CHAPITRE III
Là faillite de la politique.
L Tous les partis en défaut. — Aucun ne s'est occupé du développement du pays. — Activité purement politique. — Les nouvelles réalités les dépassent. — L'échec de la tactique socialiste. — La lutte des classes étroi* tement comprise.
II. Marx Ta dit. — Aucun homme n'a raison cinquante ans de suite. — Les exagérations du système de Marx. — Les faits n'ont pas confirmé ses déductions.
III. La guerre au capitalisme. — Ce qu'elle rapporte aux ouvriers. — Les salaires moyens des travailleurs et des fonctionnaires.
IV. L'impasse politique. — Elle ne mène à rien, — Le cercle vicieux. — Comment en sortir? — Obstacles insurmontables en apparence. — Tout régime est conservateur. — Le moral des Français. — Leur mentalité nouvelle.
Une situation de fait, une nécessité d'airain nous ordonne de rester unis et de mettre en commun nos énergies pour reconstituer notre pays épuisé. Toutes nos divisions s'effacent devant cette préoccupation de salut public. Quelles que soient nos doctrines, quelles que soient nos idées parti-
culières, nous sommes en effet unanimes à penser que la France ne doit pas périr et nous avons tous également la conviction que si des générations entières de nos concitoyens ont sacrifié leurs vies pour sauver notre pays d'une destruction militaire, il nous incombe, à nous autres survivants, de parfaire leur œuvre en défendant notre nation sur ce terrain économique où nous savons aujourd'hui que la vie des peuples ne se joue pas moins dangereusement que dans le choc sanglant des armées.
Que valent du reste ces doctrines dont nous parlions à l'instant et dans quelle mesure peuventelles subsister? Il ne paraît pas exagéré de dire que tous nos partis sont atteints dans leurs sources vives et qu'aucun d'eux ne peut plus sans se couvrir de ridicule représenter les formules de combat et les panacées qu'il arborait autrefois. De la gauche à la droite, ils ont tous eu le même défaut et relèvent tous de la môme critique, parce qu'ils se sont tous absorbés dans une activité purement politique et parce qu'ils ont tous négligé les questions intéressant notre développement matériel et les ont tous fait passer bien après leurs revendications laïques, religieuses, fiscales ou
électorales auxquelles nous ne méconnaissons pas un intérêt, mais qui sont, personne ne peut le nier aujourd'hui, d'une importance très secondaire à côté des problèmes que soulevaient avant la guerre un certain nombre de faits énormes conmié rabaissement de notre natalité, Talcoolisme, Tinsuffisance de notre production industrielle et agricole, la décadence de notre marine marchande, etc.
Loin de nous Tidée de critiquer les partis à un moment où nous souhaitons leur rapprochement, et c'est du reste les incriminer bien légèrement que de leur reprocher un défaut de vision commun à tous les Français. Au surplus, il est très douteux que ces partis puissent se maintenir dans leurs cadres actuels et Ton ne fait pas ime prophétie bien dangereuse en avançant qu'ils sont tous appelés à se remanier profondément ou à cesser d^exister.
Des questions dont ils s'occupaient, un certain nombre ont disparu et peuvent être portées dans le tableau des manquants comme tant de pauvres victimes de la guerre; les autres se présentent dans des conditions si différentes qu'elles sont entièrement à réétudier ; elles sont du reste déclassées, parce que l'opération inopinée de problèmes
Ul faillite de Là POUTIQUE 53^
énormes a troublé complètement la hiérarchie des valeurs et que certaines idées auxquelles nous avions confié faute, de mieux un commandement siq>érieur devront se résigner désormais à faire fonction d'adjudant. En un mot^ le programme des partis ne correspond plus aux réalités présentes. Un cataclysme s'est produit, un cyclone a passé , tout a été détruit ou bouleversé. Que faire? se disent les hommes politiques. Nul ne le sait au juste. Le petit stock d'idées courantes est consommé, il faut en trouver d'autres et nos dirigeants sont apparemment aussi effarés que si la France avait été transportée dans la lune.
Quels changements les socialistes doivent-ils apporter à leurs idées, s'ils veulent rester un parti puissant et réaliser l'idéal de la démocratie dont ils sont les représentants? C^est une question quenous voudrions examiner en parlant nettement. Dans les tristes moments que nous traversons,, alors qu'il est visible que la démocratie troublée sent Le terrain lui échapper et cherche de tous côtés une direction, ime impulsion que personne n'ose apparemment lui donner, n'est-il pas du devoir de ceux qui ont une conviction de l'exprimer?
