‹ Vers la ferveurChapitre 14 sur 39 · PURETÉ D'INTENTION · texte numérisé non relu

PURETÉ D'INTENTION

pression de la grâce, de ne se permettre ni pensée, ni désir, ni parole qui déplaisent le moins du monde à Dieu, et de faire chaque chose avec toute la perfection qu'il attend de nous; et cela, sans jamais se relâcher, sans jamais rien accorder à la nature. J'avoue que dans la sainteté je ne vois rien de plus grand que cette fidélité, rien qui demande un effort plus soutenu ». (Manuel des âmes intérieures).

Puis, si l'amour de Dieu éclate généreux dans les grandes occasions, ne voyezvous pas que dans les petits sacrifices soutenus avec constance et répétés chaque jour, il se montre plus délicat, plus attentif? Vous appréciez à sa valeur dans les relations de famille une affection qui se manifeste discrète, dés-intéressée, ingénieuse à vous faire plaisir, et qui durant des années ne se dément pas un instant. Vous estimez cette affection à jet continu d'un plus haut prix que celle qui se trahirait de temps en temps par des ardeurs soudaines, suivies de brusques refroidissements. Tenez pour certain que Dieu n'use pas d'une balance différente de la vôtre, et qu'il apprécie comme vous tout l'amour qui se trouve dans la fidélité aux petites choses patiemment et énergiquement soutenue.

Puis notre langage est-il exact, Mesdames? Répond-il ici à la réalité? Est-ce qu'au point de vue surnaturel il y a des choses petites? L'action la plus ordinaire, si elle a Dieu pour principe et pour fin, n'est-elle pas grande, n'est-elle pas sublime? Saint Paul, voulant nous renseigner exactement sur ce point, nous fait regarder en haut et nous dit : « Cet acte que vous appelez petit, produit en vous un poids éternel de gloire ».

Quelle parole! le bonheur du ciel, la compagnie des anges, la vision divine, la fusion de notre être dans l'être de Dieu, tout cela pour un signe de croix fait avec piété, pour un sacrifice insignifiant en apparence, pour l'acte le plus vulgaire, quand il est relevé par une intention surnaturelle! Oui, car selon l'expression du P. Saint-Jure, « en chacune de ces actions, le paradis est enfermé comme dans sa semence; et qui aura de bons yeux théologiques, éclairés par une foi vive, y apercevra la vision bienheureuse de Dieu et l'éternelle félicité ».

Si vous voulez, Mesdames, sacrifier à l'usage et appeler encore ces actes du nom de petits, j'y consens, mais à la condi-

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tion qu'ils restent grands dans votre estime, et que vous les considériez comme des moyens infaillibles de vous acheminer vers la ferveur.

Ame fervente et âme intérieure sont fermes à peu près synonymes dans la langue cle la spiritualité. Mais il est un de ces deux termes qui sonne mal aux oreilles des mondains. Qu'on soit fervent, passe encore : moyennant qu'elle soit édulcorée et vidée de ce qu'elle peut avoir de trop gênant, la ferveur ne leur paraît pas trop effrayante. Mais qu'on puisse être intérieur, voilà qui les dépasse absolument. Ce mot évoque pour eux la vision d'une personne qui marche les yeux obstinément baissés, et de l'air guindé d'une religieuse égarée dans la foule.

Je ne jurerais pas que cette conception de la vie intérieure ne fût celle de plusieurs d'entre vous. J'ai hâte de les rassurer : ce qu'elles prennent pour la vie intérieure n'en est que la caricature. Les précisions qui vont être apportées feront s'évanouir, je 1 espère, toutes les appréhensions et dissiperont tous les préjugés.

Je ne crois pas exagérer en affirmant qu'il n'est aucune de vous. Mesdames, qui ne soit intérieure au moins par éclairs, qui ne pratique à ses heures ce que j'ai appelé la vie intérieure. Il n'est personne parmi vous qui ne se mette chaque jour en présence de Dieu pour prier. Eh bien! est-ce que vous ne faites pas acte de vie intérieure lorsque vous vous recueillez avant une prière? Analysez ce qui se passe alors en vous; prenez pour ainsi dire votre âme sur le fait; vous vous repliez au-dedans de vous-même, vous retirez votre âme des choses extérieures et vous la mettez en face d'une réalité invisible qui habite en elle; d'un seul mot, vous lui faites prendre le contact de Dieu. FA\ bien, qu'est-ce que tout cela, sinon des actes de vie intérieure? Il est donc vrai que vous faites toutes de la vie intérieure, et parfois peut-être, comme I\J Jourdain faisait de la prose, sans vous en douter.

Il y a des âmes qui ne pratiquent que très rarement ce retour au dedans et qui, selon l'expression de sainte Thérèse, « ne sont presque jamais chez elles ». Les actes fugitifs de recueillement produits par ces âmes au cours d'une journée ne permettent pas de dire qu'elles vivent de

la vie intérieure. D'autres, au contraire, ont pris l'habitude de se replier souvent sur elles-mêmes; elles ont une pente à s'enfermer dans cette retraite du dedans, sitôt que la nécessité ou le devoir d'état ne les forcent plus d'être en dehors : ce sont elles que nous appelons à juste titre du nom d'âmes intérieures.

