CHAPITRE XV L'Humilité et les humiliations
En terminant la lecture du chapitre précédent, vous vous êtes peut-être posé cette question : « Comment arriver à cette humilité dont on nous a démontré la nécessité? Il est très beau de savoir qu'elle mérite le nom de vertu fondamentale, mais quelques conseils pratiques sur le sujet feraient mieux notre affaire que toutes les théories du monde ». Voilà qui est penser et parler sagement. Aussi j'abonde dans votre sens et je me hâte de quitter la région des idées pour entrer dans celle de la pratique, me proposant de vous enseigner un chemin qui vous mènera droit à l'humilité.
Je ne puis répondre néanmoins que le chemin indiqué soit du goût de toutes mes lectrices, et plus d'une froncera le sourcil sans doute en lisant que les humiliations sont la seule voie qui conduise à l'humilité.
Oh! je sais ce qui serait de votre goût.
Vous aimeriez à m'entendre dire qu'on est humble lorsqu'on a de soi une piètre estime. Vous abaisser par la pensée et vous placer au dernier rang, toujours par la pensée : voilà une opération à laquelle vous ne répugnez pas trop. Je ne veux pas épiloguer ni rechercher quelle sincérité il y a au fond de tout cela : peut-être qu'en creusant un peu nous trouverions l'orgueil blotti derrière ces actes intérieurs d'humilité. Mais passons et supposons charitablement qu'ils sont sincères. J'irai même — la chose est déjà plus difficile pourtant — jusqu'à admettre que c'est très sincèrement que vous dites parfois du mal de vous, et que, ce faisant, vous ne posez pas devant la galerie et ne cherchez pas à vous faire décerner un brevet d'humilité. Je ne vous chicane donc ni sur la vérité de vos sentiments intérieurs d'humilité, ni sur votre sincérité quand il vous plaît de dire du mal de vous.
Il n'empêche que je vous estime encore bien éloignées de l'humilité vraie. Pourquoi? Parce que je vous vois vous cabrer sous le plus léger affront; parce que vous vous révélez en toute circonstance d'une susceptibilité ombrageuse, parce que si l'on s'avise de dire de vous la dixième partie du mal que vous en dites, vous avez un sursaut d'orgueil et vous répondez à l'impertinent du tac au tac. Vos actes témoi-
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gnent de votre besoin effréné de l'estime : qu'importe dès lors ce que vous pouvez penser ou dire de vous? Qu'importent tous vos sentiments intérieurs d'humilité et toutes vos confessions publiques? Un critique peu indulgent hausserait ici les épaules et prononcerait le mot de comédie : si je me contente de dire que vous vous connaissez mal, suis-je trop sévère?
Quand donc pourrai-je croire que vous avez, de l'humilité, non la surface, non les grimaces, mais toute la réalité? Lorsque vous ferez bonne figure aux humiliations, lorsque vous ne leur bouderez plus. Une humiliation gaiement supportée m'en dit plus sur votre humilité que tous vos anéantissements intérieurs devant Dieu. Savez-vous supporter une humiliation? Je ne serai fixé sur votre humilité que lorsque vous aurez répondu à cette question.
Les saints ont été en cette matière des psychologues incomparables. Ce n'étaient pas eux qui se payaient de mots et s'arrêtaient à la façade. Ils perçaient à jour tous ces simulacres d'humilité et avec leur rude franchise les dénonçaient comme les caricatures de la vraie vertu. Ecoutez à ce sujet saint Jean Climaque : « Ce n'est pas être humble que de se mépriser
soi-même et de dire du mal de soi :
de soi-même que ne supporte-t-on pas?
Mais c'est être vraiment humble que de supporter avec joie les mépris et les mauvais traitements du monde. Il peut être bon de dire de soi qu'on est orgueilleux, paresseux, impatient; mais il vaudrait beaucoup mieux réserver cet aveu pour l'occasion où l'on nous fera les mêmes reproches ».
c Lorsque vous allez à Rome, dit à son tour Alvarez de Paz, vous prenez le chemin qui y mène. Désireux d'atteindre à l'humilité, vous devez aussi prendre le chemin qui mène à cette vertu. Or, il n'existe pas d'autre chemin pour aller à l'humilité que l'humiliation et le mépris de soi-même. Que l'humiliation soit un remède amer, qui le conteste? Mais ne prenez-vous pas des remèdes bien amers aussi pour obtenir la santé du corps?
