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CHAPITRE XXI

Réponse à une objection.

Si vous parlez à une personne qui est cotée comme bonne chrétienne, d'un plaisir honnête à prendre, d'une jouissance licite à goûter, vous ne vous heurterez à aucune objection. Parlez-lui au contraire de sacrifier ce plaisir, ou de se priver de cette jouissance, en d'autres termes, prêchez-lui la mortification telle que nous l'avons décrite dans le chapitre précédent, sous la forme d'une abstention volontaire qu'aucune loi positive ne lui prescrit : elle demandera à réfléchir. Les pourquoi se presseront alors dans son esprit et sur ses lèvres : « Dieu n'a-t-il pas fait les créatures pour que nous en jouissions? Puis quel plaisir Dieu qui est si bon peut-il prendre à nous voir ainsi renoncer à des jouissances permises? »

Ces questions nous placent en face d'un problème très important : Quel usage Dieu entend-il que nous fassions des créatures?

Le problème est d'une telle gravité qu'il a arrêté l'attention de saint Ignace dès la première de ses méditations, dans celle qui sert comme de préface à ses Exercices. Il a jugé qu'on ne pouvait marcher dans la lumière qu'à la condition d'être bien fixé sur ce point capital de la vie spirituelle. Je voudrais être son écho dans les pages que j'écris, et vous donner une solution nette du problème énoncé.

< Les choses qui sont sur la face de la terre sont créées pour l'homme et pour aider l'homme à atteindre la fin que Dieu lui a destinée » : c'est de ce principe énoncé par saint Ignace que nous allons voir sortir plusieurs conséquences pratiques.

Il s'ensuit tout d'abord que l'homme est la fin de la création visible, que la terre est le palais préparé par Dieu à celui qui, dans le plan divin, devait être le roi de cet univers. Il s'ensuit en second lieu que les créatures visibles ont été créées pour l'homme et non l'homme pour elles.

Voilà qui précise déjà l'attitude de l'homme vis-à-vis des objets créés qui l'entourent. Il doit être leur maître et non leur esclave; il doit leur commander et non leur obéir. Eh bien! pour prendre un exemple vulgaire, supposez deux person-

nés assises à la même table. De ces deux personnes Tune est tellement asservie par la sensualité qu'elle ne sait se priver d'un mets qui lui plaît, môme quand il doit lui être nuisible. L'autre, tout en trouvant ce mets à son goût, en use avec modération et s'en abstient dès qu'il cesse de lui être utile. De ces deux personnes, la première est esclave; elle use d'une chose créée contrairement à l'ordre établi par Dieu. La seconde, au contraire, reste maîtresse du même objet, et gardant sur lui la prééminence, la supériorité, elle est pleinement dans l'ordre.

Ne perdez donc jamais de vue, Mesdames, cette première conclusion : vous ne devez jamais aliéner votre liberté à l'égard des choses créées, n'être jamais leur esclave, et ne les subir jamais. Sitôt que vous remarquez un penchant trop accusé pour l'une d'elles, il est bon que vous vous condamniez à une abstention volontaire, afin de bien affirmer votre indépendance.

Creusons davantage la question, si vous le voulez bien. Cherchons quelle est la règle qu'il faut suivre dans l'usage des choses créées.

C'est encore saint Ignace qui va nous servir de guide. Il fait sortir du principe

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qu'il a posé tout à l'heure cette conséquence lumineuse : « D'où il suit que l'homme doit faire usage des choses créées autant qu'elles l'aident pour sa fin, et qu'il doit s'en dégager autant qu'elles sont un empêchement à sa fin ».

Que cette conséquence découle logiquement du premier principe posé par saint Ignace, il n'est personne parmi vous, Mesdames, qui ne l'aperçoive du premier coup d'ceil. Si toutes les créatures sans exception ont été créées pour V homme et pour l'aider à atteindre sa fin, il est évident que je ne puis savoir si j'ai le droit d'user de l'une d'entre elles, ou si je dois m'en abstenir, qu'à la condition de posséder la réponse à cette question : « Cette chose m'est-elle utile ou non pour ma fin ? » Tout est là. M'est-elle utile? je puis m'en servir, autant qu'elle m'est utile, /!/' plus ni moins. M'est-elle nuisible? je dois m'en abstenir, m'en dégager autant qu'elle peut me nuire, ni plus ni moins.

Vous le voyez : les choses créées ne doivent être à nos yeux et entre nos mains que des moyens ou des instruments. Or on ne se sert d'un instrument qu'en vue d'une fin à atteindre. S'il n'est pas apte à nous conduire à la fin, quelle raison avons-nous de nous en servir? Quelle raison surtout s'il nous éloigne de la fin? Pour rentrer dans le domaine de la prati-

que, de quel droit par exemple usez-vous de telle friandise prise en dehors des repas, et sans la moindre utilité; puis de quel droit -demandez-vous à telle créature un plaisir que vous savez contraire à la loi de Dieu? Ces choses sont, dans l'ordre providentiel, des moyens dont vous ne devriez user que pour atteindre votre fin. Et vous en faites la fin elle-même, c'est-à-dire que ces choses deviennent l'idole préférée par vous au vrai Dieu. Estce là de l'ordre?

