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CHAPITRE XXIII

La mortification corporelle.

Parmi les mortifications de la vie courante dont je vous ai entretenues dans un précédent chapitre, il en est une que j'ai omise à dessein, estimant qu'elle méritait une étude spéciale : c'est la mortification corporelle.

Nous vivons à une époque où cette sorte de mortification est peu en faveur. On ne nie pas, dans certains milieux pieux, la nécessité de la mortification spirituelle, de la mortification de la volonté: on se plaît même à exalter le mérite du renoncement intérieur, et Ton est prodigue des mots d'abnégation, d'abandon, de remise totale à Dieu. Quant à la mortification corporelle, pratiquement, on en fait fi : on s'endort dans une vie commode, douce à la nature, avec la persuasion qu'on est sur le chemin qui conduit à la sainteté.

Illusion dangereuse! Fausse dévotion I Je défie qu'on trouve un saint qui n'ait été mortifié que dans son àme. Chez tous, à côté de la mortification spirituelle, vous trouverez la mortification du corps : on n'est saint qu'à ce prix.

S'il faut en croire le P. Eymard, les personnes qui professent ces principes erronés pourraient plaider parfois les circonstances atténuantes; plusieurs auraient le droit de s'en prendre au guide de leur âme. « Car l'erreur qui nous occupe, dit ce saint religieux, a envahi la direction, en se voilant un peu, naturellement, et en n'avouant pas ouvertement ses principes qui feraient reculer. Vous lisez des livres, vous entendez des confesseurs qui affirment: La mortification extérieure n'est pas nécessaire; si elle convient aux religieux, elle n'est pas faite pour les gens du monde : les jeûnes, les macérations, c'est bon pour le cloître. Il vaut mieux conduire les âmes par la douceur. » Des conseils de ce genre répondent trop à notre horreur de tout ce qui gêne le corps ou le fait souffrir pour n'être pas accueillis avec faveur et scrupuleusement pratiqués.

Que l'on exalte autant qu'il plaira la mortification intérieure; qu'on la proclame plus excellente que la mortification extérieure : on sera dans la note vraie.

Mais si on s'avise de dire que, prise à forte dose, elle a la vertu de remplacer la mortification corporelle, on commet une grave erreur. C'est énerver la doctrine de Jésus-Christ et s'inscrire en faux contre l'Evangile que de ménager le corps sous prétexte que c'est le cœur seul qui, en dernière analyse, a besoin d'être atteint et discipliné. « Les deux mortifications, dit saint Alphonse, sont également nécessaires à la perfection, mais avec cette différence que la mortification extérieure doit êtro pratiquée avec mesure, tandis que la mortification intérieure doit l'être sans mesure ni discrétion ».

Que votre conviction sur ce point soit donc bien assise, Mesdames : vous n'arriverez jamais à la vraie ferveur sans la mortification corporelle. Il faut nécessairement que vous souffriez clans votre corps : c'est la voie pour aller à Dieu. Si Dieu vous a envoyé la maladie, tout est pour le mieux; vous êtes dispensées de choisir vos mortifications : la maladie — je me propose de vous le démontrer plus tard —. est la plus excellente des mortifications; elle vaut plus que toutes celles dont nous aurions nous-mêmes fait choix. Mais si Dieu vous a épargné cette

épreuve, il faut que vous déterminiez les mortifications extérieures qui sont compatibles avec votre sinté et vos devoirs d'état. C'est une affaire de dosage; mais la loi existe pour tou ;.

Permettez-moi de replacer sous vos yeux quelques-unes des raisons qui doivent vous inciter à marcher généreusement dans cette voie.

Je vous rappelle tout d'abord que cette mortification est un excellent moyen d'acquitter vos dettes à l'égard de Dieu. Nous sommes en ce moment sous le régime de la miséricorde : quelques pénitences légères suffisent à nous libérer. Mais vienne la mort : ce sera le règne de la justice. Nous n'obtiendrons notre purification que par ces peines du Purgatoire dont la plus petite, au témoignage de saint Thomas, dépasse ce que l'on peut souffrir de plus terrible sur la terre.

