CHAPITRE XIII L'attrait dominant
Vous n'apercevez peut-être pas à première vue, Mesdames, la soudure qui unil le chapitre que vous allez lire à ceux qui ont été écrits sur le recueillement. Mais le lien entre les deux sujets vous apparaîtra très visible, je l'espère, au cours de cette étude, et vous reconnaîtrez que sans le recueillement la recherche et la culture de l'attrait dominant seraient choses impossibles.
Les auteurs de spiritualité dissertent longuement du défaut dominant : ils considèrent la question comme très importante, et ils ont raison. Nous avons tous intérêt à connaître ce point faible de notre âme, cette brèche toujours ouverte par laquelle l'ennemi peut pénétrer dans la place. Mais quand nous connaissons notre défaut dominant, avons-nous la science complète de nous-mêmes? Non certes : ce n'est là qu'un côté de notre nature, le côté mai habité, l'instinct à sur-
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veiller et à contenir. Pour faire balance à cet instinct mauvais, Dieu a déposé en nous une propension au bien, une pente vers la vertu qui donne à chaque âme sa forme spéciale, je dirais presque sa physionomie propre. Cette pente s'appelle L'attrait dominant.
Je ne m'adresse pas, en ce moment, aux âmes qui, vivant toujours au dehors, ne sont guère averties de ce qui se passe chez elles. Ce n'est pas à ces âmes qu'on peut demander d'être attentives à leurs mouvements intérieurs, à l'orientation habituelle de leurs facultés. Je m'adresse à celles qui ont au moins une ébauche de vie recueillie et quelque pratique du regard intérieur : et je leur promets, si elles veulent bien être attentives à ce qui se passe en elles, qu'elles auront bientôt discerné leur attrait dominant.
Voici une première âme qui, dans le mouvement de sa vie spirituelle, va de préférence à l'action, à l'apostolat. Sans négliger aucun de ses exercices de piété, elle incline à disposer de son temps libre en faveur des œuvres de zèle extérieur.
En voici une autre, au contraire, qui.
à l'apostolat, préfère la conversation avec Dieu et qui, sans faire fi des œuvres extérieures, soupire après la solitude et se plaît surtout dans la méditation des choses surnaturelles.
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Voyez-vous déjà, sur cette simple donnée, les âmes se ranger dans deux grandes catégories et se classer sous deux étiquettes très distinctes : âmes d'action et âmes de contemplation? Vous êtes en face d'une première manifestation de l'attrait dominant.
Puis n'est-il pas vrai que chacune d'entre vous a une forme de dévotion, une manière de traiter avec Dieu qui lui est propre? Pendant que toutes vos pensées, par exemple, vont par une pente naturelle au tabernacle, voici une autre personne dont tout le bonheur est de vivre du souvenir de Jésus crucifié. Ou bien vous ne vous adressez habituellement dans la prière qu'au Sacré-Cœur et il est telle personne qui ne s'adresse guère qu'à la Sainte Vierge.
. Ici encore, reconnaissez l'attrait dominant pris sur le vif, l'attrait dominant dans la seconde de ses manifestations.
A quelle impulsion obéit votre vie surnaturelle lorsqu'elle va de la sorte à l'action ou à la contemplation, et lorsqu'elle se cantonne dans telle forme précise de prière, dans telle manière de traiter avec Dieu? Vous seriez bien en peine de le dire, la chose n'est nullement raisonnée. Vous
éprouvez, sans savoir pourquoi ni comment, certain goût intérieur; vous suivez un instinct que, dans une certaine mesure, vous pouvez diriger, mais que vous ne vous êtes pas donné vous-mêmes.
C'est cette variété des attraits dominants qui constitue la variété des physionomies dans l'ordre surnaturel. Quelle différence entre un saint Bruno vivant dans sa cellule de Chartreux, et un François-Xavier qui court le monde en apôtre Faut-il discuter le mérite respectif de ces deux saints et des deux sortes de vie qu'ils personnifient? Ou bien, parce que l'on éprouve un attrait fort marqué pour une dévotion, faut-il la vanter à l'exclusion des autres dévotions? Ce serait faire preuve d'étroitesse d'esprit. Voulant doter son Eglise de ce caractère de la vraie beauté que l'on nomme la variété, Dieu ne pouvait couler toutes les âmes dans le même moule, leur donner à toutes les mêmes attraits, la même façon de traiter avec Lui. Rendons-nous compte qu'il y a bien des voies pour aller à Dieu, que notre voisin n'est pas tenu de suivre le même chemin que nous, et que ce serait outrecuidance de notre part de lui imposer nos goûts et nos préférences.
