CHAPITRE IV
La nouvelle doctrine démocratique.
I. Abandon de la conception du capitaliste garde-chiourme et reconnaissance du rôle du patron dans la production. — Histoire d*une société. — Un million dans l'industrie rapporte un million tous les ans aux ouvriers.
II. — Les émissions étrangères en France et en Allemagne. — Le développement industriel favorise la croissance de la population et la hausse des salaires. — Le nivellement des conditions n'élèverait pas la prospérité générale. — Le partage des revenus du capital et du travail laisserait une somme minime à chacun. — La France est un pays pauvre.
III. La révolution à opérer dans les idées. — La production au premier plan. — L'industrie transforme la situation des peuples. — Le progrès du monde en cinquante ans.
IV. La production en rapport avec l'état des connaissances en physique, en chimie et en bactériologie. — L'avenir du peuple en fonction delà technique industrielle, commerciale et agricole.
V. La science dans l'organisation du travail. — La tendance à l'union des entreprises. — La stabilisation de l'industrie.
VI. La technique se suit de près dans tous les pays. — Les méthodes aussi. — Les combinaisons économiques sont peu variées. — Les nations se suivent pas à pas»
De rétude du monde actuel, il se dégage une
doctrine démocratique précise, inspirée des condi-
lions modernes de la production. Elle ne prend pas naissance dans la métaphysique de Fichte ou de Hegel, elle s'appuie sur l'observation des faits courants. Nulle doctrine n'est plus pacifique et en même temps plus révolutionnaire. Nulle n^ouvre aux peuples un plus grand horizon. Nous ne la formulons pas pour la circonstance : il y a des années que nous la défendons par la plume, mais la situation créée par la guerre lui donne évidemment un intérêt particulier. Nous voudrions l'exposer ici sommairement dans ses généralités.
La lutte de classes est un moyen d'agitation ayant pour but d'exciter la jalousie de l'ouvrier auquel elle persuade que le profit du patron est prélevé indûment sur le produit de son travail. C'est la conception du capitaliste garde-chiourme et parasite, ne jouant aucun rôle dans la production et vivant de la fraction de valeur qu'il dérobe malhonnêtement aux travailleurs.
Tous les socialistes sérieux savent bien que les choses ne se passent pas de cette manière et que s'il y a des profits abusifs et des salaires insuffisants, il n'est pas vrai, d'une manière générale, que la direction des affaires industrielles n'impose pas de gros efforts, de grandes connaissances et d'im*
menses tracas à ceux qui s'y livrent. Comment baser la ligne de conduite d'un parti sur une conception aussi opposée aux réalités!
Mais cette propagande produit un effet curieux : Touvrier s'hypnotise sur le profit capitaliste. Ce profit, il ne faut pas que le patron Tait. Pour qu'il ne l'ait pas, restreignons les entreprises, arrêtons Findustrie, n'accordons pas de concession minière, n'exploitons pas notre houille blanche, etc. Poursuivi par son idée fixe, l'ouvrier n'aperçoit pas que dans le régime capitaliste — et nous y sommes vraisemblablement encore pour quelque temps, n'est-il pas vrai? — sans profit, il ne peut y avoir de salaires.
N'est-ce pas curieux? Sous l'influence d'une fausse doctrine, l'ouvrier perd entièrement de vue le fait qui l'intéresse le plus au monde^ c'est-à-dire la rémunération du travail. 11 est pourtant évident que plus il y a d'entreprises, plus la main-d'œuvre est demandée, plus elle est chère, et aussi plus l'ouvrier est influent, plus il est puissant, vérités qui sautent aux yeux, n'est-ce pas? et que cependant le socialisme allemand cache malhonnêtement aux travailleurs.
Dégageons-nous des théories et plaçons-nous
devant le fait le plus élémentaire de la production : une société se constitue pour fonder une industrie nouvelle, elle dispose d^un capital d^un million. • Que fera cette société pour commencer? Elle transformera les deux tiers de son argent en bâtiments, en matériel, en machines, en frais d'installation, c'est-à-dire en salaires qui seront distribués à des ouvriers de toutes les corporations. Premier résultat qui n'est pas à dédaigner pour les gens qui travaillent, on en conviendra.
Passons la période de fondation. L'usine marche. Que rapporte-t-elle maintenant aux ouvriers? Avec un capital d'un million, son chiffre d'affaires est d'environ deux millions, sur lesquels 6 pour 100 6u 120.000 francs vont au capital 5 pour 100 ou 100.000 francs à l'amortissement du matériel, 35 pour 100 ou 700.000 francs au personnel ouvrier, et 54 pour 100 ou 1.080.000 francs à des frais de production divers énumérés plus loin.
Soulignons aussitôt le fait qui nous intéresse, résunions-le dans cette phrase : un million dans l'industrie représente 700.000 francs payés tous les ans en salaires ou bien encore un million dans l'industrie fait vivre trois cent cinquante ouvriers.
