DE LA PURETÉ D'INTENTION
qu'elle soit au dehors, sera, dans sa réalité morale, laide et repoussante.
Allons aux exemples. Quoi de plus vulgaire, de moins noble en apparence, cpie ces actes qui nous sont communs avec l'animal privé de raison : manger, boire, dormir? Eh bien! animés par des motifs surnaturels, ces actes ont une vertu admirable : ils deviennent des actes divins; ils nous méritent un degré de gloire dans le ciel. Supposez, au contraire, qu'une personne vive de la vie mortifiée d'un François d'Assise, ou que, nouveau François - Xavier, elle convertisse par sa parole des royaumes entiers. Si, en faisant ces grandes choses, elle a été guidée par un motif de vanité, elle arrivera au tribunal de Dieu les mains vides.
Saint Augustin allait jusqu'à dire que « ce n'est pas l'atrocité du supplice qui fait le martyr, mais la fin pour laquelle ce supplice est enduré ». On comprend, en effet, que Dieu se détourne avec une sorte de répulsion d'un sacrifice qui n'est pas pour lui, et qu'il ait en piètre estime un acte qui, sous des dehors d'héroïsme, n'est qu'une comédie jouée par la vanité ou par quelque autre passion. Avant même que la morale chrétienne ne régnât sur le monde, un philosophe païen, Sénèque, avait constaté que « c'est l'intention qui donne de la grandeur aux
choses petites, de la noblesse à celles qui sont vulgaires; mais qui, par contre, rapetisse et déprécie les meilleures et les plus précieuses ».
Il est peu de vérités sur lesquelles Notre-Seigneur ait appuyé avec plus de force que sur celle qui nous occupe. On retrouve à chaque page de l'Evangile la condamnation du pharisaïsme qui ne s'occupait que de l'extérieur et ne se mettait guère en peine de l'intention. Jésus invite sans cesse les Juifs à regarder au dedans, dans le cœur où se trouve la cause principale qui donne à un acte sa malice ou sa bonté; et, pour déraciner un préjugé dont il connaît la puissance sur l'esprit de ses contemporains, il use de paraboles que nous avons nous-mêmes intérêt à méditer : car le préjugé pharisien a la vie dure, et, en pleine société chrétienne, il règne encore sur certaines âmes.
La première de ces paraboles est celle du levain qu'une femme a mis dans trois mesures de farine et qui, après avoir fermenté, a pénétré la pâte tout entière. Aije besoin de vous dire que le levain que Jésus a ici en vue et dont il nous exhorte à pénétrer tous nos actes, c'est la bonne intention? Quelle que soit la qua-
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lité d'une farine, elle reste sans saveur tant qu'un levain ne lui a pas été ajouté. Mais, à peine ce principe de fermentation lui a-t-il été incorporé qu'elle s'échauffe, augmente de volume et devient apte à composer un pain savoureux. C'est ainsi que, selon la pensée du Maître, un acte, quelque excellent qu'il soit en luimême, n'a aucune valeur s'il n'est vivifié par une bonne intention.
Qui ne connaît la parabole des ouvriers que le père de famille a loués pour travailler à sa vigne, et qui, l'heure du règlement des comptes venue, reçoivent tous la même rétribution, bien que certains aient travaillé beaucoup moins que les autres? Quelle explication donner de cette répartition, pour le moins surprenante, des salaires? Il est évident que si les ouvriers de la dernière heure ont reçu autant que ceux de la première, c'est parce qu'un principe intérieur a décuplé le mérite de leur travail. Et quel est ce principe intérieur, sinon l'intention dont ils ont animé leurs actes? On comprend, par exemple, qu'en travaillant par amour pour le père de famille, et uniquement en vue de lui plaire, ils aient mérité beaucoup plus que ceux qui ne peinaient qu'en vue d'un salaire à obtenir.
Qui ne se rappelle aussi l'histoire de cette pauvre veuve que Jésus vit glisser
timidement deux deniers dans le tronc destiné aux aumônes? Beaucoup de rirhes, avant elle, y avaient jeté l'argent ;i pleines mains. Jésus prend occasion du spectacle qu'il avait eu sous les yeux pour rappeler à ses disciples qu'il estime plus le cœur que la main, qu'il est plus attentif à l'intention qu'à l'acte lui-même. « Je vous dis, en vérité, que cette pauvre veuve a mis plus dans le tronc que tous les autres. » (Saint Marc, ch. XII, 43). Le regard du Sauveur, lisant dans le cœur des riches, y avait discerné des intentions peu droites; et dans le cœur de la veuve, il avait vu une pureté et une droiture d'intention qui avaient ravi son admiration.
« En ceci, remarque un vieil auteur.
Dieu procède d'une façon tout opposée à celle des hommes, qui, en achetant ou en vendant, ne se soucient pas de l'intention du marchand; qu'elle soit bonne ou mauvaise, cette intention, la marchandise n'est ni plus ni moins estimée et vendue. Dieu, au contraire, dans les affaires que nous traitons avec lui, regarde principalement l'intention : c'est elle qui règle le cours du marché ». Voilà — pour le dire en passant, car j'aurai à revenir sur cette conclusion — qui est très rassurant pour ceux dont la vie n'est pas fort accidentée, et qui n'ont à offrir à Dieu que des sacrifices assez vulgaires