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CHAPITRE XIV L'Humilité

Je dois vous exhorter, Mesdames, à prendre pour compagne de route, dans la voie qui mène à la ferveur, une vertu d'aspect austère peut-être, mais dans l'intimité de laquelle il fait bon vivre : cette vertu a nom l'humilité. Mon dessein ne peut être d'écrire un traité de l'humilité : je veux simplement rédiger quelques notes qui augmentent en vous l'estime et l'amour de cette vertu.

Est-il absolument nécessaire de définir pour vous l'humilité? Je ne le pense pas. Il n'est pas d'âme chrétienne qui n'ait de l'humilité et de son contraire, l'orgueil, une notion très nette, à laquelle toutes les définitions du monde n'ajouteraient pas grand'chose. Vous savez fort bien quand vous faites acte d'orgueil ou acte d'humilité : c'est l'essentiel.

Cependant, s'il faut, pour sacrifier à

l'usage, une définition de l'humilité, voici celle que je vous propose et que j'emprunte à Mgr Gay : « L'humilité est une vertu qui, sous l'empire de la lumière dans laquelle Dieu révèle à ses créatures ce qu'ir est et ce qu'elles sont, les porte à s'abaisser ».

Laissez-moi vous faire remarquer la place importante que la lumière, aux termes de cette définition, occupe dans la création de l'humilité. Lumière et humilité : ces deux choses sont si intimement unies qu'elles semblent n'en faire qu'une. L'humilité ne vit que de la lumière : elle est fille de la lumière.

Vous le voyez. Mesdames, l'humilité est avant tout la vérité. Combien absurde, par conséquent, la conception de certaines à mes qui s'imaginent qu'on ne devient humble qu'à la condition de fermer les yeux à la lumière et de se prêter toutes sortes de défauts qu'on n'a pas! C'est tout le contraire qui est vrai : pour devenir humble, il faut tenir les yeux grands ouverts à la lumière, se regarder soi-même et regarder Dieu dans la lumière, et dédaigner toute fiction qui grossit nos défauts ou diminue nos qualités. La vérité suffira toujours amplement à créer et à conserver en nous l'humilité.

La preuve que l'humilité a sa source première dans la vérité, c'est que cette

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vertu subsiste au ciel même, c'est-à-dire dans le royaume de la vérité. Les saints, dans la gloire, sont infiniment plus humbles qu'ils ne le furent sur la terre. Pourquoi, sinon parce que, dans le face à face avec Dieu, ils aperçoivent dans une lumière éblouissante et la perfection de l'être divin et la distance qui sépare leur être grossier et imparfait de celui de Dieu.

Il y a des degrés dans cette humilité du ciel, et ces, degrés correspondent à ceux de la gloire. Plus une âme voit Dieu de près, plus elle est abîmée dans l'humilité. Aussi nous pouvons affirmer sans hésitation que, de toutes les âmes du ciel, la plus humble est sans contredit celle de Jésus : c'est elle, en effet, qui, dans l'infinité de l'être divin, découvre le mieux son néant comme créature. « Un mot dit tout ce qui s'en peut dire : autant Jésus est Dieu, autant il est, comme homme, anéanti' devant Dieu ». (Mgr Gay).

Après Jésus, c'est Marie qui pratique le mieux l'humilité dans le ciel, car aucune pure créature n'est plus que Marie dans la vérité; aucune ne confesse avec autant de bonheur son propre néant; aucune ne restitue plus intégralement à Dieu ce qu'elle tient de sa miséricordieuse bonté Et, en vertu du même principe, le saint du ciel qui, après Marie, surpasse les autres en humilité, est celui qui se rappro-

che le plus de Dieu, c'est-à-dire de la vérité par essence.

Il est un problème devant lequel les écrivains ascétiques s'arrêtent parfois perplexes : laquelle des deux, de la foi ou de l'humilité, mérite le nom de vertu fondamentale? Les uns tiennent pour la foi, les autres pour l'humilité; et chacun appuie son opinion des meilleures références, toutes empruntées aux saints Pères et aux théologiens de marque.

Le dissentiment, comme il arrive souvent, est plus apparent que réel. La foi et l'humilité peuvent être regardées toutes deux, mais à des titres divers, comme le fondement de la vie chrétienne. C'est ce que saint Thomas démontre dans une page remarquable. Je vais m'efforcer de résumer son enseignement.

Le grand docteur commence par comparer l'harmonieux assemblage des vertus dans une âme à un édifice. Puis, poursuivant sa comparaison, il dit que le premier acte que l'on fait en vue d'acquérir les vertus, peut être appelé le fondement de ces vertus. Or, pour réussir dans cette entreprise, l'homme a deux opérations à faire avant tout le reste, deux opérations également nécessaires. La première con-

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siste à écarter les obstacles, la seconde à s'approcher positivement de Dieu.

Eh bien! continue saint Thomas, c'est l'humilité qui écarte le grand obstacle, cette enflure d'orgueil que Dieu a en abomination et qui arrête toute effusion de la grâce. A ce titre, l'humilité mérite donc le nom de vertu fondamentale.

Mais quand l'obstacle a été supprimé, il y a autre chose à faire : il faut s'approcher de Dieu, prendre son contact. Et comment arriver à ce résultat, sinon par la foi, par l'adhésion à la parole divine? La foi, au témoignage du grand docteur, est donc aussi le fondement de notre édifice spirituel, et même un fondement plus noble que l'humilité, car pendant que celleci se borne à éloigner les obstacles, la foi s'approche vraiment de Dieu et adhère solidement à Dieu.

Vous le savez, Mesdames, avant de bâtir il faut ouvrir une tranchée, rejeter la terre meuble et creuser jusqu'à ce qu'on rencontre le tuf. Puis, lorsqu'on a trouvé le vrai sol, on pose une base solide de pierre. L'humilité représente la première partie de ce travail; elle est la tranchée ouverte pour recevoir les fondations, pour abriter la base qui soutiendra tout l'édifice. Travail obscur que celui de l'ouvrier qui, à la sueur de son front, creuse ainsi la terre; travail dont on ne voit pas de suite

le résultat, mais dont l'avenir doit démontrer la nécessité. Car si l'édifice est capable un jour de résister aux éléments déchaînés, c'est à l'effort dépensé dans ce travail ingrat des fondations, qu'il en sera redevable.

Loin de dédaigner ce travail, Mesdames, vous aurez désormais pour lui la plus grande estime. Vous reconnaîtrez peut-être à l'examen que si vos tentatives de construction spirituelle ont échoué jusqu'à ce jour, c'est parce que vous avez traité trop légèrement la question des fondations, parce que -la tranchée que l'humilité seule peut creuser n'a été ni assez large, ni assez profonde. Vous vous résignerez donc à ce labeur qui est pénible sans doute, mais qui a aussi de précieuses compensations; car, selon la parole d'un excellent écrivain ascétique, Alvarez de Paz, « la profondeur que l'humilité donne à une âme est immense, et l'on peut dire avec justesse de Dieu et de l'homme humble qu'ils possèdent tous deux une puis sance infinie, l'un pour donner, l'autre pour recevoir ».

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