LE TÉMOIGNAGE DU COLONEL PICQUART
commis, mais qu'une erreur judiciaire s'est produite, cherche à le prouver, et une clameur sans nom éclate. Où donc est la justice ?
Nous raisonnons froidement en pleine tourmente : que nos lecteurs soient persuadés qu'après l'orage, justice sera rendue à cette manière d'envisager les choses et que la vérité reprendra tout son empire.
SignsLl (22 décembre 1897).
Le témoignage du colonel Picquart.
L'aurore, a donné une information des plus intéressantes sur le colonel Picquart, en faisant observer qu'il avait été chargé spécialement par le général Mercier, alors ministre de la guerre, de suivre le procès Dreyfus et de lui présenter un rapport sur cette affaire.
Il est inutile de faire remarquer la gravité de cette information, alors que l'on sait que le colonel Picquart est arrivé à la conviction qu'une erreur judiciaire a été commise.
Pour justifier l'inquiétude qui s'est emparé de tant d'esprits, il suffît donc de se souvenir que l'homme, le mieux en situation de connaître la vérité, ayant assisté à tous les débats du procès de 1894, et possédant, comme chef du service des renseignements, les plus sûres indications, après les études les plus sérieuses, les plus impartiales, a conclu à la nécessité de la revision du procès-
On voudra bien remarquer qu'il ne s'agit pas, en cette occasion, de sentiments, mais d'un fait indéniable, rebelle à toute discussion et s'imposant avec l'autorité d'un fait. Tous les hurlements et toutes les calpmniqs n'empêcheront pas qu'un officier aussi éminent que M. Picquart, dont on ne suspectera pas les croyances, car il est catholique, n'en soit arrivé lui qui a vu, lu, entendu, qui sait enfin, à conclure à la nécessité d'une revision.
Il est donc permis de préférer son jugement à ceux de cette bande de gens qui ne savent pas, pour ne rien dire de plus.
Signal (29 décembre 1897).
Quelques réflexions sur la situation.
Qui aurait pu croire qu'une affaire, dont M. le président du conseil a dit qu'elle était de l'ordre judiciaire, soulèverait un si redoutable conflit? Car il semblait, en effet, à l'origine qu'on dût se trouver en présence d'un procès, semblable à tant d'autres, qui suivrait la voie légale, mais ce procès, qui n'aurait dû être plaidé que devant un tribunal, s'est trouvé de fait ouvert devant l'opinion publique. L'agitation agrandi, si énervante, si passionnée, que, depuis de longues semaines, la vie nationale n'a plus connu qu'une fièvre d'opinions contradictoires.
De là sont nés ces conflits de i^axU^ ^\ ^^
croyances qui ont ameuté les esprits, réveillé de misérables haines, ranimé des espérances coupables et favorisé les. désordres. Si gouverner c'est prévoir, comment n'avoir pas prévu que ces discussions iraient grandissant et que rien n'en arrêterait la marche ? Nous avons dû subir ce flot incessant d'affirmations et de dénégations qui mettaient l'esprit à la torture, créant le doute et semant partout l'inquiétude.
C'est alors que nous avons vu les anciens tenants du boulangisme entrer dans la lice, avec leur violence ordinaire, et se constituer les défenseurs de l'honneur de l'armée, qui n'était pas en cause, voulant, par une manœuvre perfide, diviser la nation en deux camps, dont l'un eût été le gardien de l'honneur militaire et l'autre son ennemi déclaré.