Evidemment, les chiffres varient. Sur les recettes
de nos chemins de fer, 31 ponr 100 sont abandonnés en salaires. Dans Tensemble de nos charbonnages^ la main-d'œuvre reçoit 3S0 millions sur ime production de 700 millions. La proportion des salaires est ici de 50 pour 100.
Revenons à notre million. Quand nous l'avons quitté tout à l'heure, il distribuait 700.000 francs aux ouvriers qui travaillaient à l'usine, mais est-ce là tout ce qu'il rapporte en salaires?
Observons que l'usine a encore 54 pour 100 ou 1.080.000 francs de dépenses diverses représentées par des achats de matières premières, des frais de transport, des courtages de banque, des impôts, etc., et que presque toutes ces dépenses se ramènent en dernière analyse à des salaires payés en d^autres endroits par d'autres entreprises^ salaires de mineurs, d'ouvriers agricoles, d'employés de chemins de fer, de banque, de fonctionnaires, etc., dont il peut arriver cependant qu'une partie n'ait pas été payée dans le pays, si des marchandises ont été achetées à Tétranger.
Estimons à 500.000 francs ces salaires versés sur place, supposition modeste, et nous arrivons à la conclusion que notre capital d'un million rapporte tous les ans 1.200.000 francs aux ouvriers; disons
même, si vous voulez, seulement un million, et nous aurons cette formule commode, bonne à graver dans nos esprits, que d'une manière directe ou indirecte la classe laborieuse reçoit 100 pour 100 par an du capital engagé dans l'industrie.
Est-ce fini? Nidlement. Quoique ce résultat soit bien impressionnant déjà, il n'épuise pas l'action bienfaisante de notre million qui va continuer à s'exercer par un curieux phénomène de répercussion que nous connaissons tous, mais sur lequel nous méditons bien rarement.
Nous avons joué aux capucins. On dispose les dominos debout en file à la queue-leu-leu, puis on pousse du doigt le premier, il fait tomber le second, le second culbute à son tour le troisième et le mouvement continue. C'est uu peu la même chose qui se passe, quand nous mettons de l'argent en circulation. Nous commandons une machine, nous mettons en branle non seulement la construction mécanique, mais aussi la métallurgie, l'industrie électrique, l'industrie chimique, les mines, les charbonnages^ les transports, les banques, etc.... Toute branche de production est en rapport avec plusieurs autres qui ont chacune aussi leurs satellites.
Et que font les ouvriers de leurs salaires? Ils le consomment en aliments, vêtements, meubles ou autres objets essentiels à la vie courante, développant ainsi Tindustrie, le commerce et l'agriculture en général. Et la vague de prospérité s'étend, elle se divise en ondes qui se prolongent dans toutes les directions et qui se rencontrent et s'entre-croisent en tant d'endroits que tous les producteurs en ressentent plus ou moins les effets.
Au lieu d'engager le million dont nous avons parlé dans l'industrie du pays, supposons que nos capitalistes, effrayés par la politique, aient jugé prudent de le placer à l'étranger, admettons même qu'ils se trouvent bien de cette opération qui leur rapporte un bon intérêt, en leur évitant les difficultés qu'ils peuvent redouter du côté d'ouvriers hostiles ou mal disposés. En ce cas la situation sera la même pour les porteurs de capitaux qui continueront à posséder leur million et à en recevoir un dividende, mais elle sera tout à fait changée pour les ouvriers qui seront privés d'un million de francs de salaires.
Et supposons maintenant que tous les capitalistes agissent de même et placent en l'espace de quinze années à l'étranger une trentaine de mil-
liards qu'il leur était possible d^eagager aussi bien dans l'iadostrie, le commerce et Tagriculture de leur pays : ces 30 milliards de francs représenteront xme perte de 30 milliards de salaires et nous aurons comme résultat Tégoïsme capitaliste, la misère du peuple, la dépopulation et l'abaissement du pays.
Nous pouvons conclure de ces réflexions que le pro&t patronal est un facteur en réalité très secondaire à côté du rôle que joue la production dans l'amélioration du sort des travailleurs et aussi que, pour s'être inspirée d'un idéal noble et d'intentions généreuses, notre démocratie n'en a pas moins été très inférieure dans ses conceptions et dans ses moyens. Il y a trente ans que nous marchons en arrière, tout en croyant aller au progrès.
Pendant que les Français plaçaient leur argent au dehors, les Allemands employaient le leur à l'intérieur. Voici les chiffres des émissions étrangères effectuées pendant la période allant de 1905 à 1910 dans des deux pays :
En 1905, 2.174 millions de francs de titres
étrangers chez nous contre 700 millions chez eux; en 1906, 3.482 contre 387 millions; en;i907, 1.808 contre 202 millions; en 1908, 2110 contre 285 millions; en 1909, 4.069 contre 864 millions; en 1910, 5.296 contre 633. Proportion des valeurs étrangères aux valeurs nationales : en France, 83 pour 100; en Allemagne, 9 et demi pour 100. Pendant ces six années, il a été introduit en Allemagne 3 milliards 71 millions de titres étrangers, en France 18 milliards 71 millions!