Que ne devez-vous pas faire pour obtenir l'humilité qui est la santé de vos âmes?
Le remède est-il vraiment si amer? Au début peut-être. Mais après un laps de temps très court, quand l'orgueil a amené son pavillon, quelles admirables compensations trouve l'âme humble clans le paix dont elle est inondée! Alvarez de Paz
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lui-même n'a pas ignoré ce côté de la question et il s'est fait le chantre des joies de l'humilité. Combien exagérées d'ailleurs toutes les appréhensions soufflées par le démon! La perspective de la plus insignifiante des humiliations suffit à vous donner le frisson : on croirait qu'il est question d'un monde à porter. Que si, réagissant contre cette impression, vous regardez en face l'humiliation, et lui faites bon accueil vous confesserez que vos terreurs étaient sans objet, et que vous vous êtes laissé effrayer par un fantôme, par une ombre vaine.
Quand un tout jeune enfant se détourne avec effroi d'un objet quelconque, vous savez .comment le calmer. Vous le contraignez à s'approcher de l'objet et vous le lui faites toucher. Le rire succède bientôt aux pleurs; l'enfant finit par jouer avec la chose qui l'avait tant effrayé. Usez du même procédé : allez à cette humiliation qui vous cause tant de terreurs, et constatant quelle est absolument inoffensive, vous sourirez de toutes vos terreurs passées.
M'accuserez-vous, Mesdames, de cultiver le paradoxe si j'affirme qu'une humiliation très légère, presque imaginaire, est souvent plus difficile à porter qu'une hu-
miliation d'un poids beaucoup plus lourd? Et pourtant cela est vrai : voyez cette personne : elle s'est montrée presque héroïque dans une épreuve où son amourpropre a été douloureusement froissé, par exemple dans un effondrement de fortune qui l'empêchait de faire désormais figure dans le monde; et elle a des révoltes terribles à propos d'une piqûre d'épingle, pour une parole qu'elle juge blessante. Aussi j'estime que c'est dans le support des petites humiliations, de celles que la vie courante de chaque jour nous apporte, que l'humilité se trahit plus manifestement et s'accroît plus rapidement.
Si vous voulez que je précise davantage, j'ajouterai que l'humiliation sous sa forme la plus douloureuse vous vient de ceux qui vivent à vos côtés, au même foyer que vous. Le moindre manque d'égards de votre mari, par exemple, vous fait l'effet d'un crime irrémissible. Vous tournez et retournez dans votre esprit l'affront reçu, vous préparez la riposte qui doit vous venger et vous vous exercez à prendre des airs de reine offensée ou de victime résignée.
Marchez donc une bonne fois sur cette susceptibilité maladive, et, pour remettre les choses au point, faites appel à votre foi chrétienne sans doute, mais aussi à
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votre bon sens qui certainement subit une éclipse momentanée.
Que d'occasions de victoires encore dans votre fonction d'éducatrices! Car c'est de la part de vos enfants aussi que l'humiliation réelle ou imaginaire peut vous venir. Qu'ils aient l'air seulement de ne pas apprécier ce que vous faites pour eux, qu'ils se permettent de heurter l'une de vos opinions, de contrarier l'un de vos goûts : les mots d'ingrat, d'enfant dénaturé vous viennent de suite aux lèvres.
Et s'ils ont le malheur de sourire de ces exagérations, vous ne vous contenez plus, et avec une vertueuse indignation vous leur reprochez la faute qu'ils commettent envers Dieu.
Est-ce vraiment l'intérêt de Dieu outragé qui vous tient tant à cœur? Peutêtre qu'en cherchant bien vous trouveriez que c'est votre cause et non la sienne que vous vengez sur ce mode tragique. Quand donc comprendrez-vous que l'éducation est par essence une œuvre de désintéressement, et que la susceptibilité est pour une éducatrice la plus détestable des conseillères?
Je souhaiterais que de cette lecture sortît pour vous, Mesdames, une double conviction. Celle-ci d'abord : que la pratique de l'humilité se confond avec la manière de supporter les humiliations; puis
cette autre conviction que votre humilité n'a été jusqu'ici q'une humilité de surface, parce que vous avez mis à esquiver L'humiliation le même soin que les saints mettaient à la rechercher.