On en voit qui, pour vaquer plus librement à cette vie, mettent entre le monde et elles la barrière des vœux religieux et font de la contemplation des choses de Dieu leur principale occupation. Mais il s'en trouve aussi qui, sans sortir du monde, et au milieu des soucis d'une vie agitée, trouvent le moyen de rester intérieures.

A quoi pourrez-vous les reconnaître? A un signe extérieur peut-être? Non; elles ne diffèrent guère par le dehors des âmes qui vivent à leurs côtés, et si quelque chose les différencie, ce n'est certes pas une singularité de mauvais goût, mais plutôt une amabilité plus cordiale, une plus grande facilité dans les rapports sociaux. Pour trouver la note caractéristique de ces âmes, c'est au dedans qu'il faut regarder. Or, je vois qu'au rebours des âmes évaporées, elles ne perdent jamais longtemps Dieu de vue, quelque nombreuses et quelque absorbantes que soient d'ailleurs leurs occupations.

Je dois ajouter pourtant que le signe n'est pas infaillible. Il y a en effet des occupations qui absorbent tellement l'âme qu'à moins d'une grâce spéciale il n'y a plus place chez elle pour le souvenir de Dieu. Voici un autre signe auquel ou peut reconnaître plus sûrement une personne intérieure : cette personne profite de tous les instants de liberté que lui laissent ses occupations pour se replier vers le dedans. Sitôt que. le devoir d'état et la charité ne l'obligent plus à être au dehors, elle rentre dans cette retraite intérieure, dans ce sanctuaire de son âme où elle rencontre son Dieu. X'eussiez-vous.

mères de famille, que quelques rares instants dans vos journées pour pratiquer ce retour vers Dieu, si vous mettez à profit chacun de ces instants, si vous les disputez à la vanité, à la paresse ou au bavardage, tenez pour certain qu'en dépit de toutes les apparences contraires vous vivez de la vie intérieure.

Je ne me dissimule pas. Mesdames, qu à notre époque on est mal venu de parler de vie intérieure. Un prêtre trouve sans peine des concours pour les œuvres extérieures qu'il entreprend. S'avise-t-il. par contre, de demander un quart d'heure

d'oraison tous les jours, de conseiller une courte halte dans le tumulte de la vie, de prêcher les avantages du recueillement, on ne le comprend plus, et on le regarde avec étonnement comme le revenant d'un autre monde.

Les mères, quand elles sont entre elles, se répandent en lamentations sur la frivolité de leurs filles, sur leur soif insatiable de sorties et de réceptions. Elles n'ont pas assez d'anathèmes pour maudire ce besoin de mouvement et de vie au dehors qui fait trouver aux enfants l'intérieur de la famille monotone, et, selon leur élégante expression, « vieux jeu . Mais celles qui exhalent ainsi leur mauvaise humeur prêchent-elles toujours d'exemple à leurs filles? N'ont-elles pas trop souvent horreur elles-mêmes de toute vie recueillie? Ne vivent-elles pas comme celles qu'elles censurent, d'une vie de fièvre, dans le tourbillon?

Malgré la sympathie très relative que le sujet rencontre auprès de nombre d'âmes, un prêtre ne doit pas hésiter à le traiter. Cette vie tout en dehors est en effet l'un des écueils les plus sérieux de la piété contemporaine. Si tant de bonnes volontés restent autour de nous improductrices, où en trouver la cause sinon dans une sorte d'éparpillement de l'âme, dans l'absence de tout recueillement? Il

faut qu'on le sache : c'est l'habitude de la vie recueillie et la facilité à se replier au dedans qui différencie la religiosité vague de la solide piété. Tant qu'on n'a pas compris la nécessité du regard intérieur et qu'on n'a pas commencé à le pratiquer, on n'a aucune expérience du vrai commerce avec Dieu. Et, si nous voulions creuser un peu, c'est de ce côté sans doute que nous trouverions l'explication de la stérilité de tant d'œuvres extérieures : ceux ou celles qui gèrent ces œuvres n'ont pas même le soupçon de cette vie intérieure qui est la condition essentielle de tout apostolat fructueux.

En traitant de l'intention dans nos chapitres précédents, c'est l'ébauche de la vie intérieure que nous avons dessinée.

Viser un but surnaturel dans nos actions, purifier nos intentions de toute vue humaine et les tenir orientées vers Dieu, sont choses qui ne peuvent être faites sans un retour à l'intérieur. Une âme qui a contracté l'habitude de rapporter ses actions à Dieu avant de les commencer, possède donc la vie intérieure dans ses linéaments principaux, et elle est un terrain tout préparé pour l'éclosion de cette vie sous la forme la plus parfaite. Pour

arriver à ce résultat désiré, elle devra s'appliquer à soutenir son attention durant l'action, à surveiller son imagination et sa mémoire, à expurger ces deux facultés de toute rêverie ou de tout souvenir qui ne tend pas vers Dieu. Programme qui tient en trois lignes et- qui vous semble bien simple, Mesdames, mais qui n'est pas d'exécution aussi facile — vous le reconnaîtrez à l'essai — que la simplicité des termes pourrait le laisser croire.