Le portefeuille de valeurs étrangères est estimé en France à 50 milliards, en Allemagne à 22 milliards de francs environ. Différence : 28 milliards. Ces 28 milliards, restés dans le pays et convertis en salaires, ont permis de nourrir 30 millions de plus d'habitants chez nos ennemis (à raison de 900 francs par habitant) et d'élever aussi le bienêtre de la population : de 1883 à 1910, la consommation par tête a augmenté en Allemagne de 23,9 pour 100 pour le froment et le seigle, de 80 pour 100 pour les pommes de terre, de 46,9 pour 100 pour la viande, de 188,5 pour 100 pour le sucre et de 44 pour 100 pour le café, le thé et le cacao. En outre, les salaires se sont élevés de 35 pour 100 pour les mineurs, de 125 pour 100 pour les maçons et les
charpentiers, de 67 pour 100 pour les peintres, lesmenuisiers, les ouvriers de Tusine Krupp, etc....
Le développement industriel ayant eu pour conséquence d'augmenter les moyens de subsistance, il en est résulté pour ainsi dire mathématiquement la croissance de la population, le progrès de la , consommation et la hausse des salaires.
Il y a cependant un revers à la médaille, il y » cette petite ombre au tableau que... des capita* listes se sont enrichis en donnant du travail aux ouvriers allemands. On a beau dire que ce sont des hommes de valeur et de talent sans lesquels il n'aurait pas été possible à TAUemagne de fonder ses industries, il n'empêche qu'on peut citer le cas d'un M. Thyssen qui a gagné des millions à créer des usines où il n'occupe pas moins de 35.000 personnes et que nous n'aurions pas toléré ce scandale en France, où nous sommes à peu près una?nimes à penser dans les milieux avancés qu'il vaut mieux voir 35.000 ouvriers vivre misérablement que de laisser un monsieur faire fortune
Telle n'est pas cependant la mentalité des travailleurs allemands qui ne font rien pour entraver chez eux un progrès dont ils profitent et s'efiForcent au contraire de le servir en répandant conscien-
cieusement au dehors des doctrines et des idées qui paralysent leurs concurrents à la manière des gaz asphyxiants. De cette manière, nos ouvriers sont bel et bien joués, mais leurs yeux s'ouvrent peu à peu à la vérité et Ton peut «spérer qu'ils sauront, comme nos poilus, se rebiffer.
On peut encore aller plus loin dans la voie de la démonstration, il est possible en effet d'apporter à l'homme le moins au courant des faits économiques une preuve irrésistible qu'il n'y a rien à retirer de la politique ayant pour objet de niveler les revenus, on peut rendre sensible à sa raison que cette politique repose sur une illusion totale, et poujrsuit un but impossible à rejoindre et à toucher, parce qull n'existe pas dans la réalité.
L'ensemble des revenus du capital et du travail a fait l'objet de diverses estimations émanant de l'administration ou de spécialistes de ces recherches. Ces évaluations font ressortir le revenu total de tous les Français, capitalistes, propriétaires, rentiers, industriels, commerçants, agriculteurs, ouvriers, employés, fonctionnaires et membres de toute profession à ime somme qui varie généralement selon la nature des méthodes employées de 28 à 32 milliards de francs. Prenons le chiffre intermédiaire
de 30 milliards. La guerre le réduit bien de 4 milliards, c'est un minimum. Reste 26 milliards à partager entre 38 millions de Français, hommes, femmes, enfants, vieillards, c'est-à-dire... 1 fr. 87 par jour et par habitant!
Vous vous récriez? A quelques centimes près, ces chiffres sont vrais. Capitalistes et ouvriers^ toutes nos recettes additionnées, tout compris, tout compté, nous avons chacun 2 francs par jour pour vivre et c'est tout !
L'impuissance de notre politique éclate, elle est basée sur la fausse idée que les revenus capitalistes sont très importants et permettraient d'avantager beaucoup la masse, s'ils étaient reportés sur celle-ci. Le fait n'est pas exact. Un homme a 40.000 francs de rente. Partagez la somme entre mille individus et vous avez 40 francs par habitant.
Niveler les conditions? Un régime socialiste ne le ferait pas, il ne mettrait pas sur le même pied l'effort et l'indolence, l'instruction et l'ignorance, le talent et la médiocrité, ce n'est pas vrai. Alors nos ouvriers parisiens qui gagnent de 7 à 9 francs par jour devraient rapporter à la masse, ils ne seraient pas socialistes, s'ils le croyaient!
Il s'agit, direz-vous, d'un nivellement relatif,
mais alors les allégements sont insignifiants, imperceptibles et ne sont même pas sentis par les intéressés. Nous avons fait un battage énorme autour de l'impôt sur le revenu, mesure utile d ailleurs, mais quel était sa portée? Il s'agissait de se procurer 100 millions, ou 2 fr. 60 par habitant. A cela se réduit aussi pour chacun l'économie réalisée. Nous avons renversé un ministère et fait échouer un emprunt français dans un moment critique à propos d'un impôt sur la rente qui nous aurait apporté une vingtaine de millions ou cinquante centimes par habitant. Toute notre politique de répartition, si violente, si passionnée, s'est déroulée sur ces chinoiseries.