L'idéal du socialisme reste intact, mais les moyens employés pour le réaliser ou ce qu'on appelle doctoralement sa tactique ont fait faillite. Cette tactique^ nous devons d'abord la définir. Partant de cette idée qu'il existe une lutte de classes, cf est-à-dire un antagonisme d'intérêts permanent entre les ouvriers et les patrons considérés dans leur ensemble, notion dont on peut discuter la portée, mais qui ne s*en impose pas moins comme un fait^ les socialistes allemands ont imaginé de tirer de cette situation un moyen d'agitation qu'ils ont appelé du même nom que le fait lui-même.
Ce moyen consiste à développer chez les ouvriers la conscience de classe, comme on dit dans le jargon allemand, c'est-à-dire à rendre les ouvriers conscients de l'opposition d'intérêts existant entre eux et ceux qui les emploient, ou bien en d'autres mots à créer chez eux une notion abstraite de cette opposition et les sentiments correspondants.
Le malheur est que la lutte de classes n'est pas le seul fait important dans la société, mais qu'il y en a d'autres, le malheur est que tous les antagonismes dans la nature sont corrigés plus ou moins imparfaitement par des harmonies. Si donc on
prend arbitrairement une seule vérité et qu'on la fasse pénétrer dans le cerveau d'un homme, si intelligent qu'il soit^ qu'on la cultive, qu'on la développe, sans avoir mis à côté d'elle l'autre vérité qui la compense ou l'atténue, on arrivera, c'est bien évident^ à la grossir démesurément, à l'hypertrophier et à en faire une idée fixe, c*est-àdire une idée qui n'est pas comprise dans son rapport avec les autres et qui n*exprime plus la réalité.
Par exemple, si l'on ne dit pas aux ouvriers que s'il y a lutte de classes sur le terrain des salaires, il y a par contre union des classes sur le terrain de la production et que les deux classes font en réalité partie d'im même organisme qui ne peut prospérer ou décliner, sans que toutes deux également en profitent ou en pâtissent; si on ne laisse pas pénétrer dans leurs cerveaux ces deux vérités qui font un tout et qui vont ensemble, on ne leur donne pas le moyen de comprendre le système social et d'y adapter intelligemment leur conduite ; en d'autres mots, on ne leur permet pas d'avoir accès à ce principe si simple qu'ils ont raisoti de pratiquer la lutte de classes sur le terrain où elle a sa raison d'être, mais qu'ils doivent au contraire
y renoncer résolument toutes les fois qu'elle porte atteinte aux intérêts des deux classes et cause un préjudice à la nation, c'est-à-dire à eux-mêmes» En développant dans les cerveaux des travailleurs ridée de lutte de classes sans y mettre à côté son correctif ou son contrepoids, on aboutit donc à créer une fausse conception populaire, accompagnée d'un débordement de haines et de soupçons qui sont le plus souvent sans justification et qui creusent entre les ouvriers et les patrons un abîme si profond qu'ils ne peuvent plus prendre contact loyalement les uns avec les autres et que la nation, coupée en deux, déchirée, se trouve acculée dans une impasse et ne peut plus marcher en avant.
(( Marx Ta dit. » Cette constatation eut longtemps pour nos amis la valeur d'un argument décisif, elle constituait à leurs yeux une sorte de preuve péremptoire. Quand on la sortait dans une discussion, il n'y avait plus rien à dire et même il était prudent de se taire et de ne rien objecter, si Ton ne voulait pas être taxé d'hérétique.
C'était bien absurde, n'est-ce pas? Car enfin • Marx a écrit» il y a une cinquantaine d'années, et le monde a marché depuis ce moment4à. En mettant les choses au mieux, c'est-à-dire en reconnaissant que Marx a été le penseur pénétrant que prétendent ses partisans^ ne doit-il pas s'estimer déjà très heureux d'avoir laissé à travers une masse de matériaux inutilisables deux ou trois pierres qui résistent à l'épreuve du temps? Les plus grands génies se contentent de ce résultat. Pourquoi n'en est-il pas ainsi de Marx? On s'en rend compte en constatant l'extraordinaire ambition de ce chercheur qui a entrepris de fonder non seulement la science économique — jugez du peu — mais une théorie complète de notre système social à lui tout seul.