Vous êtes donc placées, Mesdames, dans cette alternative de subir ici-bas quelques mortifications volontaires, ou de vous résigner, pour l'autre vie, à des souffrances dont la pensée fait frémir. Quand on se met en face de ces souffrances, comme on comprend ce cri d'un saint : « Pas de purgatoire! Que je souffre ici-bas autant et aussi longtemps que vous voudrez, pourvu qu'à l'instant de ma mort, vous m'unissiez à vous, ô mon Maître adoré!»

La mortification corporelle a une autre fonction non moins importante, celle de nous tenir à distance du péché d'impureté. « Celui qui nourrit délicatement son serviteur, dit la Sainte Ecriture, fera de lui un révolté. » Combien cette parole est vraie, nous le savons, nous, directeurs d'âmes : nous savons que la mollesse sert inévitablement de préface aux chutes les plus lamentables en matière de pureté; nous savons qu'une personne qui ne se prive d'aucune des satisfactions qu'elle peut s'accorder sans péché, sera un jour ou l'autre la victime du vice impur.

A supposer, mères chrétiennes, que cette vérité ne fût pas pour vous d'une utilité très pratique, il faudrait ne jamais la perdre de vue dans votre rôle d'éducatrices, et vous souvenir que vos enfants ne demeureront pas chastes si vous ne les soumettez à l'austère discipline de la mortification corporelle. Au lieu de leur prodiguer mille superfluités plus nuisibles qu'utiles à leur santé, apprenez-leur plutôt à les dédaigner et à s'en passer. Habituez-les, par exemple, à avoir sous les yeux pendant des semaines, et à les regarder sans y toucher jamais, les friandises dont ils semblent faire cas, sucre-

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ries, bonbons, chocolats, etc. S'ils ne s'entraînent pas à mépriser ces misérables sollicitations de la gourmandise, quelle résistance voulez-vous qu'ils opposent un jour aux injonctions autrement impérieuses des passions en révolte?

Que vous leur conseilliez de chercher un préservatif ou un remède dans la prière et dans la réception fréquente des sacrements, rien de mieux. Mais parce qu'ils ont dans toute cure spirituelle un rôle nécessaire, est-ce à dire que ces moyens dispensent de la mortification corporelle? Nullement : elle aussi est un spécifique du mal à prévenir et à combattre : « Il y a ignorance ou folie à vouloir guérir par des moyens purement spirituels un mal qui a son siège et son principe dans les organes et le développement excessif de la vie animale. Le désordre est dans le corps : c'est donc le corps qu'il faut mater, si l'on veut que l'âme puisse enfin triompher de sa résistance. Pour des hommes qui ont des passions violentes, tous les autres moyens, sauf celui-là, seront toujours des palliatifs insuffisants, ou plutôt, ils devront avoir pour premier résultat d'obtenir à ceux qui les emploient l'esprit de mortification chrétienne, avec l'intelligence de sa nécessité. » (P. Jandel, Manuel du Tiers-Ordre de Saint-Dominique).

Vous savez, Mesdames, .quelle réputation d'éducateur a laissée le P. Lacordaire. Eh bien! lui aussi était convaincu qu'un jeune homme ne peut rester chaste sans la mortification corporelle, et il conseillait à ses jeunes dirigés une réaction vigoureuse contre la mollesse qui déprime les âmes à notre époque et éteint chez elles toute flamme d'enthousiasme. « Il faut, disait-il, qu'un jeune homme sente l'aiguillon de la douleur, s'il ne veut sentir l'aiguillon du plaisir. Aussi, pour ses pénitents, la flagellalion des sens, considérée jusque-là dans la vie des saints comme héroïsme exceptionnel plus à admirer qu'à imiter, passait bientôt dans les habitudes de la vie. Il ne voulait rien de ce qui pouvait affaiblir les forces du corps, et ne prescrivait jamais d'austérité de nature à nuire à la santé; mais pour le reste — et le champ était vaste encore — il se montrait d'une impitoyable énergie. On se familiarisait d'ailleurs assez vite avec ces pratiques d'abord si étranges, et sans rien perdre de leur efficacité, elles n'avaient plus ce vague effroi de l'inconnu qui tient beaucoup moins à leur nature qu'à l'affaiblissement religieux de notre âge. Sous ce rapport, le P. Lacordaire n'était pas de son siècle. Il n'avait aucune confiance aux méthodes modernes qui prétendent guérir les jeunes gens de