On vit sur les murs de nos villes des proclamations factieuses appelant à la lutte contre la juiverie, la franc-maçonnerie, la huguenotrie, ceux qui ne voulaient pas être « du syndicat des traîtres » (1). Dans notre France si généreuse, ennemie des haines de race et de religion dont
(1) Au lendemain de la séance de la Chambre du 4 décembre 1897, où M. Méline avait dit : Il n'y a pas d'affaire Dreyfus, s'étala sur les murs de Paris une odieuse affiche d'origine cléricale, car elle se vendait dans une librairie catholique de la rue des Saints-Pères. On pouvait lire sur cette aflîche ce qui suit : « Français, à nous enfin la sanction pratique et immédiate : que tous ces traîtres, frères, parents, argentiers et complices de traîtres, que tous ces aventuriers, étrangers au sang de France, s'aperçoivent, daDS toutes les manifestations de notre vie publique et
elle eut tant à souffrir, on entendit ce cri de : « Mort aux juifs ! » qui est à la honte de notre temps et dont nous ne pouvons, sans rougir, évoquer le souvenir. Jamais confusion des esprits ne parut plus grande et plus douloureuse ; on semblait revenir aux plus mauvais jours de notre histoire. Nous n'avons pas à retracer, dans leur détail, le récit des événements, mais à chercher à en dégager la signification.
Pour ceux qui réfléchissaient dans cette tourmente, une question angoissante s'était posée à la suite des révélations qui ne cessaient de se produire, question non de politique ou de religion^ ou de race, mais question de justice. Ils la séparaient, par une ferme volonté, de toute attaque possible contre l'armée, et n'admettaient pas que son honneur fut engagé dans ce débat. Ils n'entendaient pas discuter sur l'innocence ou sur la culpabilité d'un condamné, estimant que de tels débats ne pouvaient relever de leur compétence et qu'ils n'étaient pas sufïîsamnient armés pour les terminer. Mais ils étaient, et ils sont encore atteints dans leur conscience par un doute grandissant, car pour eux les garanties sacrées de la justice paraissent avoir été méconnues dans ce procès. Ainsi s'est posé un cas de conscience qui doit être résolu, sans qu'il soit possible de marquer, dès aujourd'hui, la procédure qui pourra
privée, que la noble nation, désormais désabusée se désabonne (sic) à jamais de la Juiverie, de la Huguenoterie, de la Maçonnerie et de tous ces éléments empoisonnés qui la stupéfient depuis vingt-un ans, et qu'elle vomvV ^w^vcvX^
être suivie. Est-il vrai que le capitaine Dreyfus ait été condamné sur la production d'une pièce dont ni lui, ni son défenseur n'ont eu connaissance ? Faut-il entendre par là que ceux dont la conscience est inquiète exigent de connaître cette pièce et d'en discuter la valeur ? Non, cette pensée leur est étrangère, mais ils veulent être délivrés de cette oppression d'un jugement contraire aux principes mêmes de la justice. Elèvent-ils une plainte, édictent-ils une condamnation contre le conseil de guerre? Non, ils savent seulement qu'une erreur est possible, qu'il n'y a aucune honte à l'avouer, et que, mieux encore, il y a honneur à la réparer. C'est sous l'impression de cette angoisse si justifiée que tant d'hommes ont fait entendre une protestation, étrangère à toute passion politique ou religieuse, qui demeure le grand événement de cette cause célèbre.
Cette protestation restera Tune des pages les plus émouvantes de l'histoire morale de notre pays, et, lorsque le silence aura succédé aux agitations de ce temps, elle apparaîtra comme l'un des plus nobles témoignages de la loyauté et de la droiture de la pensée française. Mais par contre éclatera, dans sa duplicité et dans sa perfidie, la politique du cléricalisme, qui, s'est uni aux anciens défenseurs du boulangisme.
Il fallait, pour couvrir le dessein de reconquérir le pouvoir, non pas faire flotter au vent la bannière de la réaction, mais trouver une pensée simpliste qui permit d'induire en erreur les républicains. Et l'on parla d'abord de la
France aux Français, afin d'exciter les basses jalousies, et l'on déclara ensuite l'honneur de Tarmée en péril, afin de réveiller les nobles ardeurs. Il faut savoir le reconnaître : prise au dépourvu, l'opinion devint flottante, nerveuse. On eut le lamentable spectacle de la Chambre conduite par M. de Mun, l'ancien membre de la Commission des Cinq, celui qui soutenait la politique du général Boulanger, en passe de devenir général de pronunciamento. Partout en province les manifestations apparurent en relations étroites avec les associations cléricales. Mais aujourd'hui les républicains commencent à découvrir le jeu de cette politique et se retirent de ces compromissions. Les hommes sages du parti clérical se décident de leur côté à comprendre qu'ils sont allés trop loin. Ils triomphaient déjà, aujourd'hui ils parlent de modération, de sagesse, a Pas de bêtises », lit-on même dans le Peuple Françaiis le journal de l'abbé Garnier, qui n'est point connu par sa modération.