* * Une conclusion pratique sort pour vous,
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Mesdames, des principes qui viennent d'être énoncés : c'est que vous êtes toutes intéressées à connaître votre attrait dominant. Il faut donc vous placer en face de vous-mêmes et chercher la réponse à ces deux questions.
Première question : Quel est le genre de bien que vous accomplissez le plus spontanément et avec le moins de peine : œuvres de zèle extérieur ou œuvres de pure piété? Lorsque vous serez fixées sur ce premier point, loin de contrarier votre attrait, secondez-le de tout votre pouvoir. Vous réaliserez ainsi, dans son entier, le programme de la perfection chrétienne qui ne consiste pas seulement à supprimer de votre vie ce qui déplaît à Dieu, mais à tirer de vos facultés et des énergies que la Providence vous a départies, tout le bien qu'elle a le droit d'en attendre. Les âmes qui savent de quel côté se porte habituellement leur activité et qui agissent résolument dans le sens de cet attrait, ne sont pas exposées à gâcher leur vie dans des tâtonnements perpétuels, et elles vont loin dans la vertu. Seconde question à vous poser : A qui vos prières vont-elles de préférence? Dans quel mystère ou dans quel acte de sa vie vous sentez-vous inclinées à traiter avec Notre-Seigneur ? Selon la réponse que vous ferez à cette question et conformément à
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L'attrait constaté en vous, vous continuerez ou de vous adresser au Sacré-Cœur, ou de vivre près de Jésus dans le Tabernacle ou de pratiquer le recours continuel à Marie.
Il y a des personnes qui se font scrupule de céder ainsi à leur attrait. Elles se demandent, par exemple, si la place prédominante accordée par elles à la dévotion au Sacré-Cœur ne va pas éveiller la susceptibilité de la Sainte Vierge, et si, à se voir un peu délaissée, Marie ne va pas éprouver une sorte de froissement.
Gardons-nous de prêter à la Sainte Vierge ou à quelque autre habitant du Ciel nos façons étroites, mesquines, de juger les choses. Ces susceptibilités, ces sortes de jalousies sont inconnues au Ciel. Estce que Marie ne sait pas qu'elle n'est que médiatrice entre Dieu et nous? Est-ce que son ambition n'est pas de mener les âmes à Jésus? Loin de se froisser, elle se réjouit lorsqu'une âme passionnée pour le Sacré-Cœur s'occupe de Jésus et pense à Jésus d'une façon presque exclusive. Disons de même que Jésus ne peut voir d'un œil jaloux les hommages qui s'adressent à sa Mère : n'est-ce pas à Lui, en définitive, que reviennent ces hommages?
On touche du doigt, dans cette recher
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che de l'attrait dominant, l'utilité du recueillement habituel. Comment espérer qu'une âme qui vit dans une dissipation habituelle et n'est jamais chez elle, puisse discerner la pente qui l'incline au bien? Le silence extérieur et intérieur est nécessaire pour mener à bien cette recherche de l'attrait dominant.
L'habitude du recueillement vous aidera aussi à donner un caractère franchement surnaturel à ces actes bons en euxmêmes que nous sommes inclinés à produire, mais qui ne peuvent avoir tout leur mérite qu'à la condition d'être rapportés à Dieu. Est-il si rare qu'on se lance dans les œuvres de zèle extérieur pour satisfaire un besoin d'activité ou pour flatter la vanité? Ne peut-il arriver aussi qu'on fasse oraison par gourmandise spirituelle, par recherche de je ne sais quelles émotions purement sensibles? Vous auriez beau m'alléguer alors que vous obéissez à votre attrait dominant : je ne donnerais pas cher du mérite de vos actes. La facilité de vous recueillir, l'habitude de vivre sous le regard de Dieu, peuvent seules vous garder de cet écueil et empêcher que, sous prétexte de suivre votre attrait dominant, vous ne sacrifiiez à un attrait purement naturel et d'ordre très inférieur.