l'amour désordonné du plaisir par l'application externe de secours purement spirituels, excellents en eux-mêmes, mais le plus ordinairement impuissants parce qu'ils ne vont pas à la racine du mal. Lorsqu'un jeune homme, habitué à l'aveu périodique de ses fautes, aura prêté l'oreille à l'homélie bénigne du prêtre et accompli sa pénitence plus bénigne encore, y aura-t-il dans sa vie un ébranlement moral assez puissant pour le conduire à la victoire la plus laborieuse et la plus difficile? N'est-il pas à craindre même que la routine de ce replâtrage de conscience aussi commode qu'insuffisant, jointe à l'oubli de la loi de la pénitence corporelle, ne produise de ces chrétiens incomplets, d'une piété molle et boiteuse, toujours prêts aux compromis avec la nature et le monde, soucieux des apparences, et manquant de courage pour mettre la hache à la racine de l'arbre, ornant les dehors du vase, et négligeant les scories du dedans?... Les jeunes gens que le P. Lacordaire a dirigés le proclamaient le rédempteur de leur âme, et se disaient redevables de leur vertu reconquise à ses chaleureux appels à la croix de Jésus-Christ et à son courage à mettre le fer et le feu dans leurs plaies. » (P. Chocarne, Vie du Père Lacordaire).

Cette page me paraît contenir un en-

seignement précieux pour vous, mères chrétiennes; elle vous révèle la raison de tous les échecs subis de nos jours dans la culture de la pureté. La médication n'a pas été appliquée d'une façon rationnelle : elle a visé uniquement l'âme et n'a atteint le corps que par ricochet, lorsque, en bonne logique, le traitement devait être avant tout corporel. Quoi d'étonnant que la médication soit restée boiteuse ? Que la leçon vous profite. Appliquez désormais dans l'éducation de vos enfants la discipline virile préconisée par le P. Lacordaire : c'est la seule qui sache faire des chastes.

Dans quelle mesure userez-vous pour votre compte personnel de la mortification du corps? La réponse doit varier selon le tempérament et la santé de chacune de vous. Il est évident qu'une personne débile succomberait sous le poids de mortifications qu'une autre personne plus vigoureuse porterait comme en se jouant.

Les traiter lune et l'autre de la même façon et appliquer au cas de conscience qui se pose pour chacune d'elles une solution identique serait folie pure.

Il est un autre facteur non moins important dont il faut aussi tenir compte : les occupations professionnelles. Mettrez-

vous sur le même rang une mère de famille obligée à un rude labeur et une femme du monde qui peut passer une bonne partie de ses journées les pieds sur les chenets? Il y aurait injustice manifeste à les astreindre toutes les deux au même régime de mortification.

C'est passablement vague, je le sais, ce que je vous dis là, et, après m'avoir lu, vous ne serez pas très renseignées sur la quantité de mortifications qu'il vous est possible de porter. Mais le mojren d'être plus précis dans une matière où il doit y avoir autant de règles que de personnes? Si vous n'êtes pas fixées, soumettez vos doutes à votre confesseur et demandez-lui de vous aider à n'excéder, ni du côté de la mollesse ni du côté de la sévérité. La règle dont le guide de votre conscience s'inspirera dans ses décisions est celle-ci : Ne rien vous imposer qui soit nuisible à votre santé ou préjudiciable à votre devoir d'état; et pour tout le reste, laisser le champ libre aux initiatives prudentes de votre générosité.

Il faut prendre garde, cependant, quand on parle du danger que les mortifications font courir à la santé, de s'inspirer des idées qui ont cours autour de nous. On peut, je crois, aller très loin en matière d'austérité, sans nuire nullement à la san-

té. Il se rencontre même des médecins et des hygiénistes qui attribuent la plupart des maux dont nous souffrons à une façon de vivre plus délicate, plus raffinée que celle de nos ancêtres. Aussi, bien que jugeant les choses d'un autre point de vue que les écrivains ascétiques, ils tiennent le même langage que ces derniers; ils préconisent le retour à la simplicité des siècles passés et voient dans l'abstinence d'une foule de choses que notre mollesse rend indispensables et qui ne sont que dangereuses, le salut pour la santé publique. C'est de cette vérité que nous nous inspirerons pour déterminer les. mortifications à introduire dans notre programme de vie chrétienne, au lieu de subir les préjugés d'un monde qui est ennemi de la Croix, c'est-à-dire ennemi de Jésus-Christ.

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