Les députés ne peuvent rien pour nous : quelles que soient les conditions du partage, nous sommes pauvres, misérablement pauvres et ne produisons pas assez pour nos besoins.
Si la politique de nivellement ne rapporte rien à ceux qu'elle veut avantager — et les faits Tout tristement démontré — elle n'en est pas moins très meurtrière à l'égard des classes aisées qui doivent en payer les frais.
Pour procurer quelques centimes à chaque
citoyen pauvre, nous allons amputer le revenu de
certains citoyens riches dans la proportion d'un quart, d'un tiers ou de la moitié. Que va-t-il arriver ?
Les citoyens pauvres qui recevront des centimes — nous supposons qu'il leurs parviennent — encaisseront cette gfratification infinitésimale avec l'indifférence qui convient — nous supposons encore qu'ils s'en aperçoivent, — elle ne leur fera ni chaud ni froid et ne changera pas leur état.
En sera-t-il de même des gens riches? Assurément non. Pour améliorer l'état de santé du corps social dans une mesure si faible qu'elle n'aura été sentie par personne, nous aurons coupé à Tun une main, à Tautre un bras, au troisième une jambe. Les capitalistes auront donc été frappés sévèrement d'une manière matérielle et, chose plus grave, ils seront atteints moralement et vivront désormais dans l'inquiétude et la crainte du lendemain.
Il serait exagéré de prétendre que notre politique a été spoliatrice à l'égard des classes riches, parce qu'elle a été en fait aussi vacillante et aussi impuissante dans cet ordre d'idées que dans les autres, mais il est strictement vrai qu*elle a laissé planer sur le peuple l'illusion constante de grandes améliorations impossibles à réaliser par les moyens dont elle disposait et sur les classes aisées une
perpétuelle menace éminemment propre à maintenir celles-ci dans un état de malaise et d'appréhensions indéfini. Cette situation, arrêtant la production, est retombée finalement sur le peuple dont la seule satisfaction a été de faire du mal aux capitalistes, en s'en faisant encore plus à lui-même.
Il existe un mot qui répond aux conditions dans lesquelles nous allons être après la guerre et dont nous éprouvons un peu de gêne à nous servir, parce qu'on en a pas mal abusé dans les discussions d'idées et qu'il présente aussi l'inconvénient d'éveiller des souvenirs de violence ou de changement politique dépourvus évidemment de tout lien avec les questions que nous avons à résoudre.
Mais ce mot est le seul dont nous disposons et puisque nous avons fait des réserves qui ne permettent pas de se méprendre sur son sens, il n'y a plus, somme toute, de danger à l'employer.
Disons donc que la transformation à opérer dans notre mentalité démocratique après la guerre doit constituer ce qu'on appelle historiquement une révolution.
L'idée maîtresse qni inspirait nos actes et dont nous avions fait le fondement de notre politique se révèle à Tusage comme une notion fausse ou pratiquement de valeur médiocre, nous allons donc la « rétrograder » et la faire passer à Tarrière-plan ; et, d'autre part, cédant à Tévidence et entraînés aussi par les événements, nous allons être amenés à mettre en première ligne et à arborer comme drapeau justement l'idée inverse que nous combattions. Il va donc s'opérer un véritable renversement dans nos idées, c'est-à-dire, intellectuellement parlant, vous voyez que le mot s'impose, une révolution.
En un sens, il parait très banal et même un peu ridicule de déclarer sentencieusement que pour élever la situation matérielle du peuple, il faut augmenter ses moyens de subsistance et, par conséquent, développer la production du pays. Il semble qu'on énonce une vérité de M. delà Palisse, mais il n'en est pas ainsi. Gomme on va le voir, une doctrine démocratique nouvelle, prenant comme base non plus la répartition, mais la production est une théorie essentiellement moderne qui s'appuie sur Tobservation des faits économiques actuels et se présente beaucoup moins comme une donnée
du sens commun que comme une vérité d'ordre scientifique.
L'expérience de ces vingt dernières années permet en effet de constater le fait curieux que révolution industrielle peut, quand elle est favorisée, se développer rapidement et transformer la situation d'un peuple dans des conditions de temps qu'on n'aurait pas imaginées auparavant. Aux Etats-Unis, en Allemagne, en Angleterre, en Belgique, en Suisse, en Italie, au Japon et aussi dans une moindre mesure en France, nous avons vu des pays développer leur population, leur production, leur richesse, leurs commodités et leur confort avec ime rapidité déconcertante pour nos vieilles idées d'autrefois.
De 1869 à 1913, le commerce du monde a passé de 55 à environ 140 milliards. De 1898 à 1908, c'est-à-dire en une période de seulement dix années, la production de l'or a passé de 1 milliard 480 millions à 2 milliards 291 millions, celle de la houille de 439 à 612 millions de tonnes, celle de la fonte de 25 à 35 millions de tonnes, celle du cuivre de 438.000 à 739.000 tonnes, celle du zinc de 469.000 à 722.000 tonnes, etc., autrement dit la production à augmenté de 50 pour 100 et souvent même a doublé en dix ans.
