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CHAPITRE XXII

Les mortifications

de la vie courante.

Rêver de faire grand en matière spirituelle, de se distinguer au service de Dieu, de prendre rang parmi les plus généreux de ses amis, c'est chose fort louable assurément. Les âmes qui ont un idéal élevé de vie chrétienne sont les seules qui sachent se passionner pour les réalités de Tordre surnaturel. Mais combien l'illusion est ici à redouter! Une personne s'estime vertueuse, héroïque même, parce qu'elle désire s'immoler pour Dieu, porter pour lui de grandes croix, et marcher par les voies les plus ardues du sacrifice et de l'abnégation. Oui, et pendant que son imagination se berce de ces chimères, la pauvre âme traite en quantité négligeable les petits sacrifices qui font la trame de sa vie de chaque jour. Elle va, par le désir et la demande, au-devant de renoncements qui, heureusement

pour sa faiblesse, lui seront toujours épargnés, et elle n'a cure de se renoncer dans les mille occasions que la Providence place sur son chemin.

Pâture de l'amour-propre que tout cela!

Travail de géant que l'on rêve de mener à bonne fin avec une constitution d'enfant débile! Tout l'héroïsme réside ici dans l'imagination. On a vu de ces enthousiasmes qu'un simple mal de dents ou qu'un rhumatisme un peu lancinant ramenaient à leurs vraies proportions.

Sans doute il y a des âmes qui peuvent sans illusion désirer la souffrance et la demander à Dieu. Mais il faut qu'au préalable ce désir et cette demande aient été soumis au contrôle du confesseur, seul juge compétent en cette matière. Et le confesseur, avant d'autoriser une âme à entrer dans une voie qui sort de l'ordinaire, ne manquera pas d'examiner quelle est l'attitude habituelle de cette âme en face des petits sacrifices de la vie courante. Et s'il s'aperçoit qu'elle dédaigne ces petites occasions comme indignes des hauts desseins qu'elle a conçus, son opinion sera faite sur-le-champ. Vaniteuse présomption et fol orgueil, tel sera son diagnostic, et il s'efforcera de ramener au bon sens — tâche passablement ardue — cette pauvre âme, de la convaincre que la solide vertu consiste à utiliser au jour

le jour les occasions de sacrifices que nous apporte la vie courante.

Ces menus sacrifices dont la fausse piété fait fi, savez-vous ce qu'ils supposent quand ils sont soutenus avec énergie durant des jours, des semaines, des mois?

Ce qu'ils supposent? de l'héroïsme : le mot n'a rien d'exagéré. Tout le monde s'accorde à appeler du nom d'héroïque la douceur d'un saint François de Sales. Mais qu'était donc cette douceur, sinon une série de petits sacrifices chaque jour répétés? Rien, dans l'affabilité du saint, dans la possession de lui-même au milieu des injures ou des épreuves, rien ne trahissait la lutte, le sacrifice : tout dans sa vertu paraissait spontané, comme le fruit d'une heureuse nature. Ceux qui pouvaient pénétrer dans l'intérieur de son âme étaient les seuls à savoir ce que cachait ce calme apparent et au prix de quels efforts le saint contenait les mouvements de son cœur.

Il y a de ces chrétiennes — j'en ai connu, et vous-mêmes en avez connu aussi sans doute — dont la vie, à être vue à l'extérieur, paraît assez terne, presque nulle, et qui habitent les sommets de la

vie spirituelle : créatures angéliques dont l'existence a été rivée à celle d'un être indigne, et qui ne laissent jamais rien transpirer de tout ce qui leur broie le cœur, uniquement soucieuses d'accomplir au jour le jour, heure par heure, leurs devoirs de mère et d'épouse, se dépensant sans compter pour leur mari et pour leurs enfants, assez courageuses pour garder aux lèvres un sourire pendant qu'elles souffrent atrocement de leurs illusions perdues ou dans leur dignité outragée. Une telle vertu, encore qu'elle ne soit au fond que le devoir d'état chrétiennement accompli, ne mérite-t-elle pas qu'on s'incline devant elle?

Et si vous voulez que nous parlions d'une existence moins traversée, prenons pour exemple cette autre mère de famille dont la vie se déroule sans grandes joies et sans grandes douleurs, dans la monotonie d'occupations vulgaires en soi et en apparence très peu relevées. Eh bien! si cette femme est bonne et douce à l'égard de ceux qui l'entourent, oublieuse d'elle-même pour faire plaisir à tous, avare de bavardages inutiles; si elle sait garder sa sérénité dans les petites épreuves de chaque jour et dire à Dieu un affectueux merci pour chacune des contrariétés qu'elle éprouve, que manque-t-il à sa vertu pour être parfaite? Dieu ne regar-

cle-t-il pas cette vertu cachée, ignorée de tous, d'un . regard pour le moins aussi favorable que celle qui se manifeste et éclate au dehors?

