CHAPITRE XVI
Attitudes diverses
en face des humiliations.
Vous souvenant que 1 humiliation seule peut vous mener à l'humilité, vous ne fuirez plus systématiquement les humiliations : telle fut la conclusion de notre dernier chapitre. Je voudrais vous dire maintenant comment vous devez vous comporter en face des humiliations.
On peut ici concevoir plusieurs attitudes très différentes. Il y a plus qu'une nuance, plus même qu'une nuance très marquée entre la simple résignation en face de l'humiliation et cette sorte d'ivresse qui vole au devant des mépris.
En cette matière comme en toutes les autres, il serait imprudent de brûler les étapes et de vouloir aller d'un bond au plus parfait. Il y a des transitions qu'il faut observer, une gradation qui s'impose.
Lorsque je vois une personne qui, au lendemain de sa conversion, s'estime capable de porter toutes les humiliations, qui les appelle de ses vœux, et supplie Dieu de ne pas les lui épargner, je ne puis me défendre de sourire et de penser qu'à la première occasion les choses seront remises au point. Vienne en effet une toute petite humiliation à supporter, et voilà notre héroïne qui se retrouve aussi ombrageuse, aussi susceptible que la veille.
C'est son imagination qui lui a joué ce mauvais tour : il est si facile de se croire vraiment humble parce qu'on a construit en pensée un temple magnifique à l'humilité! Laissons tous les rêves pour faire œuvre pratique : bâtissons sur un terrain solide : posons les fondations avant de songer au couronnement de l'édifice.
Quelle est donc la première attitude qui s'impose en face des humiliations? C'est la résignation : et ce premier degré dans l'ascension vers l'humilité n'est certes pas à dédaigner : il comporte .déjà une dose assez forte d'énergie. Absence de toute révolte au dedans et de toute récrimination extérieure, adhésion pleine à la volonté de Dieu, visage serein sous l'étreinte
de la souffrance intérieure : c'est tout cela que je trouve exprimé dans ce mot de résignation.
Mais il ne faudrait pas prendre le change et croire que la résignation comporte une sorte d'insensibilité au milieu des contradictions, des mépris, des humilialions qui pleuvent sur nous. Une âme peut souffrir beaucoup et être très résignée. Nous lui demandons simplement d'imposer silence aux mouvements tumultueux du dedans, et de ne trahir au dehors sa souffrance par aucun signe extérieur.
Le silence pendant ou après une humiliation reçue, voilà un signe infaillible d'acceptation chrétienne, de résignation véritable. Et ce silence n'est pas chose facile : il exige, surtout au début de la vie spirituelle, un effort considérable. Nous avons tant de propension, aux heures pénibles, à nous épancher au dehors, à raconter nos déboires, à mendier autour de nous un peu de sympathie compatissante!
Cent et cent fois nous avons constaté que ces épanchements nous laissaient mécontents de nous-mêmes, qu'ils aigrissaient notre peine plus qu'ils ne l'adoucissaient. Rien n'y fait : à la première occasion nous cherchons un confident. Nous nous montrons même peu difficiles sur le choix; et, au risque d'être trahis comme nous l'a-
vons été si souvent, nous n'hésitons pas à raconter nos déboires à un indiscret qui les colportera en tous lieux, ou à un malveillant qui en fera des gorges chaudes.
Le silence dans l'humiliation et toujours le silence : telle doit être la première résolution dune âme qui aspire à l'humilité, et son intérêt est d'accord avec celui de Dieu pour lui dicter cette conduite.
Voulez-vous me permettre, Mesdames, de vous signaler ici un écueil? Prenez garde de n'offrir à Dieu, de ne supporter pour lui que de vraies humiliations et non des humiliations imaginaires. H est telle humiliation, en effet, qui n'a jamais existé que dans votre imagination. Une parole qui ne vous a pas paru assez aimable, le salut un peu froid dune de vos amies, moins même que cela, un regard, un geste, un rien, tout est parfois pour vous matière à souffrance. Mais ce n'est pas là de la bonne souffrance, de la souffrance bénie par Dieu. La lui offrir serait lui faire injure : on n'offre pas à Dieu les produits d'une susceptibilité maladive.