En même temps que les échanges, le réseau des voies ferrées et des canaux s*est étendu, d'innombrables navires ont été construits, les ports ont été agrandis et le trafic maritime est devenu vertigineux. Ces résultats extraordinaires ont été dus exclusivement aux progrès de la technique» à l'extension du machinisme, machines à vapeur et à électricité, machines agricoles, à tisser, à filer, à fabriquer, le papier, machines-outils de toute nature, etc. Les progrès des industries d'extraction ont permis de produire en quantité la houille, le fer et les autres métaux, le pétrole, etc. Grâce à la science, la culture du sol a été conduite d'une manière plus intensive, l'électricité, à la fois force, lumière, chaleur et agent chimique, a commencé à révéler son merveilleux pouvoir et des inventions de grande portée, automobile, télégraphie sans fil, aviation, etc., se sont multipliées.
Où est le progrès ? Peut-on même poser la question, quand il suffit d'ouvrir les yeux pour constater que la production par les moyens modernes est en train de transformer partout la condition des peuples ?
D'où vient Fessor de la production? L'homme moderne est-il plus laborieux que ses ancêtres? Au contraire, il peine moins, mais son effort rend davantage : autrefois il luttait avec la matière dans tm corps à corps pénible et ingrat, maintenant il la combat à distance au moyen des forces naturelles qu'il mobilise à tour de rôle après avoir surpris leurs secrets. La production est en rapport avec nos connaissances et se développe avec la science, c'est un fait.
Dans le domaine de la mécanique, chacun a l'impression des progrès accomplis, parce qu'il est à même de les voir et de les toucher du doigt. Nous sommes familiarisés avec l'idée de la force motrice, nous connaissons la vapeur, l'essence, le gaz, la force hydraulique, Télectricité, nous pouvons nous représenter leur extension par l'imagination. Nous apprécions aussi très nettement le rôle des machines et des appareils de toute nature, qui ont pour effet d'alléger le travail manuel. Comme nous en voyons beaucoup, nous n'avons aucune peine à nous figurer qu'il pourrait y en avoir
davantage : il n'y a qu'une multiplication à faire, en prenant un coefficient un peu fort, si nous avons des idées larges, mais c'est là tout.
Si nous rendons justice à la mécanique dont les effets se constatent à Tœil nu, nous somme bien loin de reconnaître la véritable importance des autres sciences qui s'appellent la physique, la chimie, la microbiologie, dont le travail se poursuit obscurément à rintérieur des usines et des laboratoires et qid sont les plus importantes de toutes, puisque c'est par elles que s'opèrent la transformation des produits ainsi que le renouvellement des procédés de fabrication et de toute la technique de la production.
Le rôle de la chimie est si considérable, que toutes les industries en sont pratiquement tributaires : la métallurgie, la fabrication des machines, les brasseries, les distilleries, les sucreries, les teintureries, les mégisseries, les chamoiseries, les verreries, la fabrication des glaces, l'industrie de la céramique, l'industrie textile, alimentaire, agricole» électrique, celles de la construction, du papier, etc..
Dans la métallurgie, le remplacement du puddlage par le procédé Bessemer a permis d'exécuter
en 20 minutes, le travail qu'on mettait jusque là, plusieurs jours à accomplir. Avec le procédé Martin, un peu plus coûteux, on obtient des produits plus fins. Nos fameux gisements de Meurthe-et- Moselle n'étaient pas exploitables aussi longtemps qu'on n'avait pas trouvé le moyen d'éliminer le phosphore qu'ils renferment. La mise au point du procédé Thomas a permis de mettre en valeur ce bassin qui renfermait pour 40 milliards de fer au prix du métal avant la guerre.
L'étude des alliages, de la trempe, de la pression ,. permet de modifier à volonté les propriétés des métaux. Grâce à l'invention du four électrique atteignant la température de 4.000®, on est à même de réduire les métaux les plus réfractaires et l'on obtient une gamme d'aciers adaptés à tous les usages, aciers au chrome, au nickel, au tungstène, à l'aluminium, etc., de même on affine électriquement le cuivre, le plomb, l'argent et on les dégage de leurs impuretés, comme par enchantement.
La culture du sol est devenue la chimie agricole. Nous introduisons dans la terre, les éléments nécessaires à la nutrition des plantes, l'azote sous forme de nitrates et de sels ammoniacaux, les sels de potasse, le phosphate de chaux en quantités
importantes et en doses infinitésimales savamment calculées, Fiode, le cuivre, le zinc, le manganèse, etc. Quel rendement nous tirerons de notre sol, quand il sera scientifiquement cultivé?
L'industrie électro-chimique commence à enfanter des merveilles : elle fabrique l'aluminium, le carbure de calcium, qui dégage Tacétylène, le nitrate de chaux, la cyanamide, Uammoniaque, servant aux engrais, les chlorates pour les explosifs, les hyperchlorites pour le blanchiment, etc.