Etudiez d'ailleurs les actes dont se composent ces vies si ternes en apparence : vous verrez que chacun de ces actes est comme une pierre de grand prix, et que leur ensemble doit former un écrin d'une richesse incomparable. Mais c'est avec les yeux de la foi qu'il faut voir ces choses. Deux hommes, dit Louis de Blois, trouvent sur leur chemin une belle fleur. Le premier désire la cueillir : à la réflexion il s'abstient et dit : Laissons cela pour Dieu. Le second la cueille sans plus réfléchir. Il n'a certes commis aucun péché. Mais quelle distance, néanmoins, du premier de ces actes au second! Toute la distance, ajoute Louis de Blois, qui sépare le ciel de la terre!

J'ai donc le droit, Mesdames, de demander : Est-ce bien de petites choses qu'il s'agit ici? Et usons-nous de termes exacts en parlant de petits sacrifices, de petits renoncements? Tout ici n'est-il pas grand, au contraire, tout n'est-il pas sublime? Il nous faut attendre d'être au ciel pour estimer à sa valeur le degré de gloire que nous achetons par l'un de ces sacrifices, petits aux yeux des hommes, grands, très grands aux yeux de Dieu.

Le catalogue des sacrifices que la vie courante peut vous apporter s'allongerait à l'infini : vous n'attendez de moi, au lieu d'une énumération complète, que quelques indications pratiques.

Il me semble que vous devez viser tout d'abord à un accomplissement exact de vos exercices de piété. Il y a là matière à de nombreux sacrifices, à une réaction constante contre la paresse spirituelle. Durant une retraite ou sous l'action d'une grâce particulière de Dieu, vous vous êtes l'ait un règlement de vie pieuse, et ce règlement, vous l'avez observé sans peine, avec joie peut-être, pendant quelques jours. Mais je ne sais quelle lassitude vous a saisies bientôt et tout vous est effort maintenant quand il s'agit de traiter avec Dieu. Ne jamais vous abstenir volontairement d'un exercice de piété, voilà une première résolution qui, pour plusieurs d'entre vous est d'une utilité très pratique.

Vos principaux devoirs sont ceux d'épouse et de mère. C'est donc dans le cercle de la famille que vous trouverez à chaque heure du jour des occasions de renoncement. La douceur qui reste toujours souriante, la patience qui supporte ce qu'elle ne peut corriger, l'indulgence

qui plaide sans cesse pour les autres les circonstances atténuantes, la bonté qui ne se dément jamais, le désintéressement qui ne songe pas à mendier sa récompense : quelles belles vertus! mais combien difficiles dans la pratique! Le champ à cultiver est immense, et il n'est pas un coin de ce champ où la vertu germe spontanément : à chaque pas vous vous heurterez au sacrifice.

Et lorsque vous sortez du cercle de la famille, n'avez-vous pas besoin d'une vigilance sévère et continue? Toutes vos conversations, si vous n'y prenez garde, ne s'alimentcront-elles pas de critiques malignes, de railleries méchantes, de médisances, voire même d'exagérations qui frisent la calomnie? On n'a aujourd'hui la réputation de femme d'esprit qu'à la condition de savoir distiller élégamment, à chaque phrase que l'on prononce, quelques gouttes de venin. Quelle tentation pour vous de sacrifier à la mode régnante, de* démontrer que vous avez le trait aussi acéré que votre voisine, et, au mépris des avertissements de votre conscience, de colporter toutes les mauvaises histoires qui circulent, tous les méchants bruits qui sont dans l'air. Il n'est pas une seule conversation où vous n'ayez à vous raidir pour ne pas glisser sur cette pente. Si vous savez résister à chacune de ces

tentations, si vous restez habituellement maîtresses de votre langue, je suis tout prêt à proclamer avec l'apôtre saint Jacques que vous n'êtes pas éloignées de la perfection.

Les plus petits objets artistement travaillés ont une valeur considérable, dit le P. Olivaint, quand ils sont en or et en diamant. Et les gens du monde sont si sensibles à ces cadeaux! Eh bien! Jésus m'en demande de semblables, continue le saint religieux, dans chaque petite action, dans chaque petit sacrifice, comme s'il disait : Donne-moi donc quelque chose; tu ne me donnes jamais rien. — Cela?... mais c'est si peu! — Non, si c'est or ou perle fine ». (Retraites, T. II, p. 256). Voilà, déterminé par un maître de la vie spirituelle, le prix des petites mortifications dont je vous parle : elles sont or ou perle fine. Mais soyez bien convaincues, Mesdames, que la pratique constante de ces petites mortifications ne sera jamais le fait d'une âme molle : il faut ici un effort plus qu'ordinaire, il faut cet énergique Je veux que saint Ignace place au commencement de chaque exercice, comme si tout le succès de cet exercice devait en dépendre. Demander

comme si vous ne pouviez rien, vouloir comme si vous pouviez tout : ce principe de la vie spirituelle doit être appliqué par vous avec une vigueur soutenue en matière de mortification.

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