Il sera peut-être bon de placer ici une définition de cette vie que nous avons appelée vie intérieure ou vie de recueillement : le but à atteindre se détachera à vos yeux dans un relief plus vigoureux du fait de cette définition que j'emprunte à un grand écrivain ascétique, à Alvarez de Paz : « Le recueillement, dit-il, est le souvenir de Dieu, la pensée de Dieu qui, en tous lieux et en toutes circonstances, nous le fait voir présent, nous permet de nous entretenir amicalement et respectueusement avec lui, et nous remplit pour lui de désir et d'amour. »

Cette définition appelle plusieurs remarques importantes. La première, c'est que l'état décrit par Alvarez de Paz est un idéal dont il faut tâcher de se rapprocher, mais qui, dans les conditions ordinaires de la vie spirituelle, n'est jamais réalisé. 11 ne faut donc pas espérer d'im-

planter en vous le recueillement sur une simple injonction de la volonté ou après un essai de quelques semaines. Le travail dont il s'agit est de longue haleine et doit durer autant que la vie.

Lorsque vous aurez réalisé quelques progrès en la matière, vous vous apercevrez qu'un champ immense vous reste à défricher : le but vous semblera reculer à mesure que vous tendrez à vous en rapprocher. Pourquoi? Parce que votre idéal du recueillement se sera élevé, parce que votre soif de vie intérieure se sera accrue, parce que vous serez devenues plus exigeantes pour vous-mêmes.

En vous voyant plus éloignées du but aujourd'hui que vous ne l'étiez hier, vous vous sentirez déprimées peut-être, découragées et tentées de considérer comme chimériques tous vos essais de vie intérieure. Réagissez énergiquement contre cette impression, et recommencez la lutte avec confiance, vous résignant à batailler dans l'obscurité sans voir si vos coups portent réellement. Vous constaterez un jour que beaucoup de ces échecs apparents étaient de véritables victoires.

Voici une seconde remarque dont je vous prie de tenir compte : exiger d'une

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mère de famille quelle ait un recueillement semblable à celui d'une religieuse vouée à la contemplation, serait le comble de l'absurde. Vous avez des devoirs à remplir cp ii exigent toute votre attention. Or votre esprit, selon la loi ordinaire, ne peut être en même temps à la série de chiffres que vous alignez et au souvenir de la présence de Dieu. Si vous tentiez de mener de front les deux opérations, vous compromettriez la réussite de chacune d'elles : votre prière serait hachée de distractions et votre opération d'arithmétique semée d'erreurs.

Que faire alors? Le bon sens vous le dit : tourner le dos au souvenir actuel de Dieu et vous donner tout entières au devoir d'état. N'allez pas croire que Dieu vous tienne rigueur de cette sorte de désertion : c'est lui qui vous impose ce devoir à remplir, cette occupation qui prend toute votre attention. S'il ne reste rien pour lui, il ne s'en plaindra certes pas, et ne se formalisera pas de votre empressement à lui obéir. Vous aurez donc le droit, le compte en question terminé, de revenir à lui souriantes, pleines d'une confiance filiale et certaines que ses bras vous sont ouverts.

Quand on parle du souvenir continu de la présence de Dieu, c'est donc toujours sous réserve que ce souvenir ne sera pas

une entrave pour le devoir d'état. Vous ne cessez pas d'ailleurs de penser à Dieu lorsque vous quittez Dieu pour accomplir un acte imposé ou désiré par lui.

L'essentiel est que cet acte soit rapporté à Dieu et que vous reveniez à votre recueillement habituel sitôt que le devoir d'état ne vous oblige plus d'être au dehors. C'est le conseil de l'excellent écrivain que je citais tout à l'heure : « Si vous ne pouvez, en raison des devoirs de votre profession, pratiquer cet exercice d'une façon continue, rendez-vous-le, du moins, aussi familier que possible; et, à l'exemple de ceux qui, dans un hiver rigoureux, s'approchent du feu aussi souvent qu'ils peuvent, allez aussi souvent que vous le pouvez à ce feu ardent qui réchauffera votre âme ». (Alv. de Paz).

Encore une observation qui a son importance. Ne perdez jamais de vue, Mesdames, que cette vie intérieure ne s'implantera dans votre âme que si l'action d'une grâce spéciale seconde votre effort personnel. Celles d'entre vous qui ont fait l'apprentissage de cette vie savent que je dis vrai : elles se rappellent les insuccès qu'elles ont récoltés lorsque, dans leur inexpérience, elles s'imaginaient que pour

être recueillies il suffisait de le vouloir. C'est du jour seulement où elles ont crié à Dieu leur misère et leur impuissance, qu'elles ont commencé à goûter un peu le recueillement.

Si vous voulez, .Mesdames, brûler les étapes et vous épargner des recommencements aussi inutiles qu humiliants, ne perdez donc jamais de vue que la vie intérieure grandit toujours dans la proportion où on la demande à Dieu avec lovante.

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