Depuis que nous connaissons la constitution des corps gras, nous avons perfectionné l'industrie des savons et celle des bougies. Du résidu des bougies, nous tirons la glycérine, nous faisons aussi de celle-ci de la nitro-glycérine, puis de la dynamite. Avec la graisse de bœuf, nous fabriquons la margarine; avec l'huile, du beurre végétal ou de la végétaline.
De la cellulose, nous tirons le fulmi-coton, le celluloïd, la soie artificielle. Du bois de chêne et de châtaignier, nous extrayons le tannin, base de l'industrie du cuir. De la betterave, nous dégageons le sucre. Avec la chaux, nous fabriquons les chaux hydrauliques et les ciments pour la construction, etc., etc.
Maintenant, il y a la grande industrie chimique elle-même. Elle élabore des produits utilisés par les autres, les acides sulfurique, azotique, oxalique, etc., la soude et ses sels, carbonate^ sul* fate, etc., les sels de cuivre, de fer, de plomb, d'étain^ de soufre, etc., le superphosphate de chaux, les huiles essentielles, les éthers, l'alcool de bois, etc., elle produit les matières colorantes extraites du goudron de houille, la naphtaline, Tanthracène, l'aniline, etc., qui se diversifient dans des combinaisons illimitées, Les couleurs minérales, laques et vernis, blanc de zinc, minium, les produits pharmaceutiques, les parfums artificiels, etc.
Avec la microbiologie, nous pénétrons dans les industries de fermentation qui fabriquent les alcools, vins, bière, liqueurs, vinaigre, les acides lactique, butyrique, citrique, etc., car ce sont les êtres infiniment petits qui font tous ces produits pour nous, mais il faut les sélectionner, distinguer les bons des mauvais à travers la multiplicité des races et ensuite les cultiver, les éduquer, les dresser, étudier la manière dont ils se conduisent dans toutes les conditions de température et de milieu. Et ces con» naissances nous ramènent à la culture, puisque ce sont des microbes aussi qui nitrifient les engrais. . . .
Les destinées de notre peuple, Timportance de sa population, le niveau de sa richesse et de son bien-être, sont liés à cette technique industrielle et agricole, à laquelle nous prêtons si peu d'attention. Nous irons loin, si nous tirons toutes les conséquences de cette vérité.
L'industrie dépend de la science, la science et l'industrie doivent donc s'unir et travailler la main dans la main pour développer la production. Ce principe domine l'activité de nos ennemis depuis trente ans et nous le découvrons seulement aujourd'hui!
En Allemagne, savants et usiniers sont en rapports étroits et l'on voit des professeurs de l'université non seulement inspirer Tindustrie, mais découvrir des couleurs, des parfums, des médicaments. Liebermann a trouvé Talizarine, Knorr l'antipyrine. Et le pays est couvert de laboratoires, d'instituts et d'écoles professionnelles de toute nature d'où sort tous les ans une nouvelle classe d'hommes instruits à tous les degrés !
Aux Etats-Unis, même tendance à perfectionner
et à vulgariser les sciences appliquées : l'Institut Technologique de TUniversité Harvard, le Sibley Collège de New- York, etc., sont célèbres autant par la qualité de leur enseignement et le nombre de leurs étudiants que par les libéralités royales que leur font les milliardaires américains.
En France, nous avons des savants de grand mérite qui vivent isolés dans une tour d'ivoire, exempte de dorure, car nous leur donnons de pauvres budgets, et les gens compétents disent que notre enseignement industriel est si insuffisant qu'il n'est pas à réformer, mais à créer de toutes pièces. Constatons pour le moment et n'insistons pas.
De nouveaux principes d'action seraient sans valeur, s'ils ne s'accordaient pas avec les nécessités de la production. Avant d'aller plus loin, nous sommes donc tenus d'aborder d'autres réalités.
La science dans la production, ces mots font penser naturellement à une utilisation de plus en plus étendue de la force motrice, des outils, des machines ainsi que des propriétés physiques et chimiques des corps par lesquelles nous poursuivons l'amélioration de nos procédés de fabrication et qui constituent en effet les premières bases de notre progrès matériel, mais la science dans la
production, c^est aussi la méthode introduite dans l'organisation du travail.
La phase la plus élémentaire de cette méthode est la division des opérations exécutées dans les ateliers et dans les usines et aussi la disposition des fabriques dont les différents rouages doivent être aménagés de manière à réduire les dépenses de temps et de manipulation au minimum. De Tavis des hommes qui ont été à Tétranger, et qui sont à même de comparer, nous avons en France une marge importante de réforme à réaliser dans ces deux directions, parce que le travail de nos usines n*est pas dirigé généralement d'après les principes modernes et que nos fabriques pour la plupart de construction ancienne ne répondent pas aux récentes données du progrès.
