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CHAPITRE X

Analyse de l'acte

de recueillement.

J'ose espérer que les pages écrites dans le dernier chapitre vous ont donné une notion assez précise déjà du recueillement. Il vous semblera cependant comme à moi qu'en raison de son importance le sujet mérite de retenir encore notre attention. Il ne sera donc pas inutile de décomposer, pour ainsi parler, l'acte de recueillement en ses éléments divers, de vous en décrire minutieusement le mécanisme et de vous renseigner de façon exacte sur son fonctionnement.

L'acte de recueillement apparaît tout d'abord comme un acte de l'esprit : c'est le souvenir de Dieu présent en nous ou dans les objets qui nous environnent. Je Vous prie d'observer que j'ai dit un acte el non un travail de l'esprit. Il ne fau-

drait donc pas s'imaginer que le recueillement soit le produit d'une intelligence qui s'exerce à de hautes spéculations sur la nature de Dieu et qui tend tous ses ressorts pour pénétrer les choses divines.

L'effort peut être requis pour débarrasser l'imagination et la mémoire des souvenirs futiles qui encombrent ces deux puissances; mais tout effort, toute tension d'esprit doivent cesser sitôt que l'âme se sent en présence de Dieu. La pensée de Dieu doit être alors un acte très simple, à la portée de tous. Qu'il ait ou qu'il n'ait pas l'esprit cultivé, un fils peut toujours se souvenir sans effort de son père, se rappeler sans le moindre travail d'esprit combien ce père est bon, combien il mérite d'être aimé. Eh bien! voilà exactement ce que Dieu attend de nous; voilà la très modique somme d'efforts qu'il exige de notre intelligence dans l'acte de recueillement.

C'est à l'amour que le recueillement aboutit comme à son ternie. Il n'est pas une vue quelconque de Dieu, une vue froide et sans amour, telle que l'aurait un philosophe qui regarderait Dieu pour l'étudier, pour le décrire scientifiquement. Le recueillement est une vue amoureuse de Dieu, un souvenir affectueux de Dieu.

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S'il n'est pas un acte de l'amour, il usurpe un nom qui ne lui appartient pas.

Né serez-vous recueillies cependant que dans les moments où l'acte d'amour sera formulé par vous d'une façon explicite?

Ce serait très fâcheux : le temps vous manque souvent pour adresser un discours à Dieu, si court que soit ce discours. Le recueillement n'est pas à ce prix heureusement : il vous suffit pour être recueillies d'être dans la disposition de plaire à Dieu, de faire la volonté de Dieu; et il suffit que votre cœur lui dise, sans paroles, sans phrases, par sa simple attitude en face de lui : « Vous voyez, ô Dieu, que je veux vous plaire, vous aimer, vivre pour vous. Le pacte conclu avec vous ce matin dure toujours : je continue de travailler sous votre regard, de dépenser pour vous toute mon activité ».

Tant que le cœur garde cette attitude, tant qu'il ne l'a pas démentie en se détournant volontairement de Dieu, rien ne peut interrompre son recueillement, pas même l'occupation la plus absorbante. C'est la réponse à l'objection que l'on nous oppose parfois, lorsque nous exhortons au recueillement continu : « Je ne puis pourtant pas toujours prier; je ne puis penser toujours à Dieu ». Qui donc demande cela? Je mets sous vos yeux

le portrait que le P. Grou trace de l'âme habituellement recueillie : vous verrez que l'auteur est loin d'avoir l'exigence ridicule que l'on nous prête : « Que l'amour de Dieu soit véritablement dominant dans un cœur; qu'il lui devienne en quelque sorte comme naturel; qu'on s'applique continuellement à l'augmenter en cherchant à plaire à Dieu en toutes choses, et en ne lui refusant rien de ce qu'il demande; qu'on prenne comme de sa main tout ce qui arrive; qu'on soit dans une détermination inébranlable de ne jamais commettre aucune faute avec vue et réflexion; et, si l'on a le malheur d'en faire une. qu'on s'en humilie et qu'on s'en relève aussitôt : on sera dans la pratique de la prière continuelle. Cette prière subsistera au milieu de nos occupations, de nos entretiens, de nos amusements, même innocents. La chose n'est pas impraticable, ni aussi difficile qu'on pourrait se l'imaginer. Dans cet état, on ne pense pas toujours à Dieu, mais on ne s'arrête jamais volontairement à une pensée inutile, encore moins à une pensée mauvaise. On ne fait pas sans cesse des actes, on ne prononce pas sans cesse des prières; mais le cœur est toujours tourné vers Dieu, toujours attentif à Dieu, toujours prêt à faire sa sainte volonté ».

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L'acte d'amour divin auquel se termine le recueillement revêt différentes formes qui sont toutes excellentes. Je vais décrire brièvement les principales.

Chez beaucoup d'âmes, le recueillement est un acte d'adhésion affectueuse à la volonté de Dieu. Il n'est pas de vie qui n'ait ses souffrances et ses épreuves; mais épreuves et souffrances ne sont-elles pas surtout le lot des âmes qui veulent se donner sérieusement à Dieu, qui ambitionnent d'entrer dans l'intimité de Dieu? Les occasions d'adhérer à la volonté divine sont certes fréquentes pour ces âmes, et l'on conçoit que le recueillement prenne chez elles la forme d'une adhésion à cette volonté qui les crucifie et que néanmoins elles s'efforcent d'aimer. « Volonté de mon Dieu! » tel est le mot qu'elles ont habituellement sur les lèvres et dans le cœur; et telle est la réponse qu'elles opposent à chacune des réclamations d'une nature qui a la souffrance en horreur.