Cependant, si l'on observe que même les sciences exactes, comme la physique et la chimie, ont été des œuvres essentiellement collectives qui se sont constituées petit à petit avec le concours . d'innombrables ouvriers et par une lente accumulation des recherches et des découvertes, on sondera ce qui peut entrer de chimères dans l'idée de tirer d'un seul cerveau l'ensemble de lois et de rapports infiniment compliqué que l'on appelle la science sociale.
Et comment Marx s'y est-il pris pour effectuer ce prodige? A-t-il tenté d'examiner la multitude de faits qui rentraient dans le cadre de son immense étude? Evidemment non. Sa vie n'y aurait pas suffi. Il a pris la méthode du raisonnement pur : commençant par le fait le plus élémentaire de Téconomie politique, la notion de la valeur» il Ta analysée, décomposée et de ces premières données il a déduit rigoureusement toutes les lois se rapportant à la production et à la répartition des richesses en partant des plus simples pour finir aux plus compliquées. Douce folie!
Ce n'est pas tout. A ces lois économiques, Marx a communiqué la rigueur de son esprit algé^ briste, il les a conçues comme des lois aussi rigides que celles qui gouvernent les astres. Puisqu'elles s'exerçaient d'une manière fatale et mathématique, on pouvait avec elles connaître l'avenir et sous la réserve des dates qu'il n'osa pas donner, Marx annonça la fin du monde capitaliste, comme on prédit les éclipses !
Mais, direz-vous, en dehors de ces lois rigides, il y a pourtant des hommes qui pensent et qui sentent. Qel rôle joue donc l'esprit dans la société? Oh ! c'est bien simple, déclarait Marx imperturba-
blemeat, les idées et les sentiments des hommes dépendent étroitement des faits économiques, ils les suivent comme des ombres, ils sont donc sans consistance et sans valeur propre. Renversant, n'est-ce pas ?
Tout le système de Marx est basé sur ces idées fatalistes : le régime capitaliste évolue par lui-même, la concentration des entreprises s'y poursuit mécaniquement. Le patron est un parasite, il n'a même pas droit à une récompense, à vu salaire de direction, et puisque c'est l'ouvrier qui travaille seul, il est spolié de toute la différence qui existe entre son salaire et la valeur de l'objet produit par lui. Tout à fait fantastique ! Aucune part au génie, au talent, à l'initiative, à l'esprit d'organisation, aux connaissances, aucune part à Teifort, à l'activité à la volonté, à là persévérance, aucune part en un mot à ces qualités intellectuelles et morales qui sont les principaux ressorts de la production !
Et tout cela présenté dans des formules claires, tranchantes, étudiées pour frapper les esprits qui ont été répandues par la parole et par la phime et propagées comme un virus avec lequel on a systématiquement empoisonné l'esprit des ouvriers !
Depuis que Marx est mort, il s'est produit bien
des événements. Nous avons assisté d'abord à une grande évolution industrielle, nous en avons suivi les étapes et observé les lois, nous avons donc sur la marche du capitalisme une expérience et des éléments d'appréciation que ne possédait pas le fondateur du socialisme allemand.
Nous savons aujourd'hui que l'industrie grandit pas d'une manière fatale^ nous constatons au contraire qu'elle accuse dans les difiPérents pays un progrès très variable, nous la voyons en effet prendre une grande extension en Amérique, en Allemagne, en Angleterre et rester relativement stagnante en France et en Espagne. Le capitalisme peut donc se développer d'une manière intensive ou ralentie, selon que les capitalistes déploient plus ou moins d'intelligence et d'énergie.
A mesure que les faits ont marché, les idées socialistes se sont aussi peu à peu modifiées et nous nous détachons graduellement du romantisme d'autrefois. Nous répugnons à la basse crédulité. Si la classe ouvrière s'emparait des moyens de production, dans le sens que Ton donnait autrefois à cette expression, elle n'en pourrait rien faire; il lui manque les connaissances générales, l'instruction technique, l'aptitude à diriger et à orga-
niser qui ne 8*acquiert que par un long usage» et dans Tétat encore inférieur où elle se trouve, il ne peut sortir de son sein des hommes ayant la haute compétence professionnelle que requiert la direction des industries. Son ambition consiste pour le moment à s'élever à un plus haut niveau et non à assumer une tâche à laquelle elle n'est pas préparée et qui parait peser déjà bien lourdement sur les épaules des dirigeants actuels cependant plus compétents. Ce n^est donc pas la révolution qu'elle demande, mais la transformation sociale par le progrès et la constante amélioration de son état matériel et moral qu'il est possible d'obtenir en donnant à la société actuelle une direction plus scientifique.