Mais à mesure que la production grandit, d'autres difficultés surgissent et l'organisation se complique, elle s'élève du domaine intérieur de Fusine, elle s'étend à l'extérieur et prend un caractère collectif. Le régime de la libre concurrence, pratiqué sans limites à la manière dont rentèU"daient autrefois les admirateurs de la théorie du laisser-faire, est, en effet, un système purement anarchique où le patron produit au hasard, cesU
à-dire toujours trop ou pas assez et qui détermine inévitablement des arrêts brusques ou des reprises brutales du travail correspondant à de violentes fluctuations dans les prix. Ce système ne convient pas à l'industrie moderne qui possède un outillage coûteux, un stock important de marchandises et dont les machines ne peuvent donner leur rendement que dans une régulière activité. Des aléas d'une concurrence fonctionnant sans régulateur ne peuvent pas être supportés par les grandes usines, elles seraient ruinées infailliblement dans les périodes de crise et les capitaux ne voudraient plus s*y aventurer, si leur fonctionnement exposait à des risques trop élevés.
De cette situation a surgi lun des faits les plus caractéristiques de l'évolution moderne, la tendance à la combinaison de toutes les entreprises faisant partie de la même industrie sous la forme de cartels, de trusts ou de syndicats.
D'après une enquête officielle, il existait en Allemagne en 1905, 385 cartels portant sur les industries du fer, du charbon^ des métaux, l'industrie chimique, l'industrie textile, les industries du cuir, du caoutchouc, du bois, du papier, du verre, des briques, de la pierre, des objets
d^argile, rindustrie alimentaire, l'industrie électrique, etc.
La plupart de ces cartels ont pour but de fixer des prix de vente uniformes dans toute l'industrie ; en même temps que les prix, ils déterminent les conditions de paiement, de rabais, de crédit qui doivent être imposées par tous les producteurs. Il y a des cartels de tous les genres et présentant tous les caractères d'organisation du plus lâche au plus serré : les uns limitent la production de leurs membres, les autres restreignent leur écoulement à une certaine zone de territoire, d'autres qui constituent le type le plus parfait vendent toute la production de l'industrie par Torgane d'un bureau central pour le compte commun. Toutes ces combinaisons ne vivent pas longtemps, il y en a de mal conçues qui se dissolvent, mais elles se reconstituent en général peu de temps après.
Quoique le système des cartels ait ses abus, il est très favorable à l'industrie, parce qu'il lui donne la stabilité dont elle a besoin ; en régularisant les prix ou du moins en atténuant leurs oscillations, car il ne fait pas autre chose, il n'est pas seulement utile au producteur, mais à Tacheteur auquel il évite les à-coups imprévus de la hausse
OU de la baisse des cours, il s'accorde avec le progrès, parce que les usiniers ont toujours intérêt avec lui à diminuer leurs frais pour élever leur bénéfice, disons enfin qu'il n'est pas moins profitable aux ouvriers sur lesquels le déséquilibre de la production se répercute si douloureusement sous la forme du chômage et qui peuvent améliorer leur situation plus aisément sous un régime où le patronat est en mesure de reporter sur le consommateur l'élévation du prix de sa maind'œuvre.
Dans tous les pays où la production grandit, nous voyons s'étendre aussi ce régime de combinaisons qui présente des aspects un peu différents selon le tempérament des peuples. Nous devons donc résister à des préjugés qui pourraient fausser notre jugement et nous empêcher de reconnaître qu'elle est un progrès et constituent peut-être la plus claire indication que nous possédions sur la société de demain.
Si nous visitons une usine métallurgique, une filature ou toute autre fabrique appartenant à
riadustrie classique en France, en Angleterre, en Amérique, en Allemagne, nous constatons que cesétablissements sont du même type et possèdent à peu près le même matériel et les mêmes procé* dés de fabrication avec des différences de détail. Quelques années plus tard ces mégalités auront disparu, mais d'autres auront pris leur place. En d'autres mots, la technique se suit de près dans tous les pays. Il ne peut en être autrement, puisque Ton a partout les mêmes problèmes à résoudre et que la science ne varie pas selon la latitude.
Nous savons aussi comment le progrès se gênéralise. Une usine trouve un perfectionnement^ ses voisines sont tenues de Tadopter et l'industrie étrangère à son tour doit faire de même pour ne pas être en état d'infériorité sur le marché mondial. La concurrence est le ressort de la production moderne.
Ce qui est vrai de l'outillage l'est aussi des méthodes. La prospérité industrielle peut dépendre de l'existence de grands ports bien aménagés, d une marine importante, de canaux transportant à bon compte, dlnstitutions de crédit efficaces, d'une politique douanière habile, etc., elle peut
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être aussi en rapport avec une certaine manière de diriger les industries et de coordonner leurs efforts pour en tirer le maximum de rendement. Il convient donc d'insister sur cette vérité évidente que nous ne comprenons pas en France : quelles que soient les différences de régime politique entre les Etats, les méthodes économiques tendent par la force des choses à s'uniformiser dans tous les grands pays. S*il en était autrement, la nation qui détient la meilleure méthode, c'est-à-dire qui produit à meilleur compte, arriverait nécessairement à prédominer.
Précisons nos idées. S'il n'entre pas dans nos vues de transplanter les institutions économiques de l'Allemagne dans notre pays, il n'en est pas moins certain que nous sommes contraints de nous orienter dans la même direction que cette dernière sur tous les points où elle nous devance dans la voie du progrès.
