CHAPITRE XX La Mortification
Ai-je besoin vraiment, Mesdames, de vous donner une définition de la mortification? Il me semble que vous avez une idée très nette de ce que ce mot signifie. Je n'en veux pour preuve que ce léger froncement de sourcils lequel peut se traduire ainsi : « Sujet peu agréable! L'auteur fera bien d'être bref et de ne pas trop appuyer ».
J'enregistre le vœu, sans m'engager toutefois à lui accorder satisfaction. J'ai plutôt le dessein de creuser le sujet et de lui donner toute l'ampleur qu'il mérite, me souvenant que je vous dois la vérité intégrale, et que mon rôle n'est pas de vous dire des choses agréables, mais des choses utiles.
Que le mot de mortification sonne mal, qu'il évoque des pensées peu réjouissantes, je ne fais aucune difficulté de l'a-
vouer. L'idée de mort est inscrite dans la racine du mot, et cette idée n'est pas de celles auxquelles on aime à s'arrêter. Je m'empresse cependant de mettre un correctif à cet aveu et de dire qu'en définitive, ce n'est pas à la mort que nous allons en nous mortifiant, mais à la vie. Oui. il est une vie en nous qu'il s'agit de tuer, c'est très vrai; mais pour lui substituer une vie meilleure, une vie supérieure. Je m'explique.
Notre nature, vous le savez, n'est pas sortie des mains de Dieu telle qu'elle existe aujourd'hui. L'harmonie la plus parfaite unissait entre elles les diverses parties du composé humain. La raison trônait au sommet de l'édifice, et sa suprématie était joyeusement acceptée par le corps aussi bien que par les diverses facultés sensibles. Tout était paix, ordre, lumière, joie, dans ce chef-d'œuvre de la création.
Le péché fut la secousse du tremblement de terre qui laisse subsister l'édifice, mais qui l'ébranlé jusque dans ses fondements et en disjoint les parties. Le corps, jadis instrument docile de l'âme, se mit en révolte contre sa suzeraine; et les facultés sensibles qui avaient pour mission de seconder l'intelligence et la volonté, prirent à tâche de troubler le jeu de ces deux facultés. Au lieu de la paix des
beaux jours d'autrefois, il y eut en nous dualité d'action, guerre intestine tiraillements douloureux. Bref, chacun de nous put constater la présence en soi de deux puissances rivales, de deux hommes, pour ainsi dire, dont les tendances et les aspirations diffèrent absolument. Pour exprimer cette dualité et cette opposition, la langue ascétique use des mêmes termes que le langage ordinaire : c'est la chair et l'esprit; c'est la sensualité et la raison; c'est l'homme ancien et l'homme nouveau, ou bien l'homme du dehors et celui du dedans.
Dans ce duel entre deux puissances ennemies, l'une ne peut progresser qu'au détriment de l'autre, et selon que l'une ou l'autre prédomine, on dit que l'homme vit de la vie de la chair ou de celle de l'esprit. Dans le premier cas, il y a déchéance pour l'âme : en abdiquant sa suprématie, elle se matérialise pour ainsi parler, et descend jusqu'au niveau du corps. Est-ce l'âme, au contraire, qui fait rentrer sous sa loi son compagnon révolté? le corps, dans cette hypothèse, se spiritualise en quelque sorte; il perd ses mauvais instincts; il cesse d'être un déclassé toujours en rupture de ban et devient l'associé de l'âme, son instrument pour les grands desseins qu'elle a conçus.
L'opération que je viens de décrire ne
va pas sans lutte et sans souffrances : le corps ne se laisse pas réduire sans protester, et on ne le contrarie pas dans ses instincts sans le faire souffrir, cruellement parfois. Eh bien! la mortification est cette lutte douloureuse de l'âme contre le corps : et, dans cette lutte, c'est à l'âme que profite chacun des coups portés au corps. En d'autres termes, chaque acte de mortification marque, pour la partie la moins noble de notre nature, une diminution de vitalité; mais en même temps il apporte à la partie supérieure de notre être une vie plus généreuse et plus intense. Nous devons donc bénir cette mort qui a le singulier privilège de créer la vie. Nous devons voir dans la mortification le moyen infaillible de relever les ruines accumulées en nous par le péché et de nous rapprocher progressivement de l'état de justice originelle.
Je voudrais, Mesdames, que vous compreniez bien la pensée de Dieu quand il nous invite à mortifier la chair, quand il fait de cette mortification la condition indispensable de la sainteté. Il y a ici souvent une exagération à éviter, sinon dans la pensée, du moins dans L'expression.
Il faut se garder de croire que Dieu
haïsse la chair pour elle-même, simplement parce qu'elle est matière et non pas esprit. Dieu ne peut haïr aucune cte ses œuvres : or, la chair est son œuvre; c'est lui qui l'a créée; c'est en lui qu'elle a son type, et elle n'est que la réalisation d'une des pensées de Dieu. Conçoit-on Dieu haïssant sa propre pensée, l'œuvre sortie de ses mains?
Loin de haïr la chair, Dieu l'aime et d'un tel amour qu'il l'épouse et qu'il en t'ait le vêtement de L'âme trois fois sainte du Verhe incarné. A quelle dignité la chair n'a-t-elle pas été portée dans cet embrassement de Dieu et de notre nature? Quel honneur pour elle! Quel destin! Mais en même temps quel témoignage irrécusable de l'amour de Dieu!
Aussi n'est-ce pas à la chair telle qu'elle a été conçue dans le plan divin, à la ehakdemeurant à sa place en face de l'âme et vivant en harmonie avec l'âme que la haine de Dieu pourrait jamais aller. Dieu n'a pas dénoncé à Adam le corps comme un ennemi à réduire. A quoi eût rimé ce précepte, puisque la chair était alors au service de l'âme? Et si Dieu nous met aujourd'hui en garde contre la chair, s'il veut même que nous la malmenions, c'est parce qu'elle n'est plus dans les mêmes conditions qu'au Paradis terrestre. C'est parce que, esclave révoltée, elle a besoin
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de voir el parfois de sentir le fouet pour rentrer dans l'obéissance.
C'est cette chair que la mortification a pour mission d'atteindre tout d'abord. Et, comme plusieurs de nos facultés sont dans une certaine dépendance à l'égard du corps, comme elles sont influencées nécessairement par le corps, la mortification devra s'étendre aussi à ces facultés (.oncluez donc qu'il y aurait péril à limiter la mortification au corps seul : elle a un rayon d'action bien plus étendu. Elle doit exercer sa maîtrise à l'égard des fonctions dont l'âme ne peut s'acquitter sans le concours de son compagnon de route.
L'idée première qui s'attache au mol de mortification est celle d'une privation douloureuse, d'une séparation violente. Or cette séparation peut s'accomplir de deux façons très différentes. Ou bien vous tournez le dos à un objet illicite, défendu par Dieu; ou bien vous renoncez à un objet dont aucun précepte ne vous oblige à vous séparer. Il est évident que dans ce dernier cas la mortification revêt un caractère plus noble, plus généreux que dans le premier. Vous concevez sans peine qu'une séparation spontanée implique plus de mérite que celle qui est imposée par le devoir.
De laquelle des deux mortifications allons-nous traiter dans cette étude? Poser la question, c'est la résoudre. Il est entendu, en effet, que dans cet ouvrage, je m'adresse à des âmes qui ont mis un abîme entre elles et le péché mortel, el qui ne commettent guère le péché véniel que par surprise et très rarement de propos délibéré. La mortification pour ces âmes doit donc porter, non sur les retranchements qui nous sont imposés par Dieu, mais sur ceux qui sont laissés à notre propre initiative. De parti pris, nous négligerons donc dans ces études toute la partie de la mortification qui consisterait dans l'accomplissement du devoir, pour nous occuper exclusivement de celle qui implique un simple conseil.
La mortification ainsi entendue n'est certes pas une vertu nouvelle pour nous. Peut-être n'avons-nous pas eu l'occasion de prononcer souvent son nom au cours de cette étude. Mais il n'empêche que nous ne l'ayons rencontrée fréquemment sur notre route : c'est une amie dont les traits nous sont familiers. En vous incitant au recueillement, par exemple, ou à l'humilité, qu'avons-nous fait, sinon vous convier à être mortifiées? Le moyen, en ef-
fet, d'être humble ou recueilli sans mortification? C'est de haute lutte, par une une série d'efforts patiemment soutenus, que des résultats sérieux peuvent être acquis sur ce double terrain. Il en va de même pour toutes les autres vertus; il n'en est pas une dont la pratique aille sans mortification. C'est ce qui faisait dire à un saint Rédemptoriste, le P. Passerat, que « la mortification est l'instrument qui sert à acquérir toutes les vertus ».
Je vous exhorte. Mesdames, à descendre dans vos consciences, et, en présence de Dieu, à vous poser cette question : « Où en suis-je de la volonté de me mortifier? » Remarquez bien que je ne demande pas encore dans quelle mesure vous pratiquez la mortification. Je m'inquiète seulement de savoir en quelle estime vous avez cette vertu et jusqu'où vous avez l'ambition d'aller dans sa pratique. Si j'obtiens une réponse satisfaisante sur ce point, j'aurai partie presque gagnée : je suis sûr que de fait vous irez à une bonne allure dans la voie de la mortification.
Eh bien! répondez. Voulez-vous vous mortifier de façon à éviter tout péché mortel? C'est bien déjà. Voulez-vous vous mortifier de façon à éviter toute faute vé-
nielle délibérée et partant toute tiédeur dans votre vie spirituelle? C'est mieux encore, c'est même édifiant. Voulez-vous vous mortifier jusqu'à supprimer tout ce qui s'oppose à votre union pleine avec Dieu, à votre progrès incessant dans l'amour divin? C'est parfait, et je ne puis trop vous féliciter de ce vouloir énergique, condition nécessaire et signe presque infaillible de la vraie sainteté.