Ce n'est pas un des traits les moins perfides de cette odieuse campagne que les accusations dirigées contre le protestantisme. Comment oser parler du rôle politique du protestantisme dans notre pays alors qu'il est avéré que nulle préoccupation de cet ordre ne saurait lui être imputée? Il n'est pas un historien digne de ce nom, qui ne sache que depuis la paix d'Alais, il s'est refusé à toute ingérence dans les affaires de l'Etat. La Réforme portait en elle le principe de la séparation du pouvoir politique et du pou\o\Y TeW^x^vîL'^
et la marche des événements devait, par la force même du principe, en amener la réalisation.
Aussi est-il impossible de voir se dessiner, d'une manière quelconque, l'esquisse d'une politique protestante dans notre pays. Nos Eglises, si une pareille tentative pouvait s'annoncer, y feraient l'opposition la plus justifiée. Nos rapports avec TEtat, au point de vue religieux, sont de Tordre administratif et nul doute que, si leur rupture venait à se produire, nous ne fussions disposés à accepter le régime des Eglises libres qui est le régime de l'avenir. Autant dire que nous sommes aussi étrangers qu'on peut l'être à une politique religieuse, qui ne peut s'exercer que dans la mesure où elle espère dominer le pouvoir civil. Si élémentaires que soient ces vérités, si prouvés que soient ces faits, il importe cependant de les rappeler afin de détruire toute confusion dans les esprits.
Mais il importe non moins de se souvenir que la vie des minorités, dépositaires de principes réformateurs, ne saurait être paisible. Le train de guerre, dont parle l'Ecriture, est leur destinée. On ne se sépare jamais des habitudes reçues, sans s'exposer aux attaques de ceux qui les défendent. Si le cléricalisme se sert, avec son dédain habituel de la vérité, d'armes perfides ; s'il parle du pays livré aux protestants ; s'il cherche, sans aucune bonne foi, à faire naître les soupçons ; s'il a même l'impudeur de parler des protestants, comme du parti de l'étranger, c'est qu'il n'ose pas attaquer de front l'esprit protestant qui
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par ses méthodes a pénétré profondément la nation.
Les penseurs du catholicisme ne se font pas illusion et ils mesurent avec effroi, non les progrès numériques d'une Eglise qu'ils traitent dédaigneusement de secte, mais la puissance des principes de la Réforme qui, sous les noms les plus divers, conduisent la pensée moderne.
Les zélotes relèvent avec amertume les situations élevées occupées dans TEtat par un certain nombre de protestants, assurés d'éveiller par là des sentiments d'envie ; mais ne les occuperaientils pas que les hommes qui les remplaceraient ne se mettraient pas au service du cléricalisme.
La moindre réflexion eût défendu de rendre le protestantisme, en tant qu'Eglise, solidaire des événements actuels, mais, malgré le manteau religieux dont ils se couvrent, les adversaires du protestantisme ne sont que des politiciens.
Revue Chrétienne (30 décembre 1897).
Fin d'année.
Le laboureur s'arrête parfois, au cours de son dur labeur, non pour regarder en arrière, mais dans la vision du sillon qu'il doit ouvrir.
Au dernier jour de cette année, nous songeons, dans la halte d'un moment, au chemin qu'il faut parcourir. Dans ce champ qui est le monde, nous nous avançons défendant ce que ivo\x^ cto^wx's»