Au demeurant, il serait puéril de nier que le système de production de nos ennemis est singulièrement plus avancé que le nôtre et qu'il est de notre intérêt de le connaître autant pour être à même de le combattre que pour avoir des idées claires sur la marche que suit le régime moderne.
au fur et à mesure qu'il se développe et s'intensifie.
C'est bien à tort que beaucoup des nôtres ont l'impression que cette marche est arbitraire et se prête à de nombreuses combinaisons, car il n'en est rien. A la vérité, nos choix sont peu variés et nous nous mouvons dans les limites étroites qui sont tracées par les lois de la matière et du caractère humain. Nous pouvons concevoir des systèmes répondant mieux à nos aspirations idéales que ceux qui existent, mais si nous voulons les réaliser, sans les avoir graduellement éprouvés, ce sera bien inutilement^ nos mains se déchireront sur du granit. En matière sociale, on ne peut progresser que par tâtonnements.
Il y avait autrefois des hommes intelligents et studieux qui, partant de théories profondes, usaient leurs jours et leurs nuits à chercher le moyen de changer de viles matières en or, eux aussi travail* lèrent avec une foi inlassable à transformer le monde en un jour au moyen d'une découverte, mais le succès n'a pas couronné leurs efforts et il n'est rien resté de leurs tentatives pendant lesquelles des siècles ont passé inutilement. Quel mépris auraient eu les alchimistes pour nos savants modernes qui se cantonnent dans un petit compar*
liment de la matière et bornent leur ambition à observer des corps pour connaître leurs lois ! Voyez cependant la leçon des choses : c'est par la méthode de ces modestes chercheurs que se réalise le rêve des mystiques impuissants qui les ont précédés, puisque la chimie industrielle arrive peu à peu à transformer en objets utiles, c'est-à-dire en or, toutes ces matières vulgaires que nous méprisions autrefois.
Nous dédions à nos amis socialistes les réflexions suivantes, nous les soumettons à leur bon sens; connaissant le souci de vérité qui les anime, nous sommes sûrs qu'ils les approuveront et ne trouveront rien à y répondre. Veuillons voir.
Dans le socialisme, il y a le but et les moyens. Le but consiste à affranchir non pas seulement le travailleur pauvre — ne rétrécissons pas notre idéal — mais le citoyen en général des servitudes que fait peser sur lui l'organisation sociale, de l'élever plus haut matériellement et intellectuellement, de rechercher les conditions qui favorisent le mieux son développement, etc. Ce but est d'ordre moral, il représente une aspiration que nous voulons réaliser, une direction que nous entendons donner à nos activités et la science n'a pas à en connaître.
Il en est autrement des moyens. Pour réaliser le socialisme, nous avons besoin de connaître la société actuelle comme elle est; c'est-à-dire d'apprécier sainement les lois qui la régissent pour être à même de nous en servir et de les faire tourner rapidement du côté des idées qui nous intéressent. Supposez que nous nous trompions sur ces lois. Nous n'aurons aucune prise sur la réalité et notre agitation sera sans résultat et souvent nuisible, parce qu'il nous arrivera de faire exactement Tinverse de ce que nous auraient dicté nos intérêts.
Maintenant si notre conception sociale relève de la science, elle est tributaire aussi de sa méthode et la science ne procède pas par dogmes, elle ne pose pas des affirmations tranchantes une fois pour toutes, elle observe minutieusement les faits^ elle en dégage des lois et ces lois elle les tient pour provisoires, elle les vérifie sans cesse et se tient prête à les modifier, si Texpérience vient démontrer qu'elles sont inexactes ou incomplètes.
Est-ce ainsi que nous procédons? Nullement.
Toute notre ligne de conduite est basée sur une certaine conception que nous considérons naïve-
ment comme définitive et qui n^est pas précisément de fraîche date, puisqu'elle a été établie, il y a environ cinquante ans.
Si nous recherchions les progrès accomplis par la physique, la chimie, la médecine pendant le même intervalle, nous verrions qu'il existe un abîme entre les connaissances de cette époque et celles d'aujourd'hui. Sans remonter si haut, il est notoire que la marche de ces sciences est si rapide qu'il suf&t de ne pas la suivre pendant dix ans pour ne plus être « dans le mouvement. » Encore s'agit-il de sciences exactes et, par conséquent, simples, alors que la science sociale est la plus imprécise et la plus compliquée de toutes par définition.
Depuis cinquante ans, il s'est produit une évolution industrielle extraordinaire qui a transformé la situation des peuples et pendant laquelle ont apparu des phénomènes ignorés jusque-là, puis nous subissons la plus grande guerre de Thistoire, dont V effet sera l'équivalent, pour nous, d'un changement de planète et tous ces faits ne compteraient pas, ils resteraient sans influence sur nos manières de voir, et nous continuerions à réciter notre credo en traitant ceux, qui ne le marmottent
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pas avec nous, de réactionnaiFes! S'il en était ainsi, nous serions finis.
Vous le voyez bien, nous devons reviser nos doctrines^ en les appuyant sur la science et sur la vérité.