être trompés en escomptant de notre part un fléchissement qu'ils auront inutilement attendu pendant toute la durée des hostilités, ils n'en restent pas moins persuadés que nous reprendrons, aussitôt la paix conclue, nos luttes intestines et comptent bien du reste, le cas échéant, les aviver, en se servant des influences internationales de leurs « social-démocrates » pour pousser nos ouvriers à l'adoption des moyens violents que leurs ouvriers n'emploient pas chez eux ou dont ils se servent avec une modération qui représente une véritable prime en faveur du patronat allemand.
Mais les Allemands s'illusionnent et n'aperçoivent pas que tous les Français vont être placés pendant la paix devant les mêmes nécessités et les mêmes devoirs que ceux qui les ont contraints à se souder étroitement pendant la guerre sans distinction de classes et de partis. La question va se poser en effet pour eux identiquement dans les mêmes termes, car la régénération de notre pays est une œuvre si vaste, elle réclame une si grande concentration des efforts, qu'il n'y a pas la plus petite chance de la mener à bien, si tous les
citoyens ne travaillent pas fraternellement la main dans la main. Restaurons le régime d'avant la guerre, replaçons-nous dans les conditions d'instabilité, d'insécurité et de gâchis qui lui sont inhérentes et la France est appelée fatalement à disparaître.
Et non seulement la France^ mais aussi les idées qu'elle représente, la démocratie, le droit, la justice, c'est-à-dire toutes ces nobles pensées que les nôtres ont défendues contre les Allemands en versant leur sang sans compter pendant la guerre et qu'il serait, avouons-le, bien fou, bien insensé de leur part de leur abandonner pendant la paix.