Il me semble que cette manière de comprendre le recueillement est très pratique pour vous, Mesdames, qui êtes si souvent angoissées en regardant du côté de l'avenir! Les préoccupations que vous donne rétablissement de vos enfants, les insuccès dans les affaires que gèrent vos

maris, les maladies qui vous inquiètent pour ceux que vous aimez le plus; des peines plus intimes peut-être, malentendus pénibles, froissements douloureux, trahisons évidentes : autant d'occasions pour vous de dire à Dieu : Je ne sais par quel chemin vous me conduisez; mais que votre volonté soit faite. Portée par voire amour, je ne puis m'égarer en route, et je suis sûre que plus l'épreuve est crucifiante, plus grand aussi sera le bien qui en sortira pour moi . Nbtre-Seigneur disait un jour à sainte Gertrude : N'aie d'autre volonté que la mienne, et alors ton cœur sera dans mon cœur, et il sera tout enflammé de mon amour . Continuant sa leçon, Jésus ajoutait : < Tu te reposeras dans les bras de ma divinité, et tu goûteras la joie et les délices que je réserve à ceux que j'aime ».

Vouloir ce que Dieu veut, fusionner notre volonté avec celle de Dieu, c'est donc le meilleur témoignage d'amour que nous puissions lui donner. Mais n'est-ce pas aussi la voie la plus sûre pour monter jusqu'aux sommets de l'amour divin?

Qu'est-ce donc que cette disposition habituelle à vouloir ce que Dieu veut, sinon la sainteté? Un saint peut très bien se définir : « Quelqu'un qui veut toujours ce que Dieu veut ; et la perfection d'amour avec laquelle la volonté de Dieu

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est accomplie, fait la mesure de la sain teté.

Que celles d'entre vous. Mesdames, qui aiment à pratiquer le recueillement sous cette forme d'une adhésion affectueuse à la volonté de Dieu se gardent donc de contrarier leur attrait. Qu'elles sachent que cette sorte de recueillement a été celle de beaucoup de saints.

Le recueillement n'est autre chose, parlois, qu'un acte de demande, un cri que nous jetons fréquemment vers Dieu pour l'appeler à notre secours. Quand il existe sous cette forme, c'est le sentiment constant de notre indigence qui lui donne naissance. Pauvres aveugles qui marchons à tâtons et sommes exposés à nous égarer chaque jour, que deviendrions-nous si votre infinie sagesse, ô mon Dieu, ne pressentait pour nous les dangers de la route, et si votre main ne nous relevait au bord des abîmes?

En nous retournant vers notre passé, nous frémissons à la pensée des conséquences épouvantables que pouvaient avoir pour nous telle parole imprudente, telle démarche dont nous n'avions pas mesuré la portée; et nous bénissons Dieu d'avoir conjuré alors les catastrophes que

notre légèreté avait provoquées. — Puis, le moindre sacrifice nous fait l'effet d'un inonde à soulever. En face du devoir le moins pénible, nous nous sentons d'une faiblesse désespérante; et nous sommes fixés sur ce que valent toutes nos résolutions, sur la facilité avec laquelle toute notre bonne volonté s'en va en fumée. On conçoit qu'une âme qui porte en clic à l'état habituel cette conscience de son impuissance, soit inclinée sans cesse à crier vers Dieu sa misère, à lui répéter, sans se lasser jamais, la parole de David : « Seigneur, hâtez-vous de me secourir! Est-il besoin de dire que le recueillement qui affecte cette forme est excellent? Il y a là une humilité de cœur très appréciée de Dieu et infailliblement récompensée par les grâces les plus pré-, cieuses.

Voici une autre forme de recueillement:

c'est le silence respectueux qu'une âme pénétrée de la pensée de Dieu présent garde devant lui. Quelle excellente prière que ce silence! On ne peut imaginer une louange qui soit plus conforme à la majesté de Dieu. C'est comme une confession de notre impuissance à célébrer la grandeur et les perfections de Dieu, à trouver un langage qui les exprime digne-

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ment. Que peuvent, en effet, les mots de notre pauvre langue humaine pour traduire les sentiments d'une âme abîmée devant Die^t dans l'adoration, dans l'étonnement, dans l'amour?

Ce culte muet est le vrai culte intérieur, « l'adoration de Dieu en esprit et en vérité », vantée par saint Jean (ch. IV, 24). « Quelle erreur donc, dit le P. Vaubert, de faire consister la dévotion dans une multitude de prières qu'on récite ordinairement sans faire attention à ce que l'on dit, sans penser à qui l'on parle, et sans écouter Dieu qui serait incomparablement plus glorifié si on lui disait deux ou trois fois du fond du cœur: « Mon Dieu, je vous adore, je vous aime, et me soumets à vos adorables volontés ».

A laquelle de ces variétés du recueillement allez-vous donner la préférence? A celle qui vous semblera plus facile et qui, à l'essai, vous donnera les meilleurs résultats. Encore devrez-vous être attentives à l'attrait particulier du jour, car il peut se faire qu'une forme de recueillement, facile hier, vous soit presque impossible aujourd'hui. C'est une indication qu'il ne faut pas négliger : au lieu de vous obsliner à remonter le courant, essayez plu-

tôt du recueillement sous une autre forme, quitte à revenir ensuite à la méthode qui vous réussit d'ordinaire. La plus entière liberté d'allures doit être laissée à chacun en cette matière.

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