Quelle conduite tenir en pareille occurrence? Hausser les épaules, vous donner en spectacle h vous-même et persifler doucement cette manie de prendre ombrage de tout. Oui, confessez loyalement que votre imagination vous a encore joué
mi vilain tour, et déclarez que l'incident est clos, puisque l'humiliation n'a jamais existé que dans votre esprit. L'habitude d'offrir à Dieu une souffrance de ce genre mirait pour effet de vous entretenir dans des illusions funestes et de vous conduire à la fausse piété.
Lorsque vous vous serez exercées pendant un certain temps à bien supporter les humiliations vraies et à renfermer dans le secret de votre cœur la souffrance qui en résulte, le moment sera venu de monter d'un échelon, de viser à l'amour des humiliations.
Je vous entends vous récrier ; L'amour des humiliations! est-ce chose possible V Autant vaudrait, nous semble-t-il, exiger de notre palais qu'il trouve de la douceur à un mets dont l'amertume est insupportable!
Votre objection a du vrai. Mais quelques mots d'explication vont vous rassurer.
D'abord ce n'est jamais pour elle-même, pour la douceur ou l'attrait qu'elle possède en propre, que l'humiliation vous deviendra chère. Quels sont, en dehors d'elle, les motifs qui peuvent vous la faire aimer, ce sera l'objet d'une prochaine étude qui vous donnera, je l'espère, toute satisfaction.
Puis on n'exige pas de vous que vous aimiez l'humiliation d'un amour que la joie sensible accompagne, mais uniquement d'un amour de volonté. Pendant que votre sensibilité se révolte contre une injure reçue et la repousse avec horreur comme son mal, votre volonté ne peutelle dire : « Cette humiliation est bonne: je l'accepte et je l'aime malgré toutes les répugnances de ma sensibilité » ? Vous répondez : « Oui, ma volonté, moyennant un effort énergique, peut tenir ce langage et adhérer ainsi à l'humiliation ».
Eh bien! voilà uniquement ce qu'on vous demande. Il n'est donc nullement requis de goûter l'humiliation d'une façon qui flatte la sensibilité, comme les mondains, par exemple, goûtent les honneurs et les distinctions : rêve irréalisable, dangereux même, parce qu'il aurait pour conséquences inévitables la déception et le découragement. Mais aimer les humiliations avec la volonté, la chose, encore qu'elle ait des difficultés, est certes accessible à toute âme généreuse.
Mgr Gay a rappelé avec clarté et concision la différence qui existe entre le cœur qui veut et le cœur qui sent : « Notre cœur, écrit-il, peut sentir une répugnance très vive pour les œuvres de l'humilité : si néanmoins le seul cœur dont nous disposons librement sous la grâce,
si notre cœur volontaire se décide en dépit de l'autre; si, l'ayant dominé, il l'entraîne à sa suite ou même le laisse à ses angoisses et passe outre pour s'humilier, nous sommes humbles de cœur et nous glorifions Dieu ».
Celles d'entre vous qui ont l'ambition de s'élever dans l'humilité et qui ont travaillé sérieusement déjà à supporter chrétiennement les humiliations, feront bien de ne pas en rester là, et de s'exercer à l'amour des humiliations. Ne vous contentez donc pas de tendre le dos lorsque vous recevez un affront, une marque de mépris, une observation injuste. Affirmezvous à vous-même, malgré toutes les révoltes de votre nature, que cette humiliation est une chose excellente, que Dieu vous traite royalement, et que tout esl pour le mieux dans le meilleur des mondes puisque votre orgueil souffre d'avoir été malmené.