Et si la classe ouvrière en France n'est plus révolutionnaire, comment pourrait- elle rester fidèle à des moyens violents adoptés, il y a quarante ans, sous l'influence d'idées allemandes reconnues scientifiquement fausses et dont elle ne veut plus aujourd'hui?
ni
S'il y a des ouvriers qui croient encore à la possibilité d'instituer un régime de production socialiste
en France à brève échéance, il est honnête de leur dire qulls se trompent.
Le plus curieux est qu'ils auraient contre eux le véritable esprit marxiste. Le célèbre théoricien allemand consid^ait en effet que les entreprises capitalistes devaient aller toujours en grandissant et en se concentrant jusqu'au moment où les industries étant monopolisées par quelques individus, les circonstances étaient mûres pour l'expropriation capitaliste et Tavènement du prolétariat. Ne discu-* tons pas cette théorie que l'on s'accorde généralement à trouver un peu simpliste. Au contraire, tenons-là pour vraie.
Nous avons en France un système de production très dispersé : d'après les derniers recensements publiés, notre commerce accusait 269.288 établissements de un à dix employés, 8.005 de dix à cent et seulement 273 de plus de cent personnes; d'autre part, on comptait dans notre industrie 610.000 établissements de un à vingt ouvriers et seulement 20.000 en employant davantage. Par conséquent, cette première conclusion s'impose : nous ne sommes pas dans les conditions que Marx lui-même avait jugées nécessaires pour la réalisation du socialisme. Il s'agissait dans son hypothèse
LA FAILLITE DE IJl POLITIQUE 6
de transférer à la collectivité de grandes industries monopolisant déjà l'activité du pays, c'est-à-dire des organismes constitués, mis au point, en plein fonctionnement que la nation devait s'approprier, prenant la suite des capitalistes et continuant leur commerce. En sommes-nous là?
Evidemment non, car notre concentration manufacturière est si faible que nous vivons encore sous le règne de la petite entreprise. Il en résulte qu'un régime socialiste, établi prématurément, serait dans la nécessité de créer de toutes pièces de grandes industries qui n'existent pas, c'est-à-dire de fabriquer artificiellement et en peu de temps ce que l'histoire met partout ailleurs cinquante ans à accomplir, entreprise qui ne peut pas être envisagée sérieusement.
Autre conséquence, en partant encore des idées du marxisme : si le capitalisme est lent au lieu d'être rapide et s'il faut attendre un demi-siècle au lieu de quelques années pour en tirer certains résultats supposés, la tactique ayant pour objet de préparer une révolution prochaine en maintenant l'état de guerre ou du moins une extrême tension des rapports entre les ouvriers et les patrons perd évidemment sa raison d'être, elle devient même
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absurde, poisqn'elle est alors en contradiction avec les théories qm l'inspirent.
La politique socialiste consiste depuis une trentaine d'années à faire une guerre à mort au capitalisme sans discerner entre les abus qui lui sont inhérents et le rôle qu*il remplit en dirigeant la production et qui ne peut être tenu par personne autre dans Tétat historique où nous nous trouvons d'après ses théories mêmes. Est-il possible à llieure actuelle de constituer de grandes industries en se passant de l'initiative individuelle et sans faire appel à la catégorie des citoyens qui sont les seuls k posséder non seulement les capitaux, mais aussi les connaissances et Texpérience! Personne n'ose le prétendre. Une tactique ayant pour but de faire obstruction au capitalisme, et de paralyser systématiquement son développement, c'est-à-dire d'arrôtor tout progrès social et national, n'est donc ni intelligente ni socialiste : pour qui regarde le fond dos choses elle est réactionnaire dans le mauvais sens du mot.
Au surplus, voyons-en les résultats, car on ne peut apprécier une tactique équitablement que par los ciTots qu'elle produit.
