‹ Vers la justiceChapitre 19 sur 100 · LES DEBUTS DE L AFFAIRE · texte numérisé non relu

LES DEBUTS DE L AFFAIRE

d'énergie pour arriver à le réhabiliter publiquement et à lui faire rendre la justice qui lui est due. »

Et comme il l'avait dit il le fît. Par ses soins le général Billot fut mis au courant de toutes les preuves qui avaient déterminé sa conviction inébranlable. Il lui déclara qu'il s'engageait, sur rhonneur, à reconnaître publiquement son erreur si les preuves certaines de la culpabilité de Dreyfus lui étaient fournies. N'était-ce pas le devoir impérieux du général Billo^ de convaincre l'honorable sénateur, car si quelqu'un devait avoir, en mains, la preuve absolue de la trahison de Dreyfus, n'était-ce pas le ministre de la guerre ? Le caractère de M. Scheurer-Kestner, la dignité et la probité de sa vie, sa haute situation, tout justifiait de la part du ministre la plus entière, la plus absolue confiance. Il se tut et demanda à M.

Scheurer-Kestner le silence pendant quinze jours, se réservant ce temps pour lui donner une réponse.

M. Scheurer-Kestner accepta, et cependant il le savait, ce silence allait provoquer contre lui une campagne éhontée de diffamation. Il devait se voir lui, l'honneur même, injurié par ces hommes que Zola a flétris du nom de bandits de la presse.

M. Scheurer-Kestner laissa s'écouler cette mortelle quinzaine, le ministre n'ayant donné nul signe de vie ; il se décida alors à écrire et à révéler ce que nous venons de raconter. « Si convaincu, disait-il dans sa lettre du 14 novembre, qu'une erreur judiciaire a été commise, j'avais gardé le

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silence, je n'aurais plus pu vivre, avec cette pensée sans cesse renaissante, que le condamné expie le crime d'un autre. »

Dès lors les événements se précipitaient ; le lendemain, M. Mathieu Dreyfus écrivait au ministre de la guerre pour l'informer que l'auteur de la pièce, sur laquelle avait été condamné son malheureux frère, était M. le comte Walsin- Esterhazy, commandant d'infanterie.

Que nos lecteurs ne s'étonnent pas de la place donnée à cette tragique histoire, elle a été maîtresse de nos pensées et a obsédé, comme elle obsède encore, notre esprit. Elle aura sa place dans l'histoire de la fin de ce siècle au même titre que celle de Calas dans l'histoire du xviii® siècle. Comment oublier qu'au milieu des cris de haine contre les juifs s'est ouvert ce drame ; comment ne pas entendre les clameurs qui s'élèvent encore, débordantes de rage et de férocité ? Nous ne saurions comprendre ceux qui regardent, d'un œil curieux, ce flot montant de boue et n'entrevoient pas le danger.

Nous avons vu sur l'heure les protestants dénoncés, avec la même injustice, avec la même violence, parce que M. Scheurer-Kestner est d'origine protestante. Les outrages ont grandi lorsque notre ami Gabriel Monod, avec toute l'ardeur de son cœur, est venu apporter son témoignage et déclarer sa conviction profonde en l'innocence du capitaine Dreyfus. Mais il fallut bientôt reconnaître que cette question que des ennemis, sans foi ni loi, eussent voulu rendre cotiles^'iotvTvOCiç; ,

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ne relevait que de la justice. Le commandant Esterhazy, en effet, dénonça l'un des officiers les plus distingués de l'armée comme coupable de délation et de forfaiture. On apprit alors que M. le colonel Picquart, qui n'est ni juif, ni protestant, naguère chargé du service des renseignements au ministère de la guerre, croyait, lui aussi, à une grave erreur judiciaire dans le procès du capitaine Dreyfus, et n*était arrivé à cette conviction qu'après la plus sérieuse des enquêtes, et sur le vu des documents les plus probants. Une enquête fut décidée et confiée au général de Pellieux, et la question se posa angoissante ; le colonel Picquart sera-t-il entendu ? Il semblait que le ministre voulait Técarter de Paris et ne point le rappeler de Tunisie, où il avait été envoyé en disgrâce, mais il devait cependant se résoudre à ordonner sa comparution. Au même moment éclatait un autre scandale, un officier de l'étatmajor du ministre, M. Pauffin de Saint-Morel, se rendait chez M. H. Rochefort ; pour lui faire, au mépris de toute discipline, des communications relatives à l'affaire Dreyfus. Et chacun se souvenait des injures atroces dirigées par Rochefort contre le général de Galliffet.

Le fait, révélé dès le lendemain, contraignait M. Billot à frapper cet officier de trente jours d'arrêt; en même temps M. Forzinetti, qui naguère, lui aussi, avait été voir le pamphlétaire, était révoqué de ses fonctions de directeur de la prison militaire du Cherche-Midi. Etranges signes des temps que ces démarches d'officiers

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auprès d'un homme qui leur semblait représenter une puissance souveraine.

Le commandant Fornizetti apporta son témoignage, et le plus émouvant des témoignages, en faveur de Dreyfus. Il déclara que jamais il ne l'avait cru coupable et qu'au cours des mois de sa captivité, jamais il n'avait douté de son innocence. Et, confirmant ses déclarations, le grand avocat Démange affirma que lui aussi croyait que le capitaine Dreyfus était une victime.

Ainsi, en face des cris de haine, des calomnies, s'élevaient les protestations d'hommes qui, par Téclat du nom et la dignité de la vie, commandaient le respect de leur parole. En même temps Zola, par un acte de courage qui restera à l'honneur de son nom, prenait la défense de M. Scheurer-Kestner et flétrissait les bandits de la presse, pendant que les élèves de l'Ecole normale supérieure, dans un admirable élan, se serraient autour de leur maître Gabriel Monod pour flétrir ceux qui l'attaquaient, en l'assurant de leur estime et de leur virile affection.

C'est ainsi que, dans ces temps mauvais, apparaissent les marques des généreuses indignations qui font comprendre que l'idéal de justice reste toujours vivant dans quelques cœurs, gardiens fidèles des traditions de générosité, honneur de notre peuple.

N'en doutons pas, aujourd'hui s'écrit une page émouvante de notre histoire. Nous avons le sentiment que nous arrivons à l'une de ces périodes critiques qui pourrait marquer le ç\w^ \e;^\S^\^

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