Dans l'usage que vous faites des créatures, avez-vous souvent devant les yeux, Mesdames, la fin vers laquelle elles doivent vous conduire? Vous souvenez- vous habituellement qu'elles n'ont d'autre destination que de vous mener à Dieu? Un examen de conscience sérieux vous convaincra sans doute que dans cette matière vous êtes peu souvent dans l'ordre. « L'homme, dit le P. Jennesseaux, considère' si rarement et se rappelle si peu cette fin unique de toutes les créatures! Il interroge, il consulte avant tout ses répugnances et ses goûts. De là le dérèglement, de là les imperfections, de là les péchés. Car enfin, que cet objet flatte mes sens ou qu'il leur répugne, ce n'est nullement une raison d'aller à lui ou de le repousser. Ce qui me plaît peut bien être et sera très souvent un obstacle à ma fin; et ce

qui me déplaît peut bien être et sera très souvent utile, très souvent même la seule chose utile à ma fin. Mais non, nous n'embrassons que rarement ce qui "répugne à nos sens; le plus souvent, nous le fuyons, nous l'avons en horreur. Nous désirons au contraire, nous recherchons avec empressement, nous embrassons avec passion ce qui leur est agréable; nous en jouissons même sans ordre et sans mesure. Ne cherchons pas ailleurs la source de tout le mal ».

Une âme qui dans l'usage des créatures se soumet toujours à ces règles est bien près de la perfection. Cependant, il n'a été question jusqu'ici que de la mortification imposée par le devoir, de celle qui est nécessaire pour rester dans l'ordre et ne point pécher. Serait-il prudent de ne pas viser plus haut, et, en matière de mortification, de se cantonner de parti pris dans le devoir? Ne sera-t-il pas utile, indispensable même, de dépasser ces limites et de s'abstenir parfois de jouissances que l'on pourrait légitimement goûter?

La réponse n'est pas douteuse. Il me paraît tout d'abord impossible que l'on reste dans l'ordre, sans fléchir jamais, lorsqu'on se propose d'aller jusqu'au bout de son droit et de demander aux créatures tout le plaisir qu'on peut leur deman-

der sans pécher. La pente ici est tellement glissante et l'illusion si facile! La sensualité est une mauvaise conseillère : elle nous soufflera que nous sommes encore dans le droit lorsqu'en réalité nous en sommes sortis depuis longtemps. Puis il faut le reconnaître : la limite qui en cette matière sépare le devoir du conseil est assez flottante. Ne serons-nous pas inclinés à déplacer sans cesse la borne-frontière? Toute satisfaction que nous désirons un peu vivement ne sera-t-elle pas toujours bien près d'être légitime à nos yeux?

Le moyen de corriger cette sorte de perversion du jugement? Oh! il est très simple, mais à la portée seulement des âmes vaillantes : c'est de prendre l'offensive contre l'ennemi, j'entends contre la sensualité; c'est de ne jamais désarmer vis-à-vis d'elle, et de la harceler même quand le devoir ne le prescrit pas. Je promets à celles d'entre vous qui consentiront à ces renoncements spontanés que le regard de leur âme ne s'obscurcira jamais et qu'en toute rencontre elles apercevront nettement tracée la ligne de démarcation qui existe entre le simple conseil et la loi positive.

Ai-je besoin d'ajouter qu'une âme ainsi aguerrie est une terre merveilleusement préparée pour l'éclosion de toutes les vertus? La mortification est à l'âme ce que

la gymnastique est au corps : elle assouplit nos facultés, elle entretient et renouvelle cet entraînement qui, dans les combats pour la vertu, est la condition indispensable du succès.

Je voudrais, avant de terminer ce chapitre, replacer sous vos yeux une maxime qui a été répétée à satiété par les auteurs spirituels, à savoir que l'esprit d'oraison est dans une dépendance étroite de l'esprit de mortification. Si tant d'âmes ne réussissent pas dans l'oraison, la raison en est toute trouvée : c'est qu'elles ne sont pas suffisamment mortifiées. Saint Ignace ne voulait pas qu'on dît d'un religieux : « C'est une personne de grande oraison », mais plutôt : « C'est une personne de grande mortification ». On ne pouvait affirmer plus nettement que le don d'oraison est comme une résultante de la mortification.

Pesez aussi ces lignes de sainte Thérèse : « Les délicatesses et l'oraison ne s'accordent pas ensemble et il est certain que ceux qui ne veulent rien souffrir ne doivent pas prétendre d'être jamais intérieurs ni de réussir dans l'oraison. Tout ou presque tout consiste à renoncer au soin de nous-mêmes et à ce qui regarde notre satisfaction. » (Chcm. de la Perf., ch. VII).

Il faut donc en prendre votre parti,

Mesdames : vous progresserez dans l'oraison dans la mesure où vous progresserez dans la mortification, ni plus ni moins. Je vous invite à faire ici un retour sur vous-mêmes et à vous demander si vos trop nombreux insuccès n'ont pas leur cause dans la méconnaissance pratique de cette grande vérité. Vous, reconnaîtrez sans doute avec l'auteur de l'Imitation que le grand obstacle en matière d'oraison c'est qu'on cultive la piété sous ses formes extérieures, et « qu'on ne s'adonne pas à une parfaite mortification ». (L. III, chap. XXXI).

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