I) après les publications du ministère du travail.
les salaires moyens des travailleurs agricoles sont d'environ 800 francs par an. Quant à ceux des ouvriers journaliers,, ils sont dans Tensemble des départements français à peu près les suivants : imprimeurs-compositeurs, 4 fr. 06; ouvriers tanneurs, 3 fr. 35; selliers-bourreliers, 3 fr. 50; cordonniers, 3 fr. 24; tailleurs d'habits, 3 fr. 73; charrons, 3 fr. 37; tonneliers, 3 fr. 68; ébénistes,
3 fr. 99 ; tapissiers, 4 fr. 15; charpentiers^ 4 fr. 15 ; menuisiers, 3 fr. 86; chaudronniers, 4 fr. 46; ferblantiers, 3 fr. 89; plombiers, 4 fr. 04; forgerons,
4 fr. 20 ; serruriers, 3 fr. 82 ; tailleurs de pierre, 4 fr. 20; maçons, 3 fr. 94; terrassiers, 3 fr. 14; couvreurs, 4 fr. 15; peintres en bâtiment, 3 fr. 91 ; vitriers, 3 fr. 87 ; journaliers, 2 fr. 67. Le salaire annuel de ces ouvriers s'élève à 1.122 francs par an.
D'autres publications administratives nous apportent ces renseignements : les travailleurs des mines et carrières ont un gain moyen de 1 .300 francs par an, les appointements des employés de commerce gravitent autour de 1 .200 francs.
La masse des petits fonctionnaires (employés d'administration et salariés des services publics) reçoit les traitements suivants : cantonniers en
province, 500 à 1.000 francs par an; forestiers, 975 francs; surveillants de prisons en province, 1.365 francs; facteurs, 800 à 1.200 francs dans les campagnes ; éclusiers-barragistes, 500 à 700 francs ; douaniers, 1.100 à 1.200 francs; gendarmes àpied^ 1.000 francs: chemins de fer de l'Etat : poseurs et garde-barrières, 900 à 1.250 francs; hommes d'équipe, 1.050 à 1.400 francs; facteurs, aiguilleurs, garde-freins, 1.200 à 2.100 francs; instituteurs, 1.100 à 2.100 francs; ouvriers des arsenaux et des ports, 1.800 francs; commis des trésoreries, des contributions indirectes, des hypothèques, 2.000 francs, etc., etc.
Il résulte de ces chiffres qu'une grande partie de notre population a des salaires de famine avec lesquels il lui est bien difficile de vivre humainement et d'élever des enfants.
Evoquez maintenant nos luttes intérieures et voyez leur stérilité. Pendant une trentaine d'années nous nous sommes disputés sans arrêt, nos partis se sont traînés dans la boue et nous avons eu la guerre civile en permanence, grèves tragiques, crises terribles séparant la nation en deux camps, etc. En regard de cette folle agitation et de toutes ces passions déployées, qu'avons-nou9 obtenu pour
les travailleurs? C'est bien simple : à peu près rien. Leur situation est toujours aussi modeste, leurs ressources aussi limitées^ leurs logements aussi insalubres. Notre brillante tactique n a rien rapporté à ceux qui souffrent. Pour eux, son actif est c( néant », c'est un fait.
Nous ajouterons et nous prouverons au besoin que même si nous réalisions toutes les « réformes » inscrites dans nos vieux programmes, il n'en résulterait aucune amélioration importante pour les pauvres gens qui peinent. Autant dire les choses comme elles sont. Les partis politiques sont naturellement portés à présenter comme des remèdes infaillibles, à la manière de certains médecins, les maigres moyens dont ils disposent pour atténuer la misère du peuple. En temps ordinaire, on eût vainement attendu d'eux un revirement, un renoncement à dés moyens dont l'expérience a prouvé l'inefiBcacité, car il n'est pas dans la nature des hommes et encore moins des partis de reconnaître qu'ils se sont trompés; les choses eussent donc suivi leur cours inévitablement jusqu'au moment où la crise se fût produite.... Qui sait si l'histoire ne dira pas plus tard que la guerre a sauvé deux fois la démocratie?
Quand la gaerre est surrenue, la politique de divisions et de fausses promesses avec laquelle nous avions identifié dangereusement le régime démocratique était au bout de son rouleau. Après l'impôt sur le revenu qui n'allait pas évidemment changer beaucoup là situation des travailleurs, que pouvions-nous encore offrir au peuple? Nous aurions sans doute essayé de prolonger l'ère des illusions, en faisant luire de nouveaux mirages aux yeux des prolétaires^ mais la réalité force à dire que nous n'avions plus rien dans notre sac* • • •
Augmenter encore les impôts? Mais les capitaux fuyaient, le tiers des valeurs mobilières s'évadait des taxes successorales et largent épouvanté se terrait partout. Avec un budget en continuel déficit, TEtat pouvait41 élever les traitements des petits fonctionnaires? Assurément non. Avec des chaînes accrues et des recettes stationnaires, les compagnies de chemins de fer étaient-elles à même d'améliorer le sort de leurs employés? Certainement pas davantage. Avec une industrie privée d'argent et
travaillant dans une atmosphère de panique, étaitil possible de donner aux ouvriers de plus hauts salaires? Folie d'y penser, n'est-ce pas? Quel remède, quel espoir alors pour les pauvres gens? N^est-il pas clair que nous étions engagés sur une mauvaise route au bout de laquelle il n'y avait qu'un cul-de-sac?
Recommençons maintenant, reprenons la même politique, avec un budget grevé de quatre nouveaux milliards et toute une foule de veuves et de mutilés à faire vivre, semons la haine et l'agitation, empê^ chons l'homme d'initiative d'agir, pourchassons l'esprit d'entreprise, accablons-le de vexations, traitons-le en suspect, arrêtons en un mot dans le pays tout essor industriel et commercial, et nous vous le demandons bien sincèrement, modestes instituteurs, petits postiers, petits cheminots, humbles ouvriers qui peinez si courageusement dans nos villes et dans nos campagnes, que peut vous réserver l'avenir? Quel progrès, quelle amélioration pouvez- vous espérer ? Au fond de l'impasse où nous sommes arrivés, la guerre a élevé la plus haute des murailles et c'est en vain que la politique etssaiera maintenant de la franchir : elle est bloquée.
Disons tout cependant. Pour changer la situation du pays, les obstacles sont grands, ils sont même en apparence insurmontables, car nous tournons dans une inQnité de cercles vicieux qu'il semble difficile de rompre. Jugez>en.
Nous avons à réformer une machine gouverne* mentale qui fonctionne en dépit du bon sens et qu'il est nécessaire de corriger d'après les données de Texpérience et nous ne pouvons mener à bien cette tâche éminemment délicate que si nous avons avec nous les parlementaires, auteurs ou bénéficiaires des abus que nous voulons supprimer.
Nous demandons là tranformation des méthodes de nos producteurs et ne sommes pas sans savoir qu'il existe chez nous d'importants milieux financiers et industriels qu'une longue routine a rendus rebelles au progrès.
Oh ! contradiction ! Nous voulons supprimer l'alcoolisme et devant nous vont se dresser peut-être le syndicat puissant des marchands de vin et la grande majorité des buveurs. Réformer la mentalité de l'électeur? Mais les grands journaux d'informations marchent-ils dans cette voie? Dans le passé, nous les avons vus toujours suivre la mode ou le courant, amuser le public, ou flatter ses instincts.
conditions peut-être nécessaires du grand tirage. Et les partis organisés? Vont-ils se décider si vite à transformer l^urs idées et leurs programmes? Vous ne le pensez pas.
Alors, il ifàut être pessimiste? Nullement. D'abord nous voyons bien que la guerre élève le moral des Français et nous pouvons, sans trop nous illusionner, en conclure que si nos soldats donnent leur vie si généreusement, nos civils ne trouveront pas exagéré de sacrifier à leur, pays des habitudes et des opinions. Députés, journalistes, financiers, industriels, ouvriers, il serait vain de nous incriminer individuellement, car nous étions tous des atomes entraînés dans un système qu^il n'était guère possible de changer, sans Fintervention d'une force extérieure. Une guerre terrible a fait sauter ce vieux monde où nous nous débattions dans Timpuissance. Maintenant une nouvelle ère va s'ouvrir, nous ne sommes plus les mêmes hommes, un autre esprit nous anime, un idéal commun nous inspire....
Le danger réside dans nos conceptions confuses. Le péril, nous le voyons dans les tentatives bâtardes, dans les solutions mixtes^ dans Tébauche et dans l'incoordination des efforts déployés sans esprit de
suite. Tout régime politique se défend, tout système social est conservateur. Notre renouvellement économique va devenir à la mode, mais il est voué d*avance à la médiocrité, s'il pactise avec des